Dans la conjoncture politique, la multiplication des plateformes de consultation publique et ouverte consacrées à des projets de réforme en tous genres est un signe indéniable d’une démocratie qui se veut vivante ou qui cherche encore à élargir l’espace qui lui est réservé. À la décharge de cette démarche, certains diront qu’il ne suffit pas de donner la parole si, à l’arrivée, le projet annoncé initialement reste immuable.
Littéralement, du Lip Service à la voix du peuple. Car qui dit consultations dit également avis contraires, propos contradictoires ou positions antinomiques. Mais pas nécessairement démarches incompatibles. Car ne dit-on pas que du choc des idées jaillit la lumière ?
Compte tenu du fait que le processus de consultation sur les réformes n’en est encore qu’à ses balbutiements, tout procès d’intention s’avère déplacé, voire prématuré. Au mieux, pourquoi ne pas chercher refuge sous le parapluie de l’ancien président français François Mitterrand : « Il faut laisser du temps au temps », formule adaptée de « Il faut donner du temps au temps », attribuée à l’Espagnol Miguel de Cervantès dans son célèbre roman Don Quichotte, paru au XVIIe siècle ?
La motion votée à l’Assemblée nationale, instituant un comité d’élite de la Chambre chargé d’examiner et d’établir les modalités de l’introduction par la grande porte du kreol morisien dans le Hansard, a été accueillie unanimement dans l’hémicycle. Extra-muros de Parliament House, des voix se font entendre pour réclamer un traitement sur un pied d’égalité pour les autres langues traditionnelles parlées par les Mauriciens. Le débat est lancé. Parfois, les émotions ont libre cours. Mais l’aspiration des habitants à vivre ensemble lor sa later Lil Moris saura peser de tout son poids lors des échanges.
Du côté de la Constitutional Review Commission, les passions, qu’elles soient politiques, culturelles ou économiques, iront crescendo jusqu’à l’échéance fixée pour la soumission des Written Submissions, tant les enjeux de la réforme sont importants. Sans préjuger de ses travaux, le président de la Commission, l’ancien juge Vinod Boolell, et ses assesseurs savent qu’ils ont du pain sur la planche en prélude au 60e anniversaire de l’accession de Maurice à l’indépendance.
Aux débats sur les textes de loi, dont des amendements à la Constitution, visant la mise en place de la National Crime Agency, déjà engagés parmi les forces vives, viendront à coup sûr se greffer les réactions et les commentaires des milieux politiques avec la reprise des travaux parlementaires, le 20 octobre prochain. Ces débats se poursuivront également à l’Assemblée nationale. L’adoption de cet arsenal de répression contre le blanchiment d’argent, la cybercriminalité, la fraude et la corruption, avec, en supplément, une expertise étrangère, dépasse le simple cadre local.
Maurice se prépare à deux étapes majeures pour défendre l’intégrité du secteur des services financiers. En prélude à l’évaluation mutuelle de l’Eastern and Southern Africa Anti-Money Laundering Group en 2027, une mission préparatoire est attendue à Maurice du 14 au 18 décembre. En cette fin d’année, Maurice pourra convaincre par sa volonté politique de lutter contre le crime en col blanc grâce au nouveau cadre institutionnel envisagé. Mais, pour le rendez-vous de 2027, les autorités auront un devoir de résultats concrets en la matière. Pour cela, il faudra des hommes et des femmes capables de traduire ces intentions éloquentes dans la réalité.
À ce tableau de réformes manque une pièce maîtresse. Soit the crucial missing puzzle piece. De temps à autre, des effets d’annonce surgissent : le Blue Print de la réforme de l’Éducation sera bientôt présenté au Conseil des ministres. Et cela fera bientôt deux ans que les Assises de l’Éducation font partie du lexique politique, avec un ticket de quai. Or, au cours de la semaine écoulée, des chiffres publiés dans le cadre du Programme for International Student Assessment (PISA), portant sur les performances des élèves mauriciens évalués en mathématiques, en sciences et en lecture, ont fait sauter les verrous.
Les plus perspicaces diront qu’il ne fallait pas attendre une nouvelle évaluation du PISA, quinze ans plus tard, pour sentir, comme dans cette réplique de Hamlet de William Shakespeare, que « there is something rotten in the state of Denmark ». Depuis longtemps, the writing has been on the wall. Puisque nul n’est prophète en son pays, pourquoi ne pas reprendre des propos tenus en marge du 40e anniversaire du service d’alphabétisation de Caritas, événement célébré ces jours-ci ?
Intervenant dans les colonnes de La Vie Catholique de ce dimanche, Josian Labonté, responsable de l’alphabétisation fonctionnelle de Caritas, rapporte la réalité du terrain : « Je pense qu’il y a encore au moins 100 000 personnes qui ne savent ni lire ni écrire, et cela concerne la population active. Chaque année, environ 1 500 jeunes quittent le cycle primaire sans savoir lire ni écrire. »
Une pierre dans la mare de cette île Maurice qui se dit fière de son système d’éducation, marqué par un élitisme outrancier, alors que résonne en écho cet engagement de l’évêque de Port-Louis, Mgr Jean-Michaël Durhône, à l’occasion du pèlerinage du Père Laval : l’Église à Maurice s’est engagée dans une éducation qui valorise les intelligences multiples.
Difficile de croire que la réforme envisagée offrira un terrain fertile à cet engagement…

