Pope Francis addresses people from the podium at the square near the ruins of the Syriac Catholic Church of the Immaculate Conception (al-Tahira-l-Kubra), in the old city of Iraq's northern Mosul on March 7, 2021. - Pope Francis, on his historic Iraq tour, visits today Christian communities that endured the brutality of the Islamic State group until the jihadists' "caliphate" was defeated three years ago (Photo by Zaid AL-OBEIDI / AFP)

En organisant la première visite papale de son histoire, l’Irak a fait un pari diplomatique et sécuritaire qu’il espère désormais transformer en gains politiques et économiques. Mais pour les experts, le succès pourrait être éphémère tant les défis sont énormes.

Cette visite est « un tournant », assure à l’AFP le porte-parole du ministère des Affaires étrangères Ahmed al-Sahhaf.

« Si l’Irak n’était pas stable et sûr, croyez-vous que quelqu’un de la stature du pape pourrait le sillonner? », lance-t-il, évoquant déjà la perspective de « liens renforcés avec d’autres pays grâce à cette visite ».

Car l’Irak revient de loin. Il y a encore trois ans, il était sous les projecteurs mais pour l’une des guerres modernes les plus violentes, celle menée contre le groupe Etat islamique (EI) qui s’était emparé en 2014 d’un tiers de son territoire.

Et quelques jours avant la venue de l’Argentin François, de nouvelles roquettes tuaient un Américain.

– « Pas oublier » –

En recevant le pape, Bagdad a voulu montrer que la sécurité était de nouveau assurée dans un pays dont certains prédisaient l’effondrement total en 2014.

L’Irak a également cherché à insister sur la « coexistence » entre ses multiples confessions et ethnies, dont certaines sont devenues tristement célèbres avec les exactions menées contre elles par les jihadistes ou au cours de la sanglante guerre civile des années 2000.

Le Premier ministre Moustafa al-Kazimi a même décrété une « Journée nationale de la tolérance » en souvenir de la visite papale, une « opportunité historique ».

« L’Irak est face à de nombreux défis et la visite papale nous a peut-être fait oublier tout cela quelques jours, mais ils sont toujours là », tranche tout de go Farhad Alaaldin, de l’Iraqi Advisory Council.

Des maux que le pape n’a pas manqué de souligner, lui qui avait déjà soutenu il y a deux ans les centaines de milliers de manifestants, dénonçant la répression dans le sang de ceux qui réclamaient la fin de la corruption et de la gabegie.

Dans ses discours cette semaine, il a dénoncé la « corruption », endémique en Irak, appelé à ce que cessent les interférences étrangères dans un pays pris en étau entre Etats-Unis et Iran et il a choisi minutieusement son parcours et ses étapes.

L’image du pape au milieu d’une église en ruines à Mossoul par exemple « met en lumière les griefs des Irakiens envers leurs autorités locales, les gouvernements inefficaces, la lente reconstruction qui empêche le retour des déplacés », toujours plus d’un million dans le pays, décrypte pour l’AFP Sajad Jiyad, chercheur de la Century Foundation.

– « Plutôt tristes que joyeuses » –

Pour le politologue irakien Oussama al-Saïdi, « cette visite visait à braquer les projecteurs sur les capacités et l’importance de l’Irak, au niveau national comme international ».

Maintenant que le monde a pris conscience « de l’héritage culturel et pluri-religieux du pays » en suivant le pape à Ur, ville natale d’Abraham, ou à Najaf, siège de la référence religieuse de la plupart des chiites du monde, « les politiciens vont devoir être à la hauteur ».

« Toutes les infrastructures sont à revoir et il faut qu’après cette invitation tout soit fait pour rendre ce pays vivable », affirme-t-il.

« Il n’y a eu aucun incident de sécurité, même minime », se félicite un responsable des services de sécurité auprès de l’AFP. « Cela prouve que l’Irak est capable de protéger des délégations étrangères qui viendront plus facilement à l’avenir ».

Même le grand voisin iranien, avare en commentaires sur la visite papale, y a vu la preuve que l’Irak était devenu un « pays sûr ».

Mais outre les potentielles étapes touristiques qui n’ont jusqu’ici aucune infrastructure d’accueil, les Irakiens continuent à n’avoir que quelques heures d’électricité par jour et, souvent, des crises sanitaires autour de la question, vitale, de l’eau.

Sans compter les hôpitaux, incapables de faire face à la pandémie de coronavirus qui a déjà tué plus de 13.000 Irakiens.

Et surtout, souligne M. Jiyad, encore aujourd’hui, « des responsables communautaires attisent des tensions ethniques, l’Iran interfère dans les affaires irakiennes et il y a des problèmes avec des groupes paramilitaires », légion dans le pays où l’EI a toujours des cellules et l’Iran des alliés armés.

« Malheureusement, il risque d’y avoir encore beaucoup d’actualités en Irak, plutôt tristes que joyeuses », prévient-il.

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