Certains n’hésitent plus à franchir les portails… ou à les dérober carrément !
Les pilleurs de plaques d’égoût ont le vent en poupe

Ce phénomène existe depuis longtemps, mais il a repris de plus belle depuis l’année dernière. Les vols de ferrailles et autres objets métalliques explosent partout dans l’île depuis que l’interdiction sur leur exportation a été levée, comme préconisé dans le budget 2019-20. Matériaux de construction, ferraille diverse, câbles en cuivre et bonbonne de gaz, entre autres, sont la cible des voleurs. Certains n’hésitant plus à franchir les portails pour se servir… ou à carrément les dérober au préjudice de particuliers ! À cette longue liste s’ajoute le pillage de tombes et la disparition de plaques d’égout et de grilles d’évacuation des eaux. Ce qui n’est pas sans conséquence financière pour les mairies et autres collectivités locales qui sont contraintes de remplacer ces manholes d’urgence afin d’éviter tout risque d’accident. Les forces de l’ordre sont plus que jamais sur le qui-vive pour barrer la route aux auteurs de ces délits.

Maurice dispose d’environ sept fonderies qui rachètent les vieilles ferrailles et les pièces usagées en métaux pour les exporter. Certes, si cette industrie, qui rapporte gros à l’État, a le mérite de débarrasser le pays de ses ordures industrielles, il n’en reste pas moins que, régulièrement, les vols de métaux et de ferrailles, et plus particulièrement de câbles en cuivre (voir plus loin), font des milliers de victimes collatérales. D’où la décision du gouvernement de bannir, en juin 2016, leur exportation, au grand dam des opérateurs qui ont été obligés de mettre fin à leurs activités. Leur colère était d’autant plus grande que la compagnie Samlo s’était alors retrouvée en situation de monopole. Le gouvernement a finalement fait marche arrière en septembre 2019 en décidant de lever cette interdiction. Une activité lucrative pour les exportateurs et les marsan feray qui arpentent les rues à longueur de journée en quête d’objets métalliques qu’ils transportent dans des brouettes et parfois même dans des caddies de supermarché avant les revendre la plupart du temps à un intermédiaire. Après plusieurs mois d’accalmie liée au confinement, la razzia sur la vieille ferraille et le métal est donc bel et bien repartie.
Ces marsan feray se répartissent en deux catégories : d’un côté, des gens très précarisés en quête du précieux métal pour subvenir aux besoins de leurs familles — les femmes étant de plus en plus visibles  dans l’activité de collecte — et de l’autre, hélas, des toxicomanes commettant des vols pour se payer leur dose quotidienne.

« Les voleurs découpent ou font fondre des biens publics »
Une véritable menace pour la sécurité publique. Aurore, une habitante de Roche Brunes, raconte à Week-End s’être retrouvée nez à nez avec deux voleurs dans sa cour. « Mon compagnon et moi venons de terminer la construction de notre maison à l’étage. Il nous reste pas mal de ferrailles et d’autres matériaux de construction éparpillés dans ma cour. La semaine dernière, j’étais seule à la maison lorsque j’ai entendu un bruit dehors. Lorsque je suis sortie pour voir ce qui se passait, j’ai vu deux individus avec les yeux révulsés qui dérobaient des objets métalliques. J’ai pris mon courage à deux mains en les menaçant d’appeler la police s’ils ne déguerpissaient pas. Ils ont obtempéré après quelques instants d’hésitation », dit-elle. Mais avant cela, les deux délinquants avaient eu le culot de franchir son portail qui était cadenassé.

Pire. Il y a ceux qui agissent avec plus de hardiesse en dérobant des portails dans des zones résidentielles ! Une démarche à la fois grossière et risible. En témoigne à la route, Boundary à Quatre-Bornes, un habitant qui a eu la mauvaise surprise de découvrir le 3 septembre que le portail de sa maison, certes inhabitée, avait disparu. Il ne reste plus que les gonds. Les auteurs ont dévissé les poteaux métalliques et ont emporté le tout sans attirer l’attention de qui que ce soit, semble-t-il. Sauf que les voleurs étaient loin de se douter que leur délit avait été enregistré par une caméra de surveillance située sur la maison d’en face. Ils ont tous deux été interpellés par la police.

Villes et campagnes sont consciencieusement désossées. Pas une semaine ne se passe sans que des plaques d’égout ne soient volées ou que des tresses de métal soient arrachées le long des routes. Le fléau des vols de manholes est tel dans les quartiers de Beau-Bassin/Rose-Hill et de Quatre-Bornes que les maires de ces deux villes, David Utile et Nagen Mootoosamy, ne savent  plus à quel saint se vouer pour que cesse ce pillage. Idem à Bambous où le conseiller et représentant du village John Anseline pointe du doigt certains marchands de ferraille qui emportent tout sur leur passage, notamment les plaques d’égout sur la voie publique. « Ce qui représente un danger pour les automobilistes, les motocyclistes et les piétons, surtout la nuit. Nous sommes très inquiets, car nous avons constaté que les officiers qui sont affectés au poste de police de Bambous doivent composer avec un effectif réduit, deux ou trois parfois, et les marchands de ferraille le savent et en profitent pour opérer en toute liberté », dit-il.

Le vol de cuivre,  un problème récurrent
En attendant de décaisser de l’argent pour les remplacer, les autorités n’ont d’autre choix que de boucher temporairement les égouts avec les moyens du bord ou de placer des panneaux pour éviter des accidents. Et quid du degré d’implication des exportateurs ? Certes, il est difficile de repérer si certains objets métalliques ont été volés ou pas, mais pas en ce qu’il s’agit de biens publics, à l’instar des plaques d’égout. Le propriétaire d’une fonderie requérant l’anonymat nous répond : « Les gens peuvent croire que, face à une transaction avantageuse, nous pratiquons l’aveuglement volontaire. Tel n’est pas le cas. Les temps ont changé et les voleurs sont plus habiles. Pour revendre plus facilement le fruit de leur forfait aux fonderies, les voleurs découpent ou font fondre eux-mêmes les métaux pillés. En général, et grâce à notre expérience, nous arrivons à repérer les biens publics volés, mais cela devient plus compliqué lorsque la forme du produit a été altérée. »

Le vol de cuivre est très fréquent en raison de sa valeur sur le marché de la ferraille. Le cuivre se retrouve notamment dans des fils de téléphonie, des lampadaires, des feux de circulation, des systèmes d’alarme ainsi que des infrastructures de transport et de production d’électricité. Les infrastructures de Mauritius Telecom (MT), de la Central Electricity Board (CEB) et des municipalités sont particulièrement visées.

En plus d’entraîner d’importantes pertes financières, ces infractions alourdissent la tâche des employés et représentent des coûts de main-d’œuvre supplémentaires. Les maires des cinq villes de l’île abondent le même sens : chaque année, ils accusent des pertes financières de Rs 100 000 à Rs 300 000 attribuables à ces vols et ce sont les sportifs qui, bien souvent, paient les pots cassés, dans la mesure où il ne se passe pas une semaine sans que les municipalités ne soient informées de vols de câbles d’éclairage sur des complexes sportifs.

Face à ce pillage en règle, les forces de l’ordre ne restent pas les bras croisés. C’est du moins ce qu’affirme l’inspecteur Shiva Coothen du Police Press Office (PPO) : « Je vous confirme que les vols de ferraille en tout genre a explosé depuis six mois et nous dénombrons dans les différents postes de l’île plusieurs arrestations liées à ce délit. Nous avons tenu une réunion pour tenter de trouver une parade à ce phénomène. Notre stratégie est de s’attaquer au réseau de voleurs de ferraille à la racine pour mettre un terme à leurs activités. »

Les ornements de tombes aussi
Ce ne sont pas seulement des fleurs qui se volatilisent au cimetière. Plus sinistre encore, dans la mesure où il touche à la mémoire des défunts, est le vol des ornements de tombes faits de métal dont le cuivre. Pas plus tard que la semaine dernière, le cimetière de l’Ouest, où sont enterrés de grands noms tels que le révérend Jean Lebrun, Sir William Newton, Rémy Ollier, Léoville L’Homme ou Lislet Geoffroy, a subi les assauts de voleurs de ferraille et autres métaux. Trois caveaux datant de la fin du 19e siècle et du début du 20e ont été éventrés. Des images de ce pillage ont été relayées sur les réseaux sociaux et ont suscité à la fois l’indignation et une vive émotion parmi les internautes. C’est lors d’une inspection que le gardien du cimetière a découvert que trois caveaux appartenant à trois familles françaises ont été visités par des voleurs en quête de métaux en tout genre. Des croix ont été détachées, des palmes en métal ont également disparu. « On n’avait jamais connu des vols d’une telle ampleur. Alors que les vols de fleurs sont monnaie courante, ceux de métaux étaient rares ces deux dernières années. Le diable fait son retour », a dit le gardien. Connu à l’origine comme le vieux cimetière de Fort-Blanc, le cimetière de l’Ouest existe depuis 1771.Énième vol dans un entrepôt de Larsen & Toubro vendredi
Les chantiers sont très souvent la cible des voleurs qui jettent leur dévolu sur les vieilles ferrailles et autres matériaux de valeur et machines onéreuses dont regorgent les sites de construction. Les voleurs commettent leurs méfaits une fois le chantier fermé pour la nuit. Pourtant, il n’est pas rare que les vols se produisent en plein jour, et même sous les yeux des ouvriers qui, par peur de représailles, n’osent pas intervenir. C’est le cas pour les ouvriers indiens de Larsen & Toubro (L&T) travaillant sur le chantier de la phase 2 du Metro à la rue Sivananda à Floréal.

Le constructeur de la ligne de chemin de fer ne compte plus le nombre de fois où ses entrepôts et ses chantiers ont été cambriolés depuis qu’il s’est implanté à Maurice en 2017. Week-End a contacté Nausheen Aullybux, la responsable de la communication de L&T. Elle nous informe qu’un entrepôt du constructeur situé à Barkly a été cambriolé vendredi. Les auteurs ont fait main basse sur des barres de fer et de la ferraille. Le cas a été rapporté à la police. Ce nouvel épisode vient confirmer la recrudescence des vols sur des chantiers construction, même si la police tente pourtant de veiller au grain en mettant en place des patrouilles de surveillance.

Les constructeurs, conscients des conséquences néfastes de ce pillage de grande ampleur, qui cause au minimum des centaines de milliers de roupies de pertes chaque année, ont vite fait le calcul : mieux vaut finalement payer une entreprise de sécurité privée ou installer des caméras de surveillance pour assurer leurs chantiers plutôt que d’assumer le coût des vols.