Le succès de ses titres ne l’a pas sorti de la précarité. Il ne l’a pas, non plus, protégé de l’injustice qui l’accompagne depuis qu’il a été extirpé en compagnie des siens des Chagos. Claude Lafoudre a pourtant milité à travers ses compositions pour faire entre la voix des siens. A 61 ans, privé de sa pension, l’artiste vit dans l’incertitude n’étant pas certain de pouvoir manger chaque jour qui passe. Entre-temps, ses titres font danser.

Pendant que nous discutons, assis sur le perron d’une vieille boutique de Cassis, Bourik mo tonton, Dieu ti kre lom, Rasta Peros, Yaya, Paradis l’enfer, La peau noir et d’autres de ses titres mis en ligne affichent conjointement des dizaines de milliers de views. Certains sont accompagnés de commentaires élogieux. Le souvenir de cette voix illoise sur les rythmes d’un sega tipik aux accents chagossiens a marqué les esprits. La reprise de Dieu ti kre lom par Linzy Bacbotte a plus récemment contribué à garder la créativité de Claude Lafoudre dans l’actualité musicale. Mais, tout succès ne nourrit pas forcément son homme. D’ailleurs, quand viendra le soir Claude Lafoudre ne sait pas ce qu’il mangera. Ou tout simplement s’il aura de quoi s’acheter à manger. Sans ressources depuis des mois : “Je dois emprunter de l’argent dans mon entourage. Mais, j’en ai tellement emprunté que je dois presque Rs 10 000 aux gens. Je ne recherche rien de compliqué pourtant. Un pain saucisse à Rs 30 fera amplement l’affaire.”

De Péros à l’enfer.

Parti pour 7 mois en France, à son retour en octobre 2019 la pension de l’homme de 61 ans avait été coupée. Depuis, malgré ses différentes démarches dans des bureaux à Port-Louis et à Rose-Hill son dossier est toujours à l’étude. “J’ai présenté tous les papiers qui m’ont été demandés. Mais, à chaque fois les officiers me disent que je dois attendre, que mon dossier est à l’étude. Comment je fais pour vivre entretemps ?”

Le sort continue à s’acharner sur ce natif de Péros Banos qui avait été déraciné de son île en compagnie de ses parents quand il était encore très jeune. Même s’il était devenu un chanteur connu au début des années 2000, la vie n’a pas été meilleure pour Claude Lafoudre. En témoignent les dures conditions dans lesquelles il vit en ce moment. “J’essaie par tous les moyens de trouver de l’aide. Mais, je dois avouer que c’est très difficile à mon âge.”

Après une congestion en Angleterre il y a quelques années, son médecin lui avait déconseillé des travaux durs, et des médicaments lui avaient été prescrits pour sa tension. Une raideur aux reins, un handicap à la main découlant d’une blessure au couteau infligée par son beau-père à l’époque, l’empêchent de s’adonner à des travaux manuels. “La seule chose que j’aimerai faire c’est chanter. Mais je n’ai pas de producteur et pas d’argent pour entrer en studio.”

Pep derasine debarke

C’est vers la fin des années 90 que Claude Lafoudre se signale lors de sa participation à Sofe Ravann, concours de séga organisé par la MBC. Accompagné de huit musiciens et choristes du Groupe la Terre Vende il raconte : “Bato Mauritius p rentre li cable biro le por dan por…” Une chanson rythmée écrite dans une poésie sombre qui dépeint la vie et la culture chagossiennes : “Pep derasine debarke nou kit nou vre dibien dan Sagos.” Classée parmi les premiers Dieu ti kre lom (lom in kre esklav) marqua les esprits et fut proposée dans l’album Bato Mauritius lancé par le chanteur en 2003. Un des autres grands succès de cet album fut Bourik mo tonton.

Claude Lafondre vit à Cassis

Le bourriquet, se souvient-il s’appelait Michel. “C’était celui du cousin de mon papa, mon oncle Modeste. ” Comme d’autres, le petit Claude avait pour habitude d’écouter les aînés parler de la vie dans les îles là où tout semblait idyllique. “Nous nous réunissions tous dans la cour pour les écouter raconter ces îles que nous étions trop jeunes pour connaître.” L’histoire de Michel et de Modeste l’avait marqué. “Quand mon oncle parlait de son bourriquet son visage était empreint de tristesse. Son cœur s’emballait. Il avait du mal à parler. Dès le départ son histoire m’avait inspiré.” Michel, comme d’autres animaux des îles avaient été impitoyablement gazés et brûlés par les Américains.

L’injustice en héritage.

Son grand-père maternel et sa grand-mère paternelle étaient connus comme des auteurs-compositeurs-interprètes des Chagos. “On ne m’a jamais appris à chanter et à composer. Ce sont des qualités que j’avais en moi, dans mes gènes.” Cependant ses parents s’étant séparés, les choses n’ont pas été simples pour lui. “Quand une famille est brisée, tout va mal pour les enfants. J’ai vécu avec ma mère mais ça n’a pas été simple.” La violente altercation qu’il avait eue avec son beau-père, qui avait tenté de lui planter un couteau dans le ventre, en est une des preuves.  “J’avais paré ce coup de ma main que la lame avait transpercée. Depuis mon pouce bouge à peine et je n’arrive plus à jouer de la guitare normalement.”

A l’âge adulte Rasta Peros, comme il s’était fait surnommé à cause de ses dreads, travailla sur des bateaux de pêches comme frigo boy. “Le vrai métier auquel je m’étais prédestiné c’était la musique.” Mais l’humanité et les grandes puissances avaient décidé que la vie serait injuste avec lui. Abandonné dans la précarité avec les siens, il fut aussi confronté à la discrimination et aux préjugés qui ont longtemps accompagné les Illois exilés à Maurice. Une survie difficile qui contribua à le mettre sur des sentiers sinueux, dont celui de la drogue et de là, de la délinquance. “Il n’y avait rien à faire, rien pour nous. Nous devions des proies faciles pour la drogue. Une fois dans ce monde tout était difficile.”

A l’ombre du Big Ben.

Alors que son nouvel album le portait au sommet, Claude Lafoudre décida d’utiliser son nouveau passeport britannique, délivré par les autorités anglaises, pour tenter sa chance à Londres. Là-bas, l’herbe devrait être plus verte et une nouvelle vie devrait l’attendre. “Mais lorsque nous sommes arrivés, nous nous sommes rendus compte qu’il n’y avait pas de logement pour nous.” L’injustice l’avait suivi à bord de l’avion et avec d’autres de ses compatriotes il décida de faire entendre la voix des Chagos à travers à travers un sit-in devant le Big Ben. Quelques mois plus tard à l’approche de l’hiver, il accepta une proposition pour aller chanter en France. Là bas non-plus, les choses ne se passèrent pas bien.

“Je n’ai jamais cessé d’écrire et de composer. J’ai plusieurs chansons dans mes tiroirs. Mais je n’ai pas les moyens de les enregistrer, et il n’y a personne pour m’aider”, regrette-t-il. D’autres artistes lui sont restés solidaires, comme son voisin Alain Ramanisum qui l’avait invité en concert l’année dernière avant que Claude Lafoudre ne participe au Festival Kreol. “Quand les gens entendent mon nom ils se souviennent de moi et de mes chansons. Mais, ils me voient en chemin, ils ne me reconnaissent plus.” L’âge a marqué son visage et maintenant que les dreads ne sont plus là il se fond dans la masse.

Diégo Garcia, Mama Peros, Kominoté Chagos, Mo ti zil natal, Salomon, sont parmi d’autres de ses compositions. Claude Lafoudre s’est fait la voix de son archipel. “J’ai entendu les aînés en parler. J’ai vu des reportages. Je sais que c’est très vert là-bas. Mais je n’arrive pas à m’y projeter. J’espère un jour retrouver mon île. Je serai de retour dans mon paradis.”

A écouter sur filoumoris.com : http://filoumoris.com/claude-lafoudre-dieu-ti-kre-lhomme/