Fanny Rengasamy-Marianne, 34 ans, a choisi de s’engager activement dans la mise en mouvement pour une nouvelle île Maurice. Aussi a-t-elle naturellement participé à la marche de samedi dernier, à Port-Louis, tout comme elle l’avait fait les 11 juillet, 29 août et 12 septembre de l’année dernière. Pour cette activiste écologique, après les événements que le pays a connus ces derniers mois, il était clair qu’elle ne pouvait plus se taire. Dans l’entretien qui suit, elle explique pourquoi et comment une jeune mère de deux garçons se retrouve dans la rue à revendiquer un changement sur le plan politique, économique et social.

Vous êtes une activiste écologique. Parlez-nous de votre action !
Je suis la fondatrice de Circle of Life, une plateforme rassemblant les petits agriculteurs, fermiers et artisans pour permettre une production plus saine et, ainsi, amener une consommation plus saine. Nous luttons aussi pour une souveraineté alimentaire. Notre but est de donner une visibilité aux petits planteurs en organisant des marchés, mais aussi des événements sur les réseaux sociaux. Il ne s’agit pas de publicité, mais de redéfinir la production sans les produits chimiques.
Par ailleurs, la COVID-19 nous a fait prendre conscience à quel point la souveraineté alimentaire est importante. Il nous faut pouvoir produire localement ce que nous mangeons. Ainsi, s’il y a un problème à l’international, nous serons en mesure d’avoir tout ce dont nous avons besoin sur place.
Vous avez participé à la marche de samedi dernier. Qu’est-ce qui vous a motivée ?
Je faisais partie de ce groupe qui, aujourd’hui, incarne le Kolektif Konversasion Solider, qui a pris forme durant le confinement. Au cours de cette période, nous avons assisté, impuissants, au vote de lois qui enlèvent des droits à ceux qui, comme on dit, « pe trase » pour joindre les deux bouts et assurer le profit à ceux qui sont déjà à l’aise financièrement. À la fin du confinement, il était clair que c’était le moment de venir avec des actions, d’arrêter de se plaindre et de prendre les choses en mains. Au final, après une assemblée, la décision a été prise démocratiquement d’organiser la première marche du 11 juillet. J’y étais, et c’est là que j’ai compris l’importance de se mettre en mouvement.
Je faisais pour la première fois l’expérience d’un mauricianisme dans sa vraie définition, exprimée avec le cœur. Après le 11 juillet, il y avait une Fanny d’avant et une Fanny d’après. Je ne pouvais plus me taire. J’étais aussi là le 29 août, à Port-Louis, et j’étais là le 12 septembre, à Mahébourg, et puis j’étais là ce 13 février, à Port-Louis, pour les mêmes raisons. Nous avons une société qui est arrivée à faire croire que la valeur de la vie se résume à la qualité des commodités que l’on consomme. La société a redéfini les “basic needs” (logement décent, nourriture, eau potable) dont un humain a besoin pour vivre décemment, et maintenant nous avons un gouvernement qui considère le peuple, qui lui a donné le droit d’occuper PROVISOIREMENT sa place privilégiée, comme des larbins qui travaillent pour leur confort, pour avoir droit finalement à des miettes. Et ce, alors que leur rôle et ce pourquoi ils sont payés, c’est d’assurer le bien-être de la population.

Selon vous, un tel événement peut-il amener à des changements ?
Il peut apporter des changements s’il est bien structuré. Nous avons eu beaucoup de retour suites aux précédentes marches de la part des membres du public, qui se posaient des questions sur “What next”… D’un point de vue personnel, je pense qu’une marche sert avant tout à exprimer ce qui ne va pas. Et la taille de la foule de toutes les marches organisées jusqu’ici en dit long sur tout ce qui ne va pas. Une marche ne peut être considérée comme un bouton de secours qui règle, comme par magie, tous nos problèmes. Des problèmes qui, soit dit en passant, perdurent depuis des années.
Mais il est important de garder en tête que c’est un travail de longue haleine. Le combat doit être mené tous les jours. Il est toutefois important de définir ce qu’on voudrait pour notre avenir, de se poser les bonnes questions pour pouvoir orienter nos actions vers la construction de ce qu’on voudrait comme société.

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué au cours de cette marche ?
Cette marche ne m’a pas particulièrement touchée. J’étais à Port-Louis le 13 février pour lutter contre un système obsolète qui ne fonctionne pas. Le fait d’être présente témoigne de ma conviction que la voix de tout un chacun a une importance. Mais la base de l’organisation même de cette marche m’a fait me poser beaucoup de questions, car mes actions précédentes convoyaient le message de redéfinir l’avenir. Or, on ne peut redéfinir l’avenir avec ceux qui ont contribué à créer le chaos dans lequel on se trouve. Un système patriarcal, exclusif à ceux qui ont promis il y a 52 ans, qu’on serait « as one people, as one nation », mais pour qui le peuple ne se résume qu’à contribuer au bien-être des élus.
Si on veut vraiment œuvrer pour une Ile Maurice où il fait bon vivre pour tout un chacun, indépendamment de sa classe sociale, sa religion, sa couleur de peau ou son orientation sexuelle, il ne suffit pas de « bour li deor », mais de « bour zot tou deor ». Par contre, quelque chose qui me motive à être présente à chaque marche, c’est de revivre le mauricianisme « lor koltar », ce feeling qui fait vibrer et amène l’espoir, l’espoir d’une île Maurice libre et juste.

Pourquoi les jeunes doivent-ils se mobiliser, selon vous ?
Avant, je n’étais pas active politiquement. J’étais seulement une personne qui militait pour l’écologie et qui faisait sa part. Je ne voulais pas faire partie de ceux qui ne font que se plaindre, mais prendre les choses en main, aussi petite l’action puisse-t-elle être. Mais au fil du temps, j’ai commencé à comprendre fondamentalement comment fonctionne ce système. Un système qui éduque les jeunes pour nourrir une économie qui demande une perpétuelle croissance pour continuer à exister, qui amène ces jeunes à aspirer à un certain standard de vie. Je fais partie de ces jeunes et il était hors de question de donner ce droit à un système visant à définir mon standard de vie.
Qu’est-ce qu’un standard de vie ? Qui a posé les critères pour définir ce standard de vie ? Est-ce qu’il existe vraiment un standard de vie ou doit-on simplement parler de bien-être ? Dans l’aspiration à atteindre ce genre de mythe, notre système enlève tout ce qui est l’essence même de la vie. Je me suis mise en mouvement pour reprendre mon droit de définir ma vie par mes propres termes et donner à la prochaine génération les outils pour en faire de même. Les jeunes doivent comprendre que ce n’est pas une fatalité que de vivre une vie médiocre, mais qu’ils ne se plaignent pas quand leur bien-être et leur liberté sont menacés par un gouvernement à qui ils ont donné tout le pouvoir. Se mobiliser, c’est être une inspiration pour la génération après nous, comme les plus courageux avant nous et qui nous donnent aujourd’hui la force de continuer le combat.

En tant que jeune maman, quelle est votre vision de la société mauricienne ?
La société mauricienne a une particularité : sa diversité. Et elle devrait être fière et honorée de cet héritage. Au lieu de se compliquer la vie à suivre des modèles économiques, ou sociaux, plus occidentaux, plus modernes, etc., Maurice devrait développer sa propre identité. Depuis l’indépendance de notre pays, il y a 52 ans, nous n’avons fait que suivre des recommandations pour assurer des investissements. Nous avons tellement de ressources que si on le voulait vraiment, on pourrait être vraiment indépendants. On devrait pouvoir donner un vrai sens d’appartenance aux jeunes pour contribuer à l’épanouissement de notre société, et pas uniquement pour contribuer à la croissance de notre PIB.

On dit toujours que les jeunes ne s’engagent pas suffisamment. Pensez-vous qu’il y a eu un changement ces derniers temps ?
On voit bien dans les marches que les jeunes ne veulent plus rester tranquilles. Il y a une vraie envie d’une société plus juste, sauf que l’exemple qu’on a toujours eu jusqu’à maintenant, c’est une politique à intérêts. D’où l’importance de redéfinir de nouvelles bases pour l’avenir. Le peu de jeunes qui s’engagent, ce n’est plus pour servir une population, mais pour adhérer à l’idéologie d’un parti et « kot mo gagn enn bout ». Et ceux qui ne s’engagent pas sont soit en train de survivre, et de travailler dur pour joindre les deux bouts, soit dégoûtés par ce milieu malsain qu’est devenue la politique. J’ai l’espoir que tout cela changera bientôt, car chaque voix à une importance et c’est ensemble qu’on est plus fort.

Pensez-vous qu’il y a suffisamment de places pour les jeunes en politique ?
Dans le modèle actuel, où ceux qui ont monopolisé la scène politique depuis 52 ans ne veulent pas céder la place aux autres, non ! Mais je pense que c’est justement ce modèle qui fait que c’est si important de dresser l’image de ce qu’on voudrait pour notre île Maurice dans 10, 20 ou 50 ans. Je crois en la démocratie dans sa plus simple définition. Où la transparence des institutions est quelque chose de normal et où l’intégrité de nos dirigeants ne soit pas discutée. Notre rôle est de contribuer à écrire un chapitre pour rendre une histoire extraordinaire. Ceux qui veulent jouer le vilain rôle rendront encore plus épique ce combat que nous menons…

En tant que jeune, quel est votre message à la classe politique ?
Que je ne suivrai pas son exemple. Je voudrais que les politiques laissent la place à ceux qui auront l’humilité de faire de la vraie politique pour servir un pays avec honneur et intégrité, dans le respect des citoyens, avec un langage qui inspire les jeunes et des actions qui poussent à l’admiration.