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Dev Sunassy, leader de 100% Citoyen : « L’essentiel c’est la nécessité d’apporter le vrai changement »

Dev Sunassy, leader de 100% Citoyen, fait partie des activistes qui ont animé l’opposition extraparlementaire durant ces dernières années. Il est un des fondateurs et animateurs de la Plateforme pour la liberté d’expression, qui a organisé, avec succès, un rallye de protestation à Port-Louis récemment, et qui prépare une autre manifestation dans la circonscription de Quartier-Militaire/Moka (No 8) le 29 janvier prochain. Dans l’interview accordée en cette fin d’année, il se prononce en faveur d’une opposition unie, réunissant aussi bien l’opposition parlementaire qu’extraparlementaire. Il parle aussi de son cheminement professionnel et de sa vision de la société mauricienne pour les années à venir.

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Dev Sunassy, vous avez joué un rôle majeur dans l’organisation du rallye contre l’adoption de l’IBA (amendment) Act. Qu’est-ce qui motive un tel engagement citoyen ? Pouvez-vous nous en parler ?

Mon engagement a commencé il y a quelques années, mais cette fois nous avons réagi face à la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. La liberté, la démocratie, dans le sens large du terme, et la corruption sont des questions qui m’ont poussé à sortir de ma maison et de mes préoccupations personnelles pour m’intéresser aux questions sociétales.

Il n’y a pas que l’IBA (amendment) Act, mais il y a eu en amont la Cybercrime and Cybersecurity Act. Ces deux législations ont été validées comme une lettre à la poste par le président de la République. Il ne faut pas oublier les “consultation papers” de l’ICTA en avril. J’avais alerté les institutions internationales à ce sujet. Tout cela a donné lieu à beaucoup de débats, tant sur le plan local qu’international, afin de sensibiliser la population et le monde sur les menaces qui pèsent sur la liberté d’expression. Je suis très inflexible concernant tout ce qui touche à la liberté. Pour moi, elle est sacrée.

J’ai grandi à Paris, où une de mes émissions télévisées préférées était Les Guignols de l’Info. Une émission qui ne peut être réalisée à Maurice pour des raisons évidentes. Ici, Les Guignols de l’Intox aurait été plus approprié. Devant l’évolution de la situation, Rajen Narsinghen, Nina Ramdenee, d’autres patriotes et moi avons créé un premier groupe et avons décidé d’organiser un rallye de manifestation. Nous avons immédiatement contacté Rama Valayden ainsi que les dirigeants d’autres partis politiques en vue de la création d’une plateforme citoyenne, à laquelle tous les partis et organisations contactées avaient délégué un représentant. C’était nécessaire, parce que nous avions l’impression que très peu de Mauriciens comprenaient les incidences de cette législation.

Qu’est-ce qui vous gкnait le plus dans ces lois ?

Nous avion relevé une première attaque contre l’Internet, après quoi c’était le tour des radios privées. On ne sait jusqu’où cela ira. Pour vous citer un exemple, j’habite Beau-Bassin et le dimanche, lorsque je vais chez mon père, dans le Nord, j’écoute les commentaires des auditeurs sur une radio privée. Il est important dans une démocratie que les gens puissent parler afin d’exprimer leurs frustrations, leurs colères ou leurs satisfactions. C’est sain ! Il faut reconnaître qu’il est très rare que des intervenants dépassent la limite de la décence. Or, les législations présentées introduisent un sentiment de peur. Les gens vont craindre de parler.

Ensuite, les radios peuvent également céder à la peur dans le but de protéger leur permis d’opération. L’IBA Act apparaît donc comme une épée de Damoclès sur la tête de tout un chacun. C’est une forme de restriction de la liberté d’expression. Petit à petit, une muselière est placée sur les radios privées. Ce n’est pas acceptable dans un pays démocratique. Les médias et la presse représentent le quatrième pilier de la démocratie.
J’ai fait le choix de vivre ici. Si je ne m’engage pas pour préparer l’avenir de mes enfants et des autres enfants mauriciens, je deviens complice des bourreaux de la liberté d’expression. C’est la raison pour laquelle je me suis engagé dans cette bataille. Cependant, pour la remporter, il faut regrouper toutes les forces.

Parlez-nous de votre parcours personnel…

J’ai grandi à Goodlands, où j’ai commencé mes études primaires. Mes parents étaient enseignants et ont été mutés à Beau-Bassin, et nous avons déménagé dans cette ville. J’ai poursuivi mes études primaires à l’école Rivalland, puis au collège St Esprit. J’ai eu la chance ensuite de faire mes études en technologies informatiques à Paris, où j’ai pris de l’emploi par la suite. J’ai appris beaucoup de chose et, surtout, d’apprécier la critique.
À l’époque, je ne m’intéressais pas à la politique à Maurice. L’Internet n’existait pas. La communication n’était pas comme aujourd’hui. J’ai travaillé dans le département informatique du laboratoire Sanofi. J’ai ensuite travaillé pour d’autres sociétés. À mon retour à Maurice, j’ai travaillé dans plusieurs compagnies, dont Alcatel, qui a été vendue par la suite à une société réunionnaise. Alcatel m’a ensuite offert un emploi à Paris. Je devais être manager d’une zone comprenant les DOM-TOM et Maurice dans l’océan Indien. Toutefois, j’avais choisi de rester à Maurice afin de permettre à mon fils d’y entreprendre faire ses études primaires et secondaires dans l’île. J’ai donc créé une compagnie spécialisée dans les réseaux d’entreprises.

Très vite, nous sommes devenus un pionnier dans le secteur hôtelier dans le domaine de la communication interne. Je me souviens que Le Mauricien et l’express avaient fait un reportage sur notre société à l’occasion d’Infotech parce que nous étions les premiers à nous engager dans les réseaux privés sans fil. Grâce à ce soutien, nous avons obtenu plusieurs contrats, aussi bien dans le secteur privé que dans le gouvernement. En 2011, la société EDs, que je dirige, a obtenu le Tecoma Award de l’innovation.

Entre 2013 et 2018, nous avons beaucoup travaillé en Afrique et en Estonie. En 2014, j’ai été élu président de la MITIA. De son côté, mon fils a terminé son BAC en 2015 et est parti faire ses études supérieures. Je me suis retrouvé dans un vacuum. J’en ai profité pour aller apprendre des choses pour lesquelles je n’avais pas eu suffisamment de temps jusqu’ici.
C’est ainsi qu’en 2017, j’ai décidé de reprendre des études à l’université. J’ai fait le choix d’aller à la Harvard Kennedy School of Government pour étudier la Public Policy. Je m’y suis rendu en 2017, 2018 et 2019 pour apprendre l’économie moderne, la transformation du gouvernement. J’ai fait un Public Policy Certificate. J’avais envisagé de faire un Masters en Public Policy à plein-temps pendant une année. Cependant, ce n’était pas facile à faire.
J’ai aussi travaillé sur plusieurs projets en tant que président de la MITIA et, ensuite, comme membre du conseil d’administration du Mauritius Africa Fund pendant quelque temps. Après quoi, je me suis intéressé davantage aux questions sociétales, et donc graduellement à la politique, sans toutefois m’engager dans la politique active. Il faut dire que j’avais acquis une certaine expérience puisque j’avais créé l’Ong Smart Citizen, dont l’objectif était de connecter essentiellement les jeunes, mais aussi les employés et les employeurs, surtout à Rose-Hill et Beau-Bassin. J’ai travaillé avec l’association des PME, l’association des commerces de la région, avec les jeunes qui sortent du collège, en vue de les connecter. Ce qui a permis à beaucoup de jeunes d’avoir un premier job avant de choisir leur propre carrière.

Devant l’absence de débats d’idées qui, à mon avis, était une lacune majeure à Maurice, j’ai démarré, en mai 2018, une série de débats sur ma page Facebook. Nous avons démarré par un débat sur la transparence dans la politique. J’ai organisé des débats tous les mois sur des thèmes comme les jeunes et la politique, la corruption, l’entreprenariat, la démocratie…

En octobre 2018, j’ai adopté un autre modèle en amenant les personnes connues virtuellement à se rencontrer physiquement. J’ai donc lancé un débat sur la transformation politique et du gouvernement.

C’est ainsi qu’on a organisé un atelier de travail sur des institutions comme le Parlement, l’exécutif, le judiciaire, etc. On a eu des invités comme Vinod Boolell, Ajay Daby, Chris Poonoosamy… Pendant une première journée, nous avons écouté les intervenants. Pendant une deuxième journée, nous nous sommes penchés sur l’amélioration des institutions à travers la création de quatre groupes d’une dizaine de personnes. Chaque groupe a émis une quinzaine de propositions.

La grande question était de savoir ce qu’on allait faire de toutes ces propositions. C’est ainsi qu’on a eu l’idée de lancer un parti politique. Au départ, on l’a appelé le Comité 13 Octobre sur une proposition de Nilen Vencadasmy. Le 8 décembre, on a lancé une primaire citoyenne en vue de la création d’un nouveau parti, et c’est ainsi que, petit à petit, 100% Citoyen a vu le jour, avec José Moirt comme leader. Le parti a été lancé le 8 avril 2019. Nous avons participé aux élections générales et avions présenté 42 candidats. Nous avions obtenu un minimum de 2,5% des suffrages.

Qu’est-ce qui s’est passé par la suite ?

Le leader a démissionné et le bureau exécutif a été dissous. Le bureau a été recréé en février 2020 et j’ai été élu comme leader de 100% Citoyen. Nous avons beaucoup appris en ce qui concerne les manquements dans la société. Par exemple, beaucoup de personnes veulent parler, mais n’ont pas l’occasion de le faire. Ce qui explique les débats mensuels que j’organise sur différents sujets.

Vous avez créé pour cela votre propre studio.

Auparavant, c’était fait avec beaucoup d’amateurisme. Il nous fallait un micro et une caméra au minimum. Par la suite, je l’ai amélioré et je continue de le faire. J’ai organisé un débat sur le thème la parole au citoyen. Durant ces débats, ce sont les citoyens qui expriment leur opinion et posent des questions.

Vous faites partie de ce qu’on considиre comme l’opposition extraparlementaire. Comment voyez-vous le rфle de cette opposition ?

Je pense qu’il est important aujourd’hui de créer cette force extraparlementaire. Voyons les partis qui existent sur l’échiquier : L’Espoir, le Ptr, le MSM-ML, 100% Citoyen, CREA, Linion Sitwayin. Je pense que les trois dernières formations doivent se regrouper pour constituer une force en elle-même. Je vous rappelle qu’en 2019, 100% Citoyen a été le seul collectif à avoir présenté un budget complet avec ses détails et ses chiffres. Linion Sitwayin propose pour sa part une charte des droits humains, alors que la CREA dispose d’une feuille de route concernant les améliorations qui doivent être apportées dans la société.
Il y a une complémentarité entre les groupes extraparlementaires, qui font ce qu’ils peuvent pour travailler ensemble. On l’a démontré lors de la plateforme pour la liberté d’expression. Ensemble, les groupes extraparlementaires peuvent devenir une force de frappe dans la population. Pour nous, l’essentiel n’est pas uniquement le changement de gouvernement, mais la nécessité d’apporter le vrai changement. Nous travaillons pour réunir tout le monde.

Quel regard jetez-vous sur la société d’aujourd’hui ?

La société a changé depuis l’indépendance, mais aujourd’hui, il nous faut non pas regarder en arrière, mais imaginer l’île Maurice de 2050. Et cela se prépare aujourd’hui. Les Mauriciens en ont marre d’une société communaliste marquée par la division. Les Mauriciens travaillent ensemble tous les jours, sauf à l’approche des élections, lorsque les politiciens et les organisations socioculturelles, entre autres, réveillent le démon communal. Ce qui explique que la race de politiciens que nous avons aujourd’hui est la pire de toutes. Donc, il ne suffit pas de dire qu’il faut en finir avec le communalisme. La question est de savoir ce qui doit être fait pour l’éliminer. Il faut un vrai redécoupage électoral.
L’année dernière, j’avais rédigé la nouvelle Constitution 2.0 de Maurice. Prenons la corruption, qui dégoûte tout le monde, puisqu’on parle de l’argent public. Il y a des solutions. Nous estimons que n’importe quel officier public, quelle que soit la fonction qu’il occupe, doit être emprisonné s’il a fauté. Il faut une cour anti-corruption, comme c’est le cas dans certains pays. De plus, la transparence et la redevabilité doivent faire partie de la Constitution.

Faudrait-il une nouvelle Constitution ?

La Constitution doit être revue dans son ensemble. Lorsqu’au Parlement, on entend les politiciens traditionnels parler de système westminstérien, ils ne le disent que lorsque cela les arrange. Or, le système westminstérien ne prévoit pas l’élection des trois premiers candidats, mais l’élection d’un seul par circonscription. Afin de régler le problème de communalisme, je propose qu’il ait 60 circonscriptions avec un élu par circonscription. Le recensement ethnique n’est pas nécessaire. Toutefois, il faudrait préconiser un système de discrimination positive.

Est-ce que 60 candidats suffisent pour le faire ?

On peut étudier plusieurs systèmes, y compris l’élection de 60 députés plus 10, choisis selon un système proportionnel. Je reconnais qu’il faut laisser le temps au temps et donner le temps aux électeurs de se familiariser avec un autre système électoral. C’est pourquoi je propose que le nouveau système entre en vigueur en 2030.

Dans le cadre d’une nouvelle Constitution, nous proposons la création d’une police judiciaire avec un juge d’instruction pour enquêter sur les cas de corruption. Nous ne faisons pas confiance à l’Independent Commission Against Corruption (ICAC), qui est un bouledogue sans dents. Nous préférons faire confiance à un juge qui s’occuperait d’une police judiciaire, comme c’est le cas en France et ailleurs. Ce qui nous a permis de voir la condamnation de personnalités comme Sarkozy en France ou de Mahathir en Malaisie. C’est à ce prix que les Mauriciens auront confiance. Pour le moment, on a une loi pour les ti-dimounn et une autre pour les gouvernants.

J’ai aussi proposé une Constitution 3.0 à l’échelle 2050 dont un des points forts serait l’élection d’un président de la République ou d’un Premier ministre au niveau national. En ce qu’il s’agit du judiciaire, il est impensable qu’une affaire dure 10 à 15 ans. Il y a des choses à régler au niveau du judiciaire. Lors des élections générales de 2010, 100% Citoyen avait présenté un programme de plus de 100 points. Une des propositions consistait à créer un Tribunal des vulnérables, comme il en existe en Grande-Bretagne. Nous avons beaucoup d’autres propositions touchant l’éducation, les PME, l’agriculture, etc.

Vous parliez plus tôt du regroupement des forces extraparlementaires. Nous avons noté que les partis parlementaires invitent également les Ong et forces extraparlementaires à se joindre а eux afin de faire pression sur le gouvernement. Qu’en pensez-vous ?

Il faut procéder par étapes. C’est-à-dire réunir d’abord les groupes extraparlementaires et en faire un groupe solide, avant de discuter avec les partis parlementaires. Il est évident que pour les prochaines élections générales, il faut que tout le monde se réunisse pour confronter le gouvernement actuel. Chacun aura à faire un effort pour laisser son ego de côté et faire des concessions. Sans une opposition unie, il sera difficile de battre le gouvernement actuel qui, avec l’apport des votes d’un certain nombre de Commonwealth Citizens, dont des Bangladeshis, peut se retrouver au pouvoir.

Est-ce que vous vous voyez siéger au Parlement ?

Je ne suis pas obligé d’être au Parlement. Mais en fin de compte, ce sont les citoyens qui décideront. Ce qui est important, c’est la transformation et le changement pour le pays.

Voilà presque deux ans que nous traversons une crise sanitaire. Quel regard jetez-vous sur la gestion de la pandémie ?

L’année dernière, la situation sanitaire avait été plutôt bien gérée. En revanche, je ne suis pas satisfait de la gestion économique. Il n’y a qu’à voir le nombre de PME qui ont disparu. Il y a eu le Wage Assistance Scheme qui, en vérité, n’est qu’un prêt. Les PME ont obtenu des prêts de la DBM, qu’il faudra rembourser. Or, si votre chiffre d’affaires est en baisse, comment ferez-vous pour rembourser ces prêts ? C’est pourquoi l’État aurait dû payer directement les employés, comme cela a été le cas en France et en Angleterre.

Actuellement, personne ne connaît le nombre de maisons risquant d’être saisies faute de n’avoir pu rembourser les emprunts. Le problème, c’est que la gestion du Covid se fait dans une opacité totale. On a vu les cas d’emergency procurement l’année dernière et voilà que la même chose se répète cette année.

Comment le décès de Desmond Tutu vous a-t-il interpellé ?

Desmond Tutu et Nelson Mandela sont de grandes figures africaines ayant mené de grands combats. Il a marqué son temps.

Quels sont vos voeux pour l’année prochaine ?

L’année prochaine sera très difficile parce que le pays est tellement connecté aux décisions politiques que ce sera très difficile économiquement. Les fondamentaux économiques n’augurent pas de bonnes choses, surtout lorsqu’on regarde le niveau des réserves en devises étrangères. Il nous faudrait pouvoir relancer le développement industriel afin de créer plus de valeurs ajoutées.

On ne sait pas non plus encore comment l’industrie touristique va évoluer. Je souhaite le meilleur pour les Mauriciens, qu’ils soient à Maurice ou à l’étranger. Il faut garder espoir et agir lorsqu’il le faut en participant aux activités citoyennes, que ce soit virtuellement et publiquement. Notre prochain rallye est prévu pour le 29 janvier dans la circonscription No 8, soit celle du Premier ministre. La plateforme Liberté d’expression a prévu plusieurs activités, tant sur plan local qu’international. Mais le plus important, c’est que ceux qui ont fauté paient et qu’ils soient emprisonnés s’il le faut.

Propos recueillis par
Jean Marc Poché

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