Dans toutes les communautés, pour que les traditions perdurent, il faut que la jeune génération s’y intéresse et se fasse le devoir de les conserver et de les enseigner à leurs enfants plus tard. Or, cette transmission a aujourd’hui plus de mal à se faire avec la modernité et le changement radical de mode de vie. En marge des célébrations du nouvel an chinois, prévu le vendredi 12 février, trois aînés font le point sur cette perte de traditions et ce qui devrait être fait pour la ralentir.

“Nous avons conservé environ 50% à 60 % des traditions que nos ancêtres observaient à leur arrivée à Maurice”, dit Ah Men Lim Fat (74 ans), membre de la Heen Fo Lee Kwon Society, que nous rencontrons au sein de cette société en compagnie de Micheline Han (79 ans) et Jean Lan Chow Wing (91 ans). Un constat qui l’attriste mais qui, selon lui, est tout à fait naturel et ce, pour plusieurs raisons. “C’est tout à fait normal lorsqu’un peuple s’intègre dans un autre pays. À l’époque, les traditions étaient observées de manière très rigoureuse parce que les premiers Sino-Mauriciens étaient nés en Chine et avaient apporté avec eux ces traditions. Au fur et à mesure, elles se sont mélangées à d’autres cultures mauriciennes. Les nouvelles générations ont un peu changé les anciennes traditions.” Nos deux autres interlocuteurs abondent dans le même sens.

Repas en famille.

Les trois aînés se réjouissent cependant que certaines traditions et coutumes ont toujours leur place. “Ce qui est rassurant, c’est que les traditions les plus importantes se perpétuent.” Ils dénotent ainsi que le dîner familial de la veille de la fête du Printemps préserve toujours sa place dans la communauté. “La veille du nouvel an chinois, nous mangeons tous en famille. Nous avons toujours cette cohésion familiale qui est très importante. C’est le fondement même de la famille d’origine chinoise”, souligne Ah Men Lim Fat.

De même, observent-ils, la présence en masse des Sino-Mauriciens dans les pagodes le jour de la fête pour honorer les ancêtres est porteuse d’espoir. “C’est aussi un aspect fondamental pour nous, respecter les ancêtres. Nous ne pouvons pas oublier les sacrifices que nos aïeux ont faits. Ils sont arrivés à Maurice sans rien et ont travaillé dur principalement dans des boutiques de 5h du matin à 7h du soir. Ensuite, à la fermeture, ils continuaient avec des besognes comme laver les verres, couper le poisson salé, entre autres, jusqu’à 10h du soir.”

À ce sujet, à souligner qu’à cette époque, les enfants faisaient eux-même office de commis. “À l’époque, ils ne pouvaient pas se permettre d’employer un commis, du coup ce sont les enfants qui s’y attelaient. Dès qu’ils rentraient de l’école, ils faisaient leurs devoirs puis venaient aider. C’est ce qui a encouragé les jeunes à travailler dur pour réussir et ne pas avoir à revenir dans la boutique. Par contre, beaucoup sont allés étudier ailleurs pour ne jamais revenir à Maurice. Là, ça devient difficile de leur inculquer l’importance de conserver les traditions, surtout s’ils se marient avec des personnes d’autres cultures.”

“On doit accepter l’évolution.”

Loin d’être défaitistes, nos interlocuteurs sont plutôt philosophes face à ce problème qui forge son chemin d’année en année. “Il faut accepter que la modernité transforme les choses. On doit accepter l’évolution, vivre avec son temps. C’est impossible aujourd’hui de demander à un jeune de faire ce que faisaient que leurs ancêtres. Mais il doit y avoir une balance, conserver l’essentiel.”

Pour expliquer la perte des traditions qu’ils observent, ils soulignent les changements radicaux survenus dans la société et la différence dans le mode de vie. “Auparavant, il y avait des clans. Les personnes du même clan se réunissaient dans la même région et y ouvraient leurs boutiques respectives. De plus, elles devaient venir une fois par semaine à Port-Louis pour se ravitailler et le transport ne se faisait que par charrettes tirées par des boeufs. Du coup, ils devaient y passer la nuit pour remonter le lendemain. Pour se faire, chaque clan achetait ou louait un emplacement commun pour dormir. Ils y avaient alors des occasions pour se côtoyer, échanger, partager et se former. Ça aidait à la cohésion, à l’esprit de famille et surtout à conserver les traditions. C’est une chose qu’on ne retrouve plus aujourd’hui, c’est une des raisons pour lesquelles certains traditions se perdent.”

Aider les nécessiteux.

Ils soulignent que certains rassemblements de ce genre se font toujours même s’ils sont beaucoup moins fréquents. Ainsi, apprend-on que les clans se rencontrent  environ deux fois l’an, ce qui permet de ne pas totalement perdre les traditions ancestrales. Ah Men indique ainsi que cela se fait à l’approche du nouvel an chinois et aussi à l’occasion de la Fête des morts. Par ailleurs, la Heen Fo Lee Kwon Society perpétue une des traditions qui est très chère à la communauté chinoise, celle de venir en aide aux nécessiteux. “Chaque année, avant le nouvel an chinois, nous les invitons à un déjeuner ou à un dîner et nous leur offrons des foon paw. Cela fait parti de nos traditions. Nous n’aidons pas que les Sino-Mauriciens. Pour la Noel, nous invitons des enfants nécessiteux de toutes les communautés pour un déjeuner et un partage de cadeaux”, souligne Ah Men Lim Fat.

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Pour conserver le désir de perpétuer les traditions auprès des jeunes, les aînés font de leur mieux, abordant le sujet aussi souvent que possible. Micheline Han, qui a 3 enfants et 6 petits enfants confie que “dès que l’occasion se présente, je parle à mes enfants et petits enfants leur montrant ce qu’il faut faire et je m’assure que cela devienne des réflexes naturels chez eux. Je dois dire qu’ils écoutent, mais je ne sais pas ce qu’il adviendra des générations futures.” Jean Lan Chow Wing, qui a 5 enfants et “enn pake ti zanfan” en fait de même. Ah Men Lim Fat, qui a 3 enfants et 6 petits enfants est allé encore plus loin dans sa démarche. “Je leur raconte l’histoire de nos ancêtres très souvent, je les ai même emmenés en Chine pour qu’ils voient comment leurs ancêtres vivaient dans la pauvreté.”

En ce qu’il s’agit des langues chinoises, si le mandarin est toujours aussi prisé, le hakka est lui de moins en moins pratiqué et appris. “Le hakka se perd, les gens veulent plutôt apprendre le mandarin, c’est la langue qui unifie toute la Chine. Le jeune sino-mauricien préfère apprendre le mandarin, car il sait que cela lui servira plus que le hakka s’il va en Chine. Il faudra trouver un moyen d’intéresser ces jeunes à cette langue. Il est possible que dans quelque 50 ans, personne ne parle le hakka à Maurice. Pourtant, la grande majorité des Sino-Mauriciens est originaire des provinces où on parle le hakka”, avance Ah Men Lim Fat.