AUDIT 2024-2025 : Dette, déficit et dérives…

•La dette publique est passée en  l’espace de cinq ans de Rs 419,4 milliards en juin 2021 à Rs 620,2 milliards en juin 2025, soit une hausse de Rs 200,8 milliards, représentant une augmentation de 47,9 %

- Publicité -

L’un des enseignements majeurs du dernier rapport de l’Audit Office est sans appel : les finances publiques mauriciennes sont sous pression, et les écarts entre prévisions et réalité se creusent dangereusement. Au cœur de cette inquiétude se trouve la dette publique. En l’espace de cinq ans, elle a connu une progression spectaculaire. Elle est passée de Rs 419,4 milliards en juin 2021 à Rs 620,2 milliards en juin 2025, soit une hausse de Rs 200,8 milliards, représentant une augmentation de 47,9%.

Cette évolution n’est pas linéaire, mais continue. Chaque année, la dette a augmenté, traduisant une dépendance croissante de l’État au financement par emprunt. La dette locale a particulièrement explosé, passant de Rs 308,6 milliards à Rs 495,7 milliards, soit une hausse de plus de 60%. Dans le même temps, la dette des corporations publiques a connu une progression encore plus spectaculaire, multipliée par près de cinq, passant de Rs 6,5 milliards à Rs 31,5 milliards en cinq ans.
Une dette qui dépasse les objectifs fixés

- Publicité -

Le problème ne réside pas uniquement dans l’augmentation de la dette, mais dans son décalage par rapport aux objectifs annoncés.Le rapport souligne que le ratio de la dette publique par rapport au PIB a atteint 86,5%, alors que les prévisions tablaient sur un niveau nettement inférieur. De même, la dette du gouvernement central s’établit à 79,7% du PIB, dépassant les cibles fixées.Plus inquiétant encore, les montants réels de la dette dépassent largement les estimations initiales :

•+ Rs 68,4 milliards pour la dette du gouvernement central
•+ Rs 52,7 milliards pour la dette du secteur public
Ces écarts répétés révèlent des faiblesses dans les prévisions budgétaires et la planification financière.

- Advertisement -

Recours accru à l’endettement pour financer le budget
Cette dérive s’explique en partie par un déficit budgétaire en forte hausse.
En 2024-2025, le gouvernement a dû emprunter Rs 76,3 milliards pour financer son budget, alors que les prévisions étaient de Rs 38 milliards.Le besoin de financement a donc été deux fois plus élevé que prévu. Ce décalage s’explique par un double phénomène : des recettes inférieures aux attentes et des dépenses supérieures aux prévisions.
Les revenus de l’État ont atteint Rs 185,6 milliards, soit un manque à gagner de Rs 24,9 milliards par rapport aux estimations. Les recettes fiscales ont été particulièrement en deçà des attentes, avec Rs 163,5 milliards collectées contre Rs 182,6 milliards prévues.

Des dépenses en forte hausse
Dans le même temps, les dépenses publiques ont continué d’augmenter, passant de Rs 237,3 milliards à Rs 252,4 milliards.
Certaines catégories ont particulièrement contribué à cette hausse :
•la sécurité sociale, passée de Rs 67,3 milliards à Rs 73,1 milliards
•la santé, de Rs 17,2 milliards à Rs 18,6 milliards
•les initiatives gouvernementales centralisées, qui ont bondi de Rs 36,9 milliards à Rs 48,3 milliards

Ce déséquilibre entre recettes et dépenses a entraîné un creusement du déficit budgétaire, qui est passé de Rs 26,8 milliards à Rs 66,8 milliards, soit une augmentation de Rs 40 milliards en un an.
Le poids croissant du service de la dette
L’une des conséquences directes de cette situation est l’augmentation du coût du service de la dette.

En cinq ans, le budget consacré au remboursement de la dette a augmenté de 57,5%, passant de Rs 93 milliards à Rs 148,6 milliards.
Les paiements d’intérêts ont également fortement progressé, en hausse de 65,3% sur la période. Les intérêts sur la dette extérieure, en particulier, ont explosé, passant de Rs 577,4 millions à Rs 2,2 milliards.

Aujourd’hui, les paiements d’intérêts représentent 3,1% du PIB, contre 2,7% il y a cinq ans. Une tendance à la hausse qui réduit les marges de manœuvre budgétaires et limite la capacité de l’État à investir.

Une dépendance accrue au financement extérieur
Le rapport met également en évidence une dépendance croissante aux financements extérieurs pour soutenir les dépenses publiques et les projets d’infrastructure.
Parmi les emprunts récents figurent notamment :
•un prêt de Rs 11 milliards auprès de la Banque africaine de développement en 2024
•un financement pour le projet d’aéroport de Rodrigues
Ces recours répétés à l’endettement externe exposent davantage le pays aux fluctuations économiques internationales et aux conditions de financement.

Un avertissement clair de l’Audit
Face à ces constats, le Directeur de l’Audit tire un signal d’alarme sans ambiguïté.Les écarts répétés entre prévisions et réalisations traduisent des faiblesses dans la gestion budgétaire. Une dette élevée expose le pays à des risques accrus : hausse des coûts d’emprunt, difficultés de refinancement et vulnérabilité face aux chocs économiques.L’objectif fixé est clair : ramener le ratio de la dette publique en dessous de 80% du PIB. Mais au vu de la trajectoire actuelle, cet objectif semble de plus en plus difficile à atteindre.

OÙ PASSE VOTRE ARGENT ?
Les 7 dérives majeures, chiffres et gaspillages à l’appui
1. Reward Money : plus de Rs 218 millions déboursées pour un budget initial de Rs 38 millions
Sur trois exercices financiers, le système de Reward Money a généré un écart massif entre prévisions et dépenses réelles. En 2022-2023, Rs 75,2 millions ont été versées pour un budget de Rs 6 millions, soit un dépassement de plus de +1 150%. En 2023-2024, Rs 85,4 millions ont été payées pour un budget de Rs 16 millions (+434%), puis Rs 57,4 millions en 2024-2025 pour une enveloppe identique (+259%).
Au total, ce sont Rs 218 millions qui ont été dépensées pour un budget cumulé de Rs 38 millions, soit un écart de Rs 180 millions.
Plus grave encore, l’audit souligne l’absence fréquente de documents justificatifs essentiels, ce qui empêche de vérifier la légitimité des paiements. Des montants ont également dépassé les plafonds autorisés et des cas de surpaiement ont été identifiés.
•Gaspillage estimé : au moins Rs 180 millions dépensées hors cadre budgétaire et sans traçabilité complète.

2. Bad Weather Allowance : Rs 384 millions versées avec un ciblage défaillant
Sur la seule année 2024-2025, Rs 384 millions ont été versées à 2 524 bénéficiaires, soit une moyenne de Rs 152 000 par bénéficiaire par an.
Or, le système ne repose plus sur la preuve d’activité de pêche, mais sur un simple tampon mensuel. Une vérification a révélé au moins 100 bénéficiaires ayant un emploi parallèle, ce qui remet en cause leur éligibilité.
Un cas précis montre un bénéficiaire ayant perçu Rs 71 000 tout en touchant une pension d’invalidité.
Si l’on considère seulement 100 cas douteux avec une moyenne annuelle de Rs 150 000, cela représente déjà Rs 15 millions potentiellement mal attribuées, sans compter les cas non détectés.
•Gaspillage estimé : plusieurs dizaines de millions de roupies distribuées sans ciblage fiable.

3. Investissements publics : des dizaines de millions immobilisés sans rendement
Le rapport met en évidence plusieurs anomalies graves dans les investissements publics :
•participations sans certificats d’actions
•investissements évalués à valeur nulle
•absence totale de dividendes ou de rendement sur plusieurs années
Ces situations concernent des montants cumulés importants (non toujours précisés individuellement), mais traduisent un phénomène clair : des fonds publics investis sans retour financier, parfois pendant des années.
Si ces capitaux avaient été placés même à un rendement modeste de 3 à 5 %, ils auraient généré plusieurs millions de roupies par an.

•Gaspillage indirect : perte d’opportunité de rendement + immobilisation de capital public.
4. Aquaculture : Rs 11 millions perdues + 27 000 tonnes de production manquantes
Le projet de cages flottantes, financé à hauteur de Rs 11 millions, est aujourd’hui abandonné après des défaillances techniques. Aucun retour sur investissement n’a été généré.
Mais le véritable manque à gagner est ailleurs :
•objectif national : 29 000 tonnes/an
•production réelle : 1 875 tonnes
•déficit : plus de 27 000 tonnes par an

Si l’on valorise cette production manquante à seulement Rs 150/kg, cela représente un manque à gagner potentiel de plus de Rs 4 milliards par an pour l’économie.
•Gaspillage : Rs 11 millions perdues + opportunité économique massive non exploitée.
5. Pêche : sous-exploitation locale + facture d’importation en hausse
Les importations de poisson ont atteint :
•130 008 tonnes en 2023-2024
contre
•113 462 tonnes en 2021-2022

ce qui fait hausse de +16 500 tonnes
Dans le même temps, les quotas locaux ne sont pas atteints :
•69% pour la pêche semi-industrielle
•32% pour St Brandon
•21% pour la pêche profonde
Si ces quotas étaient pleinement exploités, plusieurs milliers de tonnes supplémentaires pourraient être produites localement.
Ainsi, chaque tonne non pêchée localement est importée, donc payée en devises.
•Gaspillage : dépendance accrue + fuite de devises pour compenser une production insuffisante.
6. Projets publics : surcoûts liés aux retards et aux relances
Les retards dans les projets entraînent :
•paiements de compensations aux contracteurs
•révisions de prix à la hausse
•relance d’appels d’offres

Dans certains cas, des contrats sont résiliés puis relancés, ce qui entraîne des coûts supérieurs aux montants initiaux.
Les projets de drains, essentiels pour la prévention des inondations, accusent des retards significatifs, augmentant à la fois le coût financier et le risque pour la population.

Même sans chiffre global consolidé, la mécanique est connue chaque mois de retard = coûts supplémentaires (main-d’œuvre, inflation, claims).
•Gaspillage : surcoûts cumulés sur chaque projet, souvent en millions de roupies.
7. Gouvernance : des millions potentiellement hors radar

Le rapport souligne enfin  :
•des états financiers non soumis
•des rapports non déposés au Parlement
•des recommandations non appliquées
Cela signifie que des flux financiers entiers peuvent ne pas être audités à temps, voire pas du tout. Sans audit ni suivi, il devient impossible de quantifier précisément les dérives — mais c’est précisément cela le problème.
•Gaspillage : impossible à chiffrer totalement, mais potentiellement élevé car hors contrôle.
——————————————————————————-
LECTURE GLOBALE : L’AMPLEUR DES DÉRIVES
•Rs 218 M dans le Reward Money
•Rs 384 M dans la Bad Weather Allowance
•Rs 11 M perdus en aquaculture
•Rs 4 milliards/an de potentiel non exploité
•Des millions immobilisés sans rendement
•Des surcoûts répétés dans les projets publicsCe que dit le Directeur de l’Audit, Dr Paligadu, dans le préambule du rapport :

Dans son introduction, le Directeur de l’Audit explique que la situation des finances publiques demande une attention sérieuse.

Il souligne d’abord que l’État dépense beaucoup et que ces dépenses ne sont pas toujours bien contrôlées. Il note que les montants réellement dépensés dépassent souvent ce qui avait été prévu dans le budget, ce qui montre un manque de rigueur dans la gestion financière.
Il insiste aussi sur le fait que la dette publique reste élevée et continue de peser lourdement sur le pays. Une grande partie de l’argent de l’État sert aujourd’hui à rembourser des emprunts et à payer des intérêts, ce qui laisse moins de moyens pour investir dans le développement.

Le Directeur de l’Audit attire également l’attention sur un autre problème important : les contrôles ne sont pas toujours respectés. Dans plusieurs cas, les règles existent, mais elles ne sont pas appliquées correctement. Cela concerne aussi bien la gestion des dépenses que le suivi des projets ou la présentation des comptes.
Il met en avant le fait que certaines institutions publiques ne soumettent pas leurs états financiers à temps ou ne respectent pas leurs obligations. Cela rend plus difficile le contrôle de l’utilisation de l’argent public.

Autre point important : les recommandations faites par l’Audit dans les années précédentes ne sont pas toujours suivies. Les mêmes problèmes reviennent donc régulièrement, sans être réellement corrigés.

Au final, son message est simple : les problèmes sont connus; les failles sont identifiées mais les corrections ne sont pas appliquées assez vite
Il lance ainsi un avertissement clair : si rien ne change, les risques pour les finances publiques et pour la bonne gestion de l’État vont continuer à augmenter.
Le pays ne manque pas de règles ni de diagnostics… mais il manque d’application et de discipline.

EN CONTINU
éditions numériques