Six mois après son apparition en Amérique latine, l’épidémie de coronavirus a causé la mort de plus de 250.000 personnes, creusé la pauvreté et les inégalités, menaçant de réduire à néant des décennies de lentes avancées socio-économiques.

Dans les quartiers modestes, dans les bidonvilles, le désespoir s’est propagé aussi vite que le virus, tandis que l’argent commençait à manquer, conséquences immédiates de la brutale chute de l’activité économique liée aux mesures de restrictions pour tenter de contenir la pandémie.

Une étude récente du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) montre que dans 10 pays latino-américains sur 16, la chute brutale des revenus est le principal sujet d’inquiétude des familles.

Dans tous ces pays, des milliers de personnes se sont retrouvées face au dilemme de remplir leur estomac ou de s’exposer à la contamination, et dans le pire des cas n’ont échappé à aucun des deux.

« Je me retrouve au chômage à cause de cette pandémie. Il y a des jours où nous ne mangeons pas parce que la situation est difficile », raconte Milena Maia, Brésilienne de 35 ans, habitante de la favela de Heliopolis, qui abrite 200.000 personnes à Sao Paulo.

Mère isolée, elle travaillait comme femme de ménage. Elle dépend désormais des dons d’une association pour nourrir ses trois enfants. Des connaissances à elle sont mortes du Covid-19 et « beaucoup d’autres sont contaminées », raconte-t-elle.

Priscila Tomas da Silva s’est vue contrainte, avec son mari et ses six enfants, de quitter sa maison, faute de pouvoir payer le loyer. Ils vivent désormais dans une cahute sur un parking de la périphérie de Sao Paulo, où une nouvelle favela est en train de naître.

– Carences de l’Etat –

Sur 620 millions de latino-américains, plus de 6 ,4 millions ont été contaminés et les 250.969 décès en font la région la plus endeuillée de la planète. Et nombre d’experts estiment ces chiffres sont sous-estimés par manque de tests et de comptabilité stricte.

Les mesures de soutien économique des autorités sont souvent insuffisantes et n’arrivent pas toujours jusqu’à ceux qui en ont le plus besoin.

« Le confinement et la pandémie ont mis en évidence des réalités qui ont toujours existé et qui se sont accentuées, l’injustice structurelle, les problèmes d’infrastructures », constate le père Lorenzo de Vedia, curé des pauvres dans un bidonville du sud de Buenos Aires.

« La présence de l’Etat est insuffisante et désordonnée », se désole-t-il. Pour le père Guillermo, qui officie dans un autre bidonville argentin, ce n’est que la solidarité qui a permis que « ça n’explose pas ».

Les systèmes de santé, déjà largement sous-financés, sont mis à rude épreuve. Au Pérou, les hôpitaux font face depuis des semaines à des pénuries d’oxygène médical. Le manque de personnel s’est fait criant à Gayaquil, capitale économique de l’Equateur, frappée de plein fouet au début de la vague épidémique.

Alors que l’aide promise par le gouvernement tardait à se concrétiser, des émeutes de la faim ont eu lieu au début de la crise à Santiago, la capitale chilienne. A El Alto, la ville voisine de La Paz, en Bolivie, des habitants ont manifesté pour demander au gouvernement d’agir face à la montée inexorable du chômage.

Pour tenter d’amortir la crise, le Chili et le Pérou ont permis aux habitants de retirer un pécule de leurs fonds de retraite. Mais les experts soulignent que la mesure aura un impact sur des systèmes de protection sociale déjà fragiles.

Selon la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (CEPALC), dans une région où le niveau de travail informel s’élève à 54 %, le chômage atteindra 13,5 % cette année, soit quelque 44 millions de personnes sans travail, 18 millions de plus qu’en janvier.

Le Fonds monétaire international (FMI) prévoit une chute du PIB régional de 9% en 2020.

– Nouveaux pauvres –

L’épidémie devrait ainsi faire retomber dans la pauvreté 45 millions de personnes, ce qui portera le total à 231 millions, soit 37,3% de la population de l’Amérique latine et des Caraïbes, selon la Cepalc.

L’Organisation internationale du travail (OIT) estime que près des deux tiers des salariés latino-américains sont aujourd’hui menacés de perdre leur emplois, d’avoir moins d’heures de travail et des revenus en baisse.

Le Pérou, qui a connu une croissance supérieure à la moyenne latino-américaine ces dernières années, a vu son PIB plonger de 17 % au premier semestre, et les familles à revenus moyens, dont le nombre n’a cessé d’augmenter depuis quinze ans, sont maintenant en difficulté.

C’est le cas de Sara Paredes, 45 ans, et Raul Cisneros, 46 ans un couple qui, du jour au lendemain, s’est retrouvé à cours d’argent : « Cela fait cinq mois que je n’ai eu aucune commande de traduction ou d’interprétariat », se désole ce traducteur de quechua (langue locale péruvienne).

Sara, âgé de 45 ans, n’a pas pu continuer son enseignement à l’Ecole des beaux-arts, ni poursuivre ses représentations de théâtre. Ils arrivent à peine à nourrir leur deux enfants et ont renoncé à payer le loyer de leur appartement à Lima.

En Amérique centrale, c’est la baisse historique des « remesas », ces envois d’argent par les émigrés installés au Mexique et aux Etats-Unis, qui se fait cruellement sentir.

A la précarité de l’emploi, aux difficultés pour se faire soigner, s’ajoutent une hausse des décès de maladies qui se soignent, comme la dengue. Sans compter les victimes de violences conjugales.

Le décrochage scolaire augmente aussi, souligne l’Unesco qui relève l’écart à nouveau croissant pour l’accès à l’éducation entre garçons et filles. Avec de graves conséquences pour l’avenir.

@afp