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Notre invité de ce dimanche est Gilbert Espitalier-Noël, CEO de Beachcomber, l’un des plus importants groupes hôteliers du pays. Dans l’interview réalisée vendredi, notre invité partage son analyse de la situation économique, des relations gouvernement-secteur privé et fait un plaidoyer pour une réouverture, avec des règles très strictes, des frontières pour permettre à l’industrie touristique de recommencer à fonctionner. Gilbert Espitalier-Noël revient aussi sur la dimension sociale de la crise sanitaire et économique, et propose sa lecture des principales motivations qui ont poussé des dizaines de Mauriciens à manifester pacifiquement samedi dernier à Port-Louis.

Quelle est votre analyse de la situation économique de Maurice après les retombées de la pandémie de Covid 19 ?

— La situation est grave et sérieuse. Je pense que nous avons encore quelques mois avant de vraiment sentir l’étendue de la crise. D’autres retombées, d’autres impacts de la situation se feront sentir dans le temps. Je comprends qu’à la reprise, après le confinement, la consommation était repartie d’une manière assez surprenante, mais les indications que nous commençons à avoir de différentes entreprises montrent que cette consommation commence à ralentir. En économie, les effets des arrêts de certains secteurs, comme celui du tourisme, prennent un peu de temps avant de percoler dans le reste de l’économie. Je crains donc que les jours les plus difficiles sont devant nous, pas derrière.

Est-ce que ce ralentissement de la consommation n’est pas provoqué par une peur de l’avenir de plus en plus ressentie par le Mauricien ?

— Je pense que plusieurs raisons expliquent ce ralentissement. L’effet financier : il y a moins d’argent dans le système en grande partie à cause du secteur touristique qui n’opère pas, mais pas seulement. Par exemple, le secteur manufacturier d’exportation a moins de commandes et il y a d’autres effets financiers. Mais la situation économique locale et mondiale est tellement compliquée que cela influe certainement sur le moral et la confiance des ménages quant à l’avenir et les rend prudents.

Pour beaucoup d’observateurs, le dernier budget regorge de mesures contradictoires. Il a pour objectif de relancer l’économie, mais en même temps il propose de nouvelles taxes comme l’augmentation du Solidarity Levy ou la désormais fameuse Contribution Sociale Généralisée, sur laquelle on n’a pas encore beaucoup d’informations. Vous êtes d’accord avec cette analyse du budget ?

— Je pense que les mesures fiscales qui ont été annoncées dans le budget sont malvenues et le secteur privé, à travers ses institutions, a été très clair là-dessus. Elles sont malvenues pour deux raisons. Premièrement, elles viennent changer de façon assez claire et brutale le positionnement du pays comme un low fiscal environment, qui est la source même de l’image de notre destination comme un pays où il est intéressant de faire des affaires et qui a, je le pense, attiré beaucoup d’investisseurs au cours des dernières années. C’est un changement de cap qui, pour moi, n’est pas le bon. Quand on est dans un environnement où il faut essayer de donner un coup de pouce à la confiance et à la consommation, on doit prendre des mesures qui vont toutes dans le même sens. C’est vrai qu’on peut avoir le sentiment que les mesures fiscales ne vont pas dans la même direction que d’autres mesures prises pour, justement, assurer le redémarrage économique.

l Et que pensez-vous du CSG qui va remplacer la formule de pension de retraite, jusqu’à maintenant assurée par le National Pension Fund ?

— Je ne suis pas un technicien, mais en lisant et en écoutant les opinions exprimées par les experts, dont des actuaires, il semble que la CSG est un sujet qui mérite beaucoup plus de discussions, beaucoup plus de préparation et une plus grande participation du secteur privé et des techniciens concernés. Il semblerait que cette décision ait été prise assez rapidement et qu’elle comporte beaucoup de risques, et donc mérite certainement des discussions plus longues et plus approfondies avant qu’elle ne soit mise en pratique.

Avez-vous le sentiment que le secteur privé n’est pas suffisamment consulté par le gouvernement avant qu’il ne prenne certaines mesures économiques importantes ?

— C’est une bonne question. J’ai personnellement la chance d’être en contact avec beaucoup de ministres et de hauts fonctionnaires de l’État. Mais je regrette, en effet, un manque de consultations et de discussions structurées et de réunions régulières avec les institutions du secteur privé, comme c’était le cas dans un passé assez lointain. Je suis fermement convaincu, moi-même ayant été beaucoup impliqué dans des institutions du privé comme autrefois la JEC et la Chambre de Commerce, que ces discussions structurées et régulières avec le gouvernement sont importantes pour pouvoir décider et développer ensemble une stratégie et une vision pour le pays. Mais aussi pour régler les problèmes dans les temps difficiles, comme ceux que nous vivons en ce moment. Je pense, effectivement, qu’il y a un manque de réunions structurées et régulières gouvernement-secteur privé.

C’est ce manque de réunions structurées et régulières qui explique que le secteur privé est moins présent dans le débat national, comme c’était le cas auparavant ?

— Il est plus difficile pour les instances du secteur privé, comme Business Mauritius, l’Ahrim et les autres, de participer à la structuration économique et sociale nationale. Ces institutions le font, mais le manque de structures ne leur permet pas de participer au débat national avec autant de force que le faisait le secteur privé dans le passé.

Donc, ce silence ou l’absence du secteur privé dans le débat national n’est pas voulu ?

— Absolument pas.

Que pensez-vous de la Mauritius Investment Corporation (MIC) qu’un économiste a traité de Mickey en soulignant le fait que la Banque centrale allait se retrouver en concurrence directe avec les banques commerciales, devenant du même coup juge et partie, et ouvrant la porte aux conflits d’intérêts ?

— La MIC est pour moi une nécessité absolue. Les difficultés que connaissent actuellement certains secteurs économiques — dont le tourisme — sont inédites et sont d’une profondeur qui n’a rien de commun avec ce qu’on a pu connaître dans le passé, dans ce qu’on appelait les années difficiles, comme en 2008. C’est, de très très loin, la plus grosse crise touristique que nous connaissons depuis son lancement il y a maintenant cinquante ans. Ce secteur ne pourra pas continuer à jouer son rôle, qui est profond au niveau économique, mais surtout social, sans un accompagnement financier important. Cet accompagnement ne peut pas venir seulement des banques, qui ont leurs limites. Il faut donc qu’une institution de l’État, donc la MIC, intervienne et cela se fait partout dans le monde. Pour moi et le groupe Beachcomber, la MIC est quelque chose d’extrêmement important et bien venu.

Donc, l’éventualité qu’il puisse exister de possibles conflits d’intérêts entre la Banque centrale et les banques commerciales, à travers le fonctionnement de la MIC, ne vous gêne pas ?

— Non, ça ne me gêne pas. C’est vrai que ce service aurait pu avoir été organisé différemment, à travers les banques commerciales, c’est vrai que c’est fait en direct. Mais une des raisons principales pourquoi la Banque centrale l’a fait c’est pour préserver le secteur bancaire et s’assurer que les entreprises, comme celle que je dirige, mais d’autres aussi, puissent continuer à survivre et à jouer leur rôle. Autrement, il ne faudra pas s’attendre à seulement un gigantesque impact sur le social, mais aussi à un impact systémique sur le secteur bancaire, ce qui serait un gros problème. Un des rôles principaux de la Banque centrale c’est bien de s’assurer que le secteur bancaire puisse continuer à fonctionner le plus normalement possible.

Arrivons-en à Beachcomber. Quelle est la situation de l’entreprise que vous dirigez au milieu de cette crise à multiples facettes ?

— Nous sommes, comme tous les autres acteurs du secteur touristique, très affectés. Nos hôtels, à part deux — Le Victoria, qui sert de centre de quarantaine, et Le Canonnier, ouvert aux Mauriciens — sont fermés. Nous employons 4 500 personnes, ce qui veut dire que ce sont 4 500 familles qui sont directement concernées. Cette fermeture va au-delà de l’impact économique et il est angoissant pour notre personnel et leurs familles qui dépendent de nos opérations. Mais il y a également ceux qui travaillent indirectement avec nous et leurs familles qui sont dans une grosse angoisse. Ils sont assistés par le gouvernement, mais est-ce que Rs 5 100 par mois suffissent à faire vivre une famille ? C’est vrai que dans notre groupe tout le monde touche son salaire, mais je pense que nos employés, comme tous ceux du secteur hôtelier, n’aiment pas se sentir comme des assistés et voudraient travailler. Nous subissons aujourd’hui un impact financier, mais aussi un impact moral avec des questions sur combien de temps encore cela va durer, et combien de temps est-ce que le système financier mauricien va pouvoir continuer à supporter tous ces salaires. C’est angoissant quand on pense que cette situation pourrait durer des mois et des mois.

Vous avez, comme beaucoup d’entreprises, procédé à des réductions de salaire pour faire face à la crise…

— Effectivement. Nous avons réduit les salaires jusqu’à 50% pour l’exécutif et effectué des baisses pour ceux qui touchent au-dessus de Rs 50 000. Nous avons établi un programme pour jusqu’en décembre, mais nous ne savons pas ce qui va se passer après. Notre gros problème, qui est celui de tous les opérateurs, est le manque de visibilité qui est un problème grave dans un secteur qui repose sur les réservations, car il est impossible de planifier tant que nous ne saurons pas quand les frontières seront ouvertes.

Restons un moment sur les salaires. Certains pensent qu’avec les profits accumulés au cours des dernières années, Beachcomber disposerait de réserves suffisantes pour payer ses employés pour au moins une année encore…

— Ceux qui le disent ne connaissent pas le fonctionnement des entreprises. Une entreprise ne ramasse pas ses profits pour les mettre en dépôt fixe en banque ! Beachcomber a commencé il y a cinquante ans avec quelques chambres et nous en avons aujourd’hui 2100 à Maurice et plus de 300 à l’étranger. Nous avons investi nos profits, développé de nouveaux hôtels, fait des prévisions et avons des réserves qui nous permettent de tenir, mais ces réserves ne sont pas inépuisables.

Est-ce qu’il est possible, dans ce monde sans repère, d’avoir de la visibilité aujourd’hui ?

— Les choses sont compliquées internationalement, mais nous sommes une île à vocation touristique avec un petit marché intérieur et avons construit un modèle économique ouvert sur le monde. Nous replier sur nous-mêmes pendant encore un long moment n’est pas une option. La réussite de la gestion de la Covid 19 ce n’est pas seulement la fermeture des frontières, mais surtout sa réouverture avec des règles strictes.

Mais cette réouverture, nécessaire au niveau économique, comporte aussi un énorme risque sanitaire. C’est ce risque qui fait hésiter le gouvernement…

— Nous sommes évidemment conscients de cette éventualité, mais le risque zéro n’existe pas. Continuer à se dire qu’on va gérer le pays avec le risque zéro n’est pas une option. On doit se préparer à vivre avec la Covid pour des années encore et il est inimaginable, à mon point de vue, de dire que nos frontières resteront fermées jusqu’à ce qu’on ait un vaccin. Le dommage serait trop important et nous aurons sur les bras une crise sociale qui sera beaucoup plus grave que la crise sanitaire. Les protocoles pour la réouverture ont été définis et développés avec les autorités. Nous sommes prêts pour une réouverture en phases, ce qui manque c’est la date de la réouverture qui va nous permettre de lancer notre marketing, car dans le tourisme les réservations ne se font pas la veille pour le lendemain.

Surtout pour un séjour de 15 jours, dont 14 passés en quarantaine…

— Il est évident que la réouverture ne pourra pas se faire avec le maintien d’une quatorzaine sanitaire. Il faut annoncer la date de réouverture afin que les tours opérateurs puissent commencer une campagne agressive. Plus on retardera l’annonce de l’ouverture, plus on repoussera la possibilité d’avoir des touristes en grand nombre à Maurice pour faire repartir la machine économique. Il faudra attendre plusieurs mois entre l’annonce de la réouverture et l‘arrivée en nombre des premiers clients. C’est pour cette raison qu’il faut annoncer la date puisque tous les protocoles sont prêts et ont été testés pour les accueillir. Maurice a déjà raté une partie de la haute saison, nous espérons qu’avec la réouverture, nous allons pouvoir profiter des derniers mois de cette saison qui va jusqu’à Pâques de l’année prochaine pour accueillir un grand nombre de touristes.

Certains économistes et analystes pensent qu’avec une contraction négative du PIB, 100 000 chômeurs et les conséquences de la fermeture des frontières, nous allons vers une banqueroute économique. Vous partagez cet avis ?

— Banqueroute économique est un terme très fort. Mais les retombées de la crise touchent des milliers de Mauriciens réduits au chômage forcé à travers le pays. Cet impact aujourd’hui important va augmenter gravement si les mesures nécessaires ne sont pas prises…

C’est-à-dire la réouverture des frontières pour faire redémarrer l’industrie touristique !

— C’est logique. Le plus tôt la réouverture sera mise en place, le plus tôt nous allons permettre à toutes ces personnes de recommencer à travailler. Plus tôt on repartira, plus vite nous allons recommencer à fonctionner. Ce ne sera pas comme avant, car nous avons subi une triple crise. D’abord sanitaire, ensuite aérienne et économique qui débouche sur le social. On sortira, je pense, relativement vite de la crise sanitaire, mais il nous restera la crise économique et financière, et ses retombées sur le social.

En parlant de société est-ce que vous avez participé à la marche citoyenne de samedi dernier à Port Louis ?

— Non, je n’ai pas assisté à cette marche et c’est assez compliqué de comprendre quels sont les éléments qui l’ont provoquée. Il y en a sans doute beaucoup, mais j’en vois au moins deux causes principales. D’après les comptes rendus de la presse et le témoignage des présents, il y avait beaucoup de jeunes. Je crois que le naufrage du Wakashio et la crise environnementale ont eu un impact immense sur les Mauriciens, plus particulièrement les jeunes. Je pense que les jeunes ont une conscience environnementale plus importante que ne le pensent les adultes. On les a vus à Mahébourg pendant la mobilisation nationale participer activement au nettoyage du lagon et des plages. Je crois que le naufrage du Wakashio et ses retombées environnementales ont beaucoup contribué à la mobilisation des jeunes à Port-Louis, samedi dernier. Le second élément important de la manifestation c’est d’avoir fait entendre la frustration d’une partie de la population mauricienne, qui pense qu’il existe une inégalité dans le pays, une inégalité dont elle est la victime. Elle dit qu’il y a des efforts profonds à faire pour que nous soyons dans un environnement social et économique qui donne toutes ses chances à toutes les couches de la population mauricienne. Ce sont à mon avis les deux principales motivations de la manifestation de samedi dernier et, je crois, que le pays a besoin non seulement de s’en rendre compte, mais surtout de prendre des mesures nécessaires pour les satisfaire. La seconde revendication, cette perception de l’existence d’une inégalité, est un sujet qui m’interpelle et je crois que nous devons tous ensemble, en tant que population, l’écouter, la comprendre et agir en conséquence.

Avez-vous le sentiment que ces messages ont été entendus et compris par le gouvernement ?

— Entendus obligatoirement et compris, je pense. Il y a eu la déclaration du Premier ministre lundi dernier à la télévision. Mais il est évident que ceux qui ont manifesté attendent plus qu’une déclaration par rapport à la frustration dont nous venons de parler, la question environnementale et d’autres sujets encore. Ceux qui ont manifesté, et ils étaient nombreux, s’attendent que des mesures concrètes soient prises pour adresser les problèmes qui ont été mis en avant.

Pour terminer cette interview, est-ce que malgré les différentes crises que nous vivons actuellement vous avez confiance dans l’avenir de Maurice ?

— Je vous l’ai dit : la crise est profonde et va bien au-delà de la question économique, qui m’inquiète beaucoup pour mon pays et pour l’entreprise que je dirige. Mais je suis plus inquiet encore par l’impact social et l’impact humain de la crise. Il existe une série d’éléments qui sont en train de s’entrechoquer, des dysfonctionnements qui ne datent pas d’hier. Quand les gens se sentent menacés, sentent que la survie de leurs familles est menacée, ces frustrations refont surface et sont très compliquées à gérer. Si on ne réussit pas à travailler ensemble, sérieusement de façon structurée, à résoudre ces problèmes… À ce niveau, je crois que le plus dur est devant nous, pas derrière. Cela étant dit, j’ai confiance dans l’avenir de mon pays. On ne peut pas gérer une entreprise qui emploie 4 500 personnes et ne pas avoir foi dans l’avenir de son pays. Même si cet avenir est menacé par des risques réels..