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Jaïquelle Émilien, 25 ans, Pâtissière, épouse, mère … et une vie normale, ou presque

Elle fait 1,40m et a des tonnes d’énergie en réserve.

De sa petite taille (1,40m), Jaïquelle Émilien, 25 ans, n’en fait plus un tabou. Elle en parle ouvertement. Fini les incompréhensions, les complexes et le poids des railleries subies à l’adolescence. Aujourd’hui pâtissière au Hennessy Park Hôtel, Jaïquelle Émilien est, dit-elle, une femme épanouie imperméable aux réflexions et regards curieux. Maman d’une petite fille de cinq mois atteinte aussi d’achondroplasie (nanisme), elle s’est promis de la protéger des préjugés.

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Elle a 25 ans, elle fait 1,40m et a des tonnes de volonté et d’énergie en réserve. “Je suis une personne de petite taille, et je l’assume pleinement. Je ne suis plus complexée, j’en parle sans problème… ” Le ton est donné. Jaïquelle Émilien, pâtissière dans un hôtel, n’est plus cette adolescente stigmatisée par le regard et les remarques des autres, ceux qui l’ont blessée, parfois même sans s’en être aperçus. De ses années de souffrance — parce que la différence, quand ce sont les autres qui se chargent de la souligner, fait mal —, Jaïquelle Émilien en a puisé sa force. Le nanisme, elle en parle sans tabou et n’en fait pas tout un plat. D’ailleurs, ce n’est pas elle qui en fait. Car au final, Jaïquelle Émilien mène sa vie et affronte les défis du quotidien comme tout le monde.

Aujourd’hui, la jeune femme souhaite que d’autres personnes atteintes d’achondroplasie (de petite taille) croient, comme elle a cru, en leur rêve et leur capacité. “C’est la volonté de ne pas rester au chômage et tourner en rond à la maison qui a fait que je travaille et gagne ma vie,” dit-elle souriante. Pâtissière professionnelle depuis cinq ans, elle se dit heureuse d’avoir trouvé sa vocation. Et de travailler dans les cuisines d’un établissement qui a adapté sa logistique pour lui faciliter ses mouvements. “On a même conçu une table de travail à ma hauteur. Le téléphone de la cuisine a aussi changé de place. Là où il était, je n’aurais pas pu le décrocher. On l’a mis à ma portée. » Quand il lui arrive de déposer le dessert commandé en salle et qu’à table on la félicite pour son travail tout en glissant des mots encourageants, elle se sent alors confiante, rassurée et fière. “Les clients sont parfois surpris de me voir. Certains réagissent avec des mots bienveillants. Et moi, ça me fait plaisir”, dit la pâtissière.

« Les clients sont parfois surpris de me voir »

Jaïquelle Émilien porte deux tatouages sur le bras gauche. Une fée juste sous l’épaule et une rose qui lui recouvre l’avant-bras. La rose c’est pour cacher une trace de brûlure faite alors qu’elle travaillait en cuisine. La fée — sous laquelle elle a aussi tatoué un de ses prénoms, Anaïs —, elle l’accompagne dans son quotidien, pas toujours pratique. Et si cette fée pouvait exaucer un vœu ? “Ce serait… ” Elle fait une pause, écarquille les yeux en regardant en haut et sourit. Elle rêve déjà. “Je lui demanderai de m’accorder le progrès. Je veux devenir mon propre chef. Me mettre à mon compte et avancer dans la vie. Je ne demande pas plus”, dit-elle en riant. Pour cela, elle sait, elle aura à travailler dur. Le destin voire sa fée feront le reste. Mais Jaïquelle Émilien est prête à affronter les défis et se retrousser les manches.

Jaïquelle Émilien et son époux Bryan.
Ensemble, ils ont eu une petite fille, Highly

Durant toute son adolescence, confie la jeune femme, elle a dû se battre contre les regards et préjugés. “Tout cela m’a rendue forte” dit-elle. Ce n’est pas maintenant que la Curepipienne d’adoption va s’arrêter d’aller vers son rêve. Elle se dit chanceuse d’avoir trouvé le travail qui ne cesse de raviver sa passion pour la pâtisserie. Dans les cuisines du Hennessy Park Hotel, elle a désormais ses marques, elle s’y sent bien, elle y est heureuse, même si ce n’est pas rose tous les jours. Mais en attendant de déployer ses ailes, comme la fée sur son bras, notre pâtissière savoure chaque jour qu’elle passe au sein de la brigade du chef Shyam Purahoo. “J’ai appris tellement de choses, de techniques, de recettes… ” dit celle qui craque pour les macarons.

La toque a remplacé la toge

La pâtisserie est arrivée dans la vie de Jaïquelle Émilien par hasard. “J’ai appris à faire de la cuisine au collège Lorette de Mahébourg, où j’ai fait mes classes de secondaire. Après deux années de Form V, j’ai dû arrêter l’école. À cause de mon âge, je ne pouvais pas poursuivre le Higher School Certificate. Je suis restée à la maison pendant quelque temps et cela m’a vite agacée. Je ne voulais pas rester sans rien faire. Puis, je suis tombée sur un programme de formation pour les jeunes. Comme j’avais opté pour la matière Food and Nutrition, j’ai opté pour une formation en pâtisserie”, raconte-t-elle. Arborant fièrement sa toque noire de pâtissière, elle confie que c’est la toge d’avocat qu’elle rêvait de porter quand elle était enfant. “Mais je n’avais pas le niveau académique requis pour poursuivre des études poussées”, dit-elle sans se départir de son sourire.

Du sourire au rire, la transition est spontanée. C’est un trait de caractère qu’apprécient ses collègues. Kan mo la mo fer zot riye. Je sais que c’est mon petit plus à moi”, dit-elle. Dès fois, le sourire cède la place à l’embarras… “Mes collègues m’aident beaucoup. Ce sont eux qui me donnent, par exemple, des ustensiles que je ne peux atteindre. Mais je ne veux pas les déranger et ça m’embête de les interrompre dans ce qu’ils font”, avance la jeune femme. Cinq ans après son entrée dans les cuisines de l’hôtel, cette dernière est toujours émerveillée par les gâteaux qu’elle a appris à réaliser en quelques années. Du red velvet au moelleux “très coulant”, précise-t-elle, aux macarons — ses préférés —, sans oublier les entremets raffinés, Jaïquelle Émilien doit son progrès à sa persévérance. “Cela n’a pas été toujours facile de venir travailler. Avant mon mariage, j’habitais à L’Escalier. Tous les matins, j’étais dans le bus à 5h45 pour prendre le service à 7h. Mais depuis que je vis chez ma belle-famille à Curepipe, le trajet est moins long.”

« Il m’aime parce que je suis unique »

C’est aux côtés de Bryan qu’elle a construit sa vie d’épouse. “Je suis tombée très amoureuse de lui”, concède notre pâtissière, des étoiles plein les yeux. “Il mesure 1,70m”, s’empresse-t-elle de nous dire. Le couple s’est rencontré il y a cinq ans. “On a échangé nos numéros et nous avons commencé à communiquer avant de nous fréquenter. Je ne savais pas si notre relation allait marcher, car j’avais connu des déceptions.” Puis est arrivé le jour où il lui a demandé en mariage. “Il me dit qu’il m’aime parce que je suis unique” confie le jeune femme, telle une adolescente murmurant un secret. “Et moi je l’aime parce qu’il est aussi un bon époux, attentionné et un bon père… ” C’est Highly, une petite fille âgée de cinq mois, qui a fait de Jaïquelle Émilien une mère comblée. “On m’a tellement mis dans la tête que je ne pourrai pas avoir d’enfant”, se désole-t-elle encore. “Avec Bryan, nous en avons discuté, car je suis consciente de ma condition physique. Le médecin m’avait aussi prévenu que mon bébé serait comme moi ou bien n’atteindrait pas une taille au-dessus de la moyenne. Highly sera aussi de petite taille”, explique la mère. Sa fille, dit-elle, elle la protégera comme sa grand-mère l’a fait pour elle quand elle était enfant. “Elle n’acceptait pas qu’on se moquait de moi. Elle n’hésitait pas à me défendre et remettait des personnes à leur place”, raconte Jaïquelle Émilien. « Ma fille ne souffrira pas », promet-elle.

“Je suis la seule personne de petite taille dans ma famille. Mon frère et ma sœur sont de taille normale. C’est à huit ans que j’ai commencé à entrevoir ma différence. Je ne grandissais plus comme les autres enfants de mon âge. Je posais mille et une questions à ma mère, mais elle esquivait toujours mes interrogations. Ce n’est que plus tard que j’ai compris que je ne grandirai pas. Je n’acceptais pas ma réalité et me demandais pourquoi ça m’est arrivé. Tant que j’étais en primaire, ça allait. Au secondaire, mes enseignants et mes amies ne m’ont jamais fait sentir que j’avais un handicap. Mais en dehors de mon milieu scolaire, c’était autre chose. Pa ti fasil ditou pou mwa”, confie-t-elle.

Elle ne cache pas son soulagement de savoir que cette période fait partie du passé. Toutefois, même si aujourd’hui encore elle affronte, dit-elle, les regards curieux mais avec un certain détachement, les “tipti”, même amicaux, ne passent pas. Si elle le pouvait, elle dirait à ceux qui s’attardent sur sa taille qu’elle est une femme comme une autre. “J’aime m’habiller, me maquiller légèrement les yeux, être coquette… En passant, j’ai une chevelure abondante”, dit-elle en riant. Qu’elle est aussi une jeune maman dévouée. Que chez elle, rien n’a été aménagé à sa hauteur et qu’elle fait le ménage à son retour du travail. Qu’elle aime les sorties et les balades dans la nature avec l’homme de sa vie. Et qu’elle est heureuse.

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