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Mauriciens d’ici et d’ailleurs – Nitish Monebhurrun : Un professeur mauricien à l’université du Brésil

Un Mauricien au Brésil, ce n’est pas très commun. Un docteur et professeur en droit international, polyglotte, encore moins ! Nitish Monebhurrun est professeur de droit international au Centre universitaire de Brasilia (Brésil) où il dirige une Clinique Entreprises, Droits humains et Politiques publiques. De retour à Maurice pour le lancement de son ouvrage Face au tableau noir, le jeune professionnel âgé de 38 ans nous raconte ses modestes débuts à Maurice avant de s’envoler pour l’Europe pour ses études avant de déposer ses valises en Amérique du Sud. Sans langue de bois, il partage ses pensées et ses peurs sur Maurice, son pays de cœur où tout a commencé.

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« Le tout début est le moins agréable. Je dois avouer que je ne me suis jamais vraiment senti à l’aise dans la société mauricienne, notamment en raison des cases communautaires qui déterminent (et enferment) souvent les choix et les formes de vie », confie-t-il d’emblée. Un sentiment qui animera Nitish Monebhurrun, qui parle parfaitement le kreol mauricien, le français, l’anglais et le portugais, pendant les premières années de sa vie. « Comme je ne fais pas partie d’une communauté spécifique, je n’ai pas trouvé ma place dans les cases préétablies, surtout pendant l’adolescence. »

Le jeune homme, originaire de Curepipe, dit que « je n’ai jamais eu un sens d’appartenance communautaire, d’où peut-être le fait de me sentir très à l’aise au Brésil. »

Dès son plus jeune âge, il se réfugie alors dans les études. « Dès lors, les études et la réussite scolaire étaient un passeport pour un départ vers d’autres horizons. »

Nitish Monebhurrun avoue ainsi que « même si je trouvais le système éducatif très robotique et asphyxiant ou trop axé sur la compétition et pas suffisamment sur le développement culturel des enfants et des adolescents, j’en respectais les règles pour obtenir ce passeport. Le tout début a (malheureusement) été vécu dans la préparation de ce départ. » Après des études en France, à savoir à Lyon et à Paris, le Mauricien atterrit au Brésil où il apprend à découvrir une autre culture, un autre monde qui pourtant lui rappelle par moments son île.

« Effectivement, ce n’est pas très commun. Une île pour un continent. Le Brésil est un pays continental. C’est encore moins commun pour les Brésiliens de voir et de recevoir un Mauricien. Je dois souvent corriger mes interlocuteurs brésiliens lorsqu’ils croient que je me prénomme. Maurício (Maurice ) », nous avoue-t-il. Nitish Monebhurrun vit et travaille aujourd’hui à Brasilia, la capitale du Brésil, même si son premier contact avec le Brésil était à Rio de Janeiro, ville qu’il affectionne tout particulièrement. Il ajoute que « la première rencontre avec le Brésil m’a surtout donné envie d’écrire et j’ai d’ailleurs écrit quelques chroniques à ce sujet ; certaines ont été publiées dans un journal mauricien en 2011. »
Il confie que ce qui l’a surtout attiré le premier jour dans ce pays, « c’était l’omniprésence du “mélange” : j’entends par là un métissage non seulement physique, mais répandu, dilué dans toutes les composantes socioculturelles et même religieuses de la société. Tout est mélangé. Vous venez comme vous êtes, avec ce que vous avez ; le Brésil prend un peu de vous et le donne aux autres et fait de vous ce que sont les autres. » Grand admirateur du poète soufi Rûmî, il nous cite les paroles d’un de ses chants : « qui que tu sois viens, viens […] c’est ici la demeure de l’espoir ».

« Je ne sais pas si le Brésil est la demeure de l’espoir, mais je sais qu’il a toujours les bras ouverts, comme le symbolise la statue du Christ rédempteur sur la colline du Corcovado à Rio de Janeiro. À la culture indigène locale se sont agrégées, entre autres, celles du Portugal, de l’Afrique, de l’Italie, de l’Allemagne, du Liban, du Japon. La musique, la nourriture, la littérature, tout est mélangé. »

Tout est mélangé, comme à Maurice. Il poursuit : « Vous me direz : mais à Maurice aussi. Et vous auriez raison. Toutefois, il existe au Brésil un mélange des êtres, peu importe les couleurs, les origines. C’est ce qu’on appelle, de manière un peu pédante, la “miscegenation” (miscegenação). S’il y a bien entendu de nombreux problèmes sociaux et si le racisme — tant structurel qu’ordinaire — est bien présent, le métissage des Brésiliens est plutôt réussi et très généralisé, du moins comparativement. » Il raconte qu’il était un jour dans la ville de Salvador, capitale de l’État de Bahia, au nord-est du Brésil. « Bahia était le port d’arrivée des premiers esclaves ; c’est l’État ayant le plus d’Afro-Brésiliens et arbore un métissage très intéressant. J’étais dans cette ville avec mon épouse — qui est Brésilienne et blonde — et un vendeur ambulant m’a demandé si elle parlait le portugais, me prenant pour un local et la croyant étrangère. Pour ces mêmes raisons, certaines personnes pensent que la mère de mon épouse est la mienne, car nous avons le même teint de peau basané. »

Ainsi, les couleurs « qui s’embrassent et se confondent, c’est ce qui m’a attiré au premier contact avec le Brésil. Comme je l’ai dit, c’est aussi un pays continental, de taille très impressionnante pour un zilwa. Je prends parfois l’avion pendant 3-4 heures pour aller d’une ville à l’autre ; chaque ville est un pays. La mégabiodiversité du Brésil — très menacée — est aussi une caractéristique qui a immédiatement attiré mon attention. »
Par ailleurs, dans cette découverte d’un autre monde, le jeune Mauricien trouve un autre exutoire : l’écriture. Dans son nouveau livre, Face au tableau noir, il y raconte ses années d’école. « Je passe une bonne partie de mes journées à écrire et j’ai, à vrai dire, une double casquette en matière d’écriture. J’écris, d’une part, beaucoup sur de nombreuses questions de droit international, dont des livres et articles. Cela fait partie de mes activités en tant que professeur universitaire et chercheur », nous répond-il.

« Je pense que je ne pourrais pas être professeur universitaire si l’écriture ne faisait pas partie de mon quotidien. Je m’adonne aussi, d’autre part, à une activité d’écriture plus littéraire. » Il nous explique que le livre Face au tableau noir, publié par la maison d’édition Vizavi, “en est l’un des fruits.” Il faut noter que la deuxième édition d’un roman intitulé O assassinato do Presidente do Brasil (l’assassinat du président du Brésil) sortira au Brésil en octobre 2022, “ce qui n’est pas sans relation avec les élections présidentielles en cours.”

En effet, nous lui avons posé la question : pourquoi ce retour en arrière sur l’éducation et pas sur le droit ou la politique internationale. “Pourquoi retourner en arrière et parler d’éducation ? Le livre est un témoignage, porté par le regard d’un enfant/adolescent, de ce qu’était l’école des années 90. L’idée était de photographier cette époque avec l’école et les articulations de la vie sociale en filigranes — tout en faisant ressortir les couleurs, les saveurs, les joies, l’innocence, l’innocence perdue… les peurs, le malaise et les préjugés.”

Une réponse qui rejoint le premier point sur son départ de Maurice pour découvrir d’autres horizons. “Pour moi, le style est tout aussi important, sinon plus important, que le fond en littérature. Par un exercice de style, j’ai essayé de retracer un pan de vie — d’écolier, de collégien — commun à de nombreuses personnes et sur lequel peu de choses ont été écrites en littérature mauricienne. Je ne sais pas si j’ai réussi, je ne sais pas si le livre contient un message, ce sont les lecteurs qui décideront ; et s’il en contient, il ne sera peut-être pas le même pour tous.”

En outre, malgré la distance, de son bureau d’université à l’autre bout du monde, Nitish Monebhurrun ne quitte pas des yeux son premier amour et porte un regard critique sur l’île Maurice. “Dans la mesure du possible, j’essaie, par principe, d’avoir surtout un regard de terrain et moins un regard de bureau. Comme je ne vis pas à Maurice, il m’est difficile de porter un regard objectif sur les questions de société.” Il raconte ainsi qu’il se tient informé par la presse, par les échanges avec des amis, “mais cela n’est pas suffisant pour former une opinion, par exemple, sur les sujets comme la politique, l’éducation ou le changement des mœurs.”

Et ajoute que, “cela dit, même en tant qu’observateur lointain et par le biais de mes séjours annuels, il est possible de constater que peu de choses ont changé en ce qui concerne la prépondérance du facteur ‘communauté’ ou du patronyme dans l’arène politique. Bref, c’est pour cela que le livre Face au tableau noir traite surtout du passé que je connais un peu mieux.” Pense-t-il un jour quitter Brazilia pour s’installer définitivement à Maurice ? Nitish Monebhurrun nous répond d’emblée : « Sur la possibilité d’un retour, je ne suis pas sûr, mais je me suis toujours mis à disposition de l’État mauricien pour toute expertise liée à mes domaines de compétences ou pour tout pont à construire avec l’Amérique latine. »

Nitish Monebhurrun est docteur en droit international (École de droit de la Sorbonne, Paris). Il détient un Master II en droit international économique (École de droit de la Sorbonne, Paris), un Master I en droit international (Université Jean Moulin, Lyon III), une licence en droit (Université Lumière Lyon II) et un diplôme de l’Académie de Droit international de la Haye. À Maurice, il a fait sa scolarité à l’école Hugh Otter Barry et au collège Saint-Joseph. Il a été consultant des Nations unies au Brésil. Il est Professeur de droit international au Centre universitaire de Brasilia (Brésil) où il dirige une Clinique Entreprises, Droits humains et Politiques publiques. Il intervient comme professeur invité à l’Université de la Sabana (Colombie). Nitish Monebhurrun a été professeur invité à l’École de droit de la Sorbonne et conférencier dans de nombreux pays. Il est chercheur au Département des études latino-américaines (Université de Brasilia) et à l’Observatoire des Migrations internationales du Brésil. Il est l’auteur de nombreux ouvrages et articles. Nitish Monebhurrun est aussi consultant et arbitre en droit international. Il vit au Brésil et circule entre le droit et la littérature.

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