Le ruissellement de la maravanne annonce le début du rituel. Le public se rassemble devant de l’estrade sur laquelle ont été installées des platines. En rythme ternaire, la voix du griot s’élève des hauts-parleurs. Ses paroles captivent les âmes, qui n’écoutent que lui. Le silence s’est installé, comme cela se faisait à l’époque des conteurs qui se rassemblaient sous les arbres à palabres.

Mais cette fois, le casque de Dj coincé entre l’oreille et l’épaule, le chamane instille subtilement une ligne de basse. Le coeur connaît alors une première impulsion, à laquelle nul ne s’attendait. Celle-ci s’intensifie, et emballe. Quel est ce sortilège qui encense l’être ? Peu à peu, le 6/8 du sega se déchaine, et ce, sous des salves d’électro. Les disciples envoutés se soumettent à des danses dictées par quelque chose qui semble venir de l’au-delà. Zot inn gagn babani!

Patrimoine indocéanique.

A Grand-Gaube ce samedi de juillet, le set de Babani Soundsystem aura duré sept heures. Le vent fort qui soufflait sur la foule hétérogène a emporté jusque vers le large sega, maloya, sagaï, seggae, entre autres. Une multitude de musiques de l’océan Indien, méconnues voire oubliées, qu’Avneesh Bacha, Woréka et Ayef exploitent sous une autre forme. Ce, sans leur faire perdre de leur authenticité. Parmi, des héritages de grands noms comme Kaya et Ti-Frer ainsi que les Réunionnais Alain Péters ou encore Granmoun Lélé. Mais aussi des oeuvres de Menwar, Lespri Ravann, Linzy Bacbotte, Danyèl Waro, Maya Kamaty…

Le collectif Babani a réalisé plus de trois ans de recherche pour dénicher d’exceptionnelles sonorités. « Nous avons dû écouter énormément de musiques », confie Woréka, 30 ans. « Nous avons entrepris des recherches sur des cassettes, des 45 tours… Rod lor internet pou gagn bann vinil, bann liv ». Au fil des découvertes a émergé un objectif : celui de conserver et de transmettre aux générations futures le patrimoine indocéanique.

Les trouvailles sont préservées et digitalisées dans leur studio à Phoenix. Celui-ci a été aménagé spécialement avec l’aide du producteur Neil Combstock pour accueillir des performances live et électroniques. Ici, des albums photos et des livres d’époque ont été rangés à côté de cassettes et d’albums que le temps semble avoir effacés des mémoires. Mais une fois digitalisées, ces musiques et ses images reprennent vie à travers Babani Soundsystem.

« Nous prenons le rythme du sega et le faisons devenir de l’électro », essaie de résumer Avneesh Bacha, 36 ans, assis à une table en bois. Dit ainsi, la formule pourrait paraître simple. Or, conserver l’esprit originel d’une oeuvre tout en y incorporant de la House, de l’électro et de la techno requiert des années d’études, d’essais et d’échecs. « Li vinn lor lespri invokasion-la », explique-t-il en appuyant ses mots. « Si nous retravaillons une musique et que tu ne ressens pas l’esprit ternaire, li pa babani« .

Du 4/4 au 6/8.

Le voyage sur la route de Grand-Gaube s’agrémente de flots aux teintes de hip hop, que chérit Ayef, 34 ans. Au volant de sa voiture, il évoque son ressenti face à la foule insatiable et comment ils ont dû réapproprier leur set en fonction. « Nous avons plus de 60 heures de musiques », indique-t-il, alors qu’est annoncé leur premier EP, Zistwar Fer Per (voir hors-texte).

Les expériences de Babani en ce sens ont été entamées vers 2016. Dans ses sets au début des années 2000, Avneesh Bacha exploitait des sonorités électroniques influencées par « les musiques du monde », à savoir des mélodies d’Amérique du Sud, d’Afrique et d’Orient, entre autres. Presque dix ans plus tard, le producteur Gary Mach et lui ont l’idée de mélanger de l’électro au sega. Les premiers essais ne répondent, toutefois, pas aux exigences de la scène mondiale de la House, qu’a côtoyée Avneesh Bacha lors de ses études au Singapour. « Pendant un an, nous avons tourné en rond », lâche-t-il.

Aux efforts d’Avneesh Bacha et de Gary Mach viennent s’ajouter ceux de Woréka et d’Ayef. Avec le background de musicien du premier et celui de beatmaker de l’autre, les recherches évoluent dans la bonne direction. La rencontre avec le musicien Menwar se révèlera fatidique. « Il nous a beaucoup aidés à comprendre la musique mauricienne ternaire, et comment elle se compte : 6/8, 12/8 », relate Avneesh Bacha. C’est également « Le Loup » qui les encouragera à retenir le nom Babani, cet esprit qui, une fois invoqué par des incantations rythmées, prenait possession des corps.

Babanisé.

« Cela nous a pris un peu de temps pour comprendre comment devait résonner Babani », retrace Ayef. « Nous cherchions à insérer de la House dans le sega. Alor ki nou ti bizin rod kouma fer sega rant dan House ». Le premier live de Babani Soundsystem intervient à Forbach en 2017, se rappelle Ayef. Depuis, les évènements et interventions sur des plate-formes numériques se sont enchainés.

Avneesh Bacha, Woréka et Ayef se succèdent parfois aux platines ou partagent en même temps la scène. Ainsi, les expériences de sons et de lumières se révèlent toutes uniques. D’autant que Babani Soundsystem ne se considère pas comme un groupe. Mais plutôt une plate-forme pouvant accueillir différents artistes et musiciens. Comme le chanteur Lionkklash ou le trompettiste Philippe Thomas.

Que ce soit au pied de la montagne du Morne, dans les hauteurs de Chamarel, ou encore dans des soirées privées, Babani Soundsystem jette le même sort d’envoûtement. Ceux babanisés témoigneront avoir été pris d’une irrésistible envie de se mouvoir. Une incantation dont eux seuls semblent en avoir le secret. Pour Avneesh Bacha, l’alchimie n’a rien de sorcier : « Pou nou, nou pe zwe sega ».


Zistwar Fer Per

Babani Soundsystem annonce son premier EP, Zistwar Fer Per, pour le 16 octobre. Un 5-titres disponible en ligne, pour le moment. L’histoire relatée est celle de la légende du Bolom Sounga – cette créature qui hante les nuits -, contée sur des aires de séga posés sur de l’électro-house. Produit par Babani Records, Zistwar Fer Per a vu le jour lors d’une résidence à Flic-en-Flac, animée par le producteur italien Daniele Labbate qui « a une autre expérience dans le domaine de l’électro », relate Woréka. Sous son assistance, le collectif développe un beat sur du 6/8.

L’opus accessible ici : Zistwar Fer Per (Including remixes)

« J’ai été inspiré d’écrire les paroles », relate Gary Mach, dont la voix synthétisée augure un aspect sinistre au titre. La collaboration du percussionniste Norbert Planel a également été retenue, car « nous voulions y apporter un côté organique ». D’autre part, l’EP accueille des remix du musicien d’Amsterdam Kraut, du collectif suisse Alma Negra et du producteur et percussionniste d’origine indienne Sunken Cages. Un partage qui ouvre les portes vers différents styles d’électro.


Rayonnement international

A travers internet notamment, Babani s’expose sur la scène internationale. L’album Pandiyé – Remixes, de la chanteuse réunionnaise Maya Kamaty, accueille le remix de Dark River (Pandiyé) signé Babani Soundsystem. Il y a également les connections établies auprès de différents artistes invités à retravailler des musiques de l’océan Indien. Comme l’ont fait ceux participant à l’EP Zistwar Fer Per. A noter que le remix d’Alma Negra est en vedette sur Pan African Music dans la playlist des frères cap-verdiens Dersu et Diego Figueira. Par ailleurs, Babani planche actuellement sur la restauration d’un album du Réunionnais Zoun, Lézard Vert. Les musiques de Babani Soundsystem sont également featured sur différentes playlists, comme celles du collectif de journalistes et vidéastes Sourdoreille, de même que sur le label indépendant On the Corner Records.


Avneesh, l’électro-libre

Le conseil que lui donne le psychologue : écouter 15 minutes de musique par jour. C’est ainsi que depuis le secondaire, Avneesh Bacha agrémente son quotidien de musiques du monde. « Aujourd’hui je découvre tous les jours de nouveaux albums », affirme-t-il. Son catalogue regorge de styles disparates provenant de diverses époques.

Elève au Collège du Saint-Esprit, Avneesh Bacha s’immisce dans les années 90’ au sein du monde de l’électro en aidant à décorer la discothèque, aménagée à l’occasion des fancy-fairs. « J’ai commencé à être Dj dans un groupe de métal à l’école. J’essayais d’apprendre à scratcher avec un laptop ». A sa dernière année au secondaire, il retient l’art comme matière. Son projet se base sur le graffiti et le seggaeman Kaya, qui venait de décéder alors qu’il était sous surveillance policière.

Ses études se poursuivent au Singapour dans les filières de Visual Communication et de Graphic Design. Les années à l’extérieur lui permettent de se plonger davantage dans l’univers de l’électro. « Je suis allé dans une école de Dj. Mais c’était plus une famille avec une culture de partage, qu’on ne retrouve pas nécessairement à Maurice. Là-bas, il y a une compétition créative à travers laquelle tu partages ta connaissance avec quelqu’un, qui la développera à sa façon. Et tu apprendras de lui ». Son expérience comprend, de plus, des compétitions de Dj pour lesquelles « j’étais à fond ». Lors d’une de ses venues à Maurice, en 2005, il termine finaliste d’une compétition de DMC « avec Dj Kingdom ».

En 2006 est créé Electrocaine, un collectif audiovisuel qui regroupe notamment des artistes et graphistes. « Aujourd’hui, on a un bureau au Singapour et un autre à Maurice. Des gens viennent nous voir avec un concept, ils nous donnent un espace et nous et nous créons des expériences : nous cherchons un nom, nous occupons du décor et du branding, faisons des flyers, les photos, etc ».

A son retour à Maurice en 2014, il poursuit son cheminement dans le graphisme avec Guillaume Jauffret. L’occasion lui est offerte de tenir un atelier qui débouche sur la fameuse projection sur le théâtre de Port-Louis, lors du festival Porlwi by Light, en 2015. « Je m’occupais du côté visuel et sonore, comme cela se fait dans les clubs de Singapour, où il faut de la musique ici, du Design là et des projections. C’est cet esprit que nous avons ramené dans Porlwi ». Au final, “Je suis rentré dans ce réseaux avec des aptitudes en mapping et configurations sonores. C’était mon but de ne pas forcément rester au Singapour ».