Tamarin prend un nouveau visage. La métamorphose de ce village de pêcheurs continue à grand pas et le transforme en une zone moderne où l’ancien cohabite avec le nouveau. L’arrivée du nouveau complexe commercial Cœur Cap Tamarin, la nouvelle route, le développement de la Smart City, les nombreux projets immobiliers en chantier et les différents commerces installés ici donne de nouvelles saveurs à Tamarin. Avec l’arrivée de nouveaux habitants, le village insiste à vouloir conserver son authenticité, ses richesses historiques et cultuelle et surtout cette manière de vivre conviviale au bord de cette mer dont les vagues ont permis à Tamarin de faire voguer sa réputation à travers le monde.

Son pont en fer en forme d’arc représente un trait d’union entre le moderne et le traditionnel. Juste avant, un nouveau complexe commercial et plusieurs nouvelles enseignes, le complexe sportif Riverland, des projets de morcellement, une nouvelle route, etc. Quelques mètres après : les premières salines, le village traditionnel, les premiers commerces à s’être installés dans le village, la fameuse plage, une ambiance pittoresque confrontée à la modernisation rapide de ces lieux qui abritent une population cosmopolite comptant de plus en plus d’expatriés. Ici, la case couverte de paille de Bob (voir texte plus loin), cohabite avec les bungalows et les bâtiments de luxe. Sur le flan de la montagne et ailleurs, d’autres projets grand luxe sont en cours alors que la vie garde son rythme serein et convivial dans la cité et auprès des habitants. La zen attitude d’ici semble contagieuse. C’est tout cela Tamarin. Et même plus encore.

Bordant la Baie de Tamarin et située à l’embouchure de la rivière du Rempart, sa plage est fréquentée par des surfeurs depuis les années 70. Elle avait été révélée au monde à travers le film de surf mythique The Forgotten Island of Santosha. Aujourd’hui encore, sa baie est prise d’assaut par des surfeurs venus défier ces belles vagues. Chaque fin de journée, son exposition sud-ouest permet d’assister à de magnifiques couchers de soleil.
Tamarin a été baptisé ainsi à l’époque coloniale par des Français en raison des tamariniers qui qui nombreux dans la région. Désormais, on ne compterait que trois ou quatre de ces arbres dans le village, selon Bob. Une toute autre flore sort désormais de terre.
Inaugurée en décembre l’enseigne Cœur Cap Tamarin propose pas moins de 23 magasins, un food court, un spa, une pharmacie, une crèche et 550 espaces de parking. Pour rappel, ce centre commercial venu remplacer l’ancien, fait partie du projet intégré de la Smart City de Cap Tamarin que la famille Jhubbo développe sur huit arpents. Il y a définitivement un nouveau vent qui souffle sur ce village qui n’a cessé d’être réinventé.

Percy Yip Tong, habitant du village, avait 9 ans lorsqu’il est venu ici. “À l’époque, il n’y avait que trois campements, dont celui de mes parents. Il n’y avait aucune route, uniquement du sable jusqu’à la plage. Il n’y avait pas de mur, que des cactus et autres arbustes”. Depuis 1969, il a assisté à tous les changements. Là où il réside, pratiquement tous ses anciens voisins ont vendu ou transformé leurs campements en blocs d’appartements. Parmi Leora, le tout premier bloc construit il y a 10 ans de cela. “Sur toute la côte, les campements finiront par être remplacés par des appartements un peu comme c’est le cas à Trou aux Biches” indique cette personnalité de l’histoire du développement musical de Maurice. Les transformations ne se font pas uniquement au bord de la mer. Elles se poursuivent aussi sur les flancs de la montagne où de gros chantiers sont actuellement en cour. Cette partie de Tamarin est principalement occupée par des expatriés.

Percy Yip Tong se souvient de l’arrivée de Carlos, le tout premier morcellement de Tamarin, du Domaine de Mont Calme, des premières villas high class de Tamarin et aussi de Black Rock. Autant de lotissements ayant accueilli principalement une population venant des Plaines Wilhems qui représente la nouvelle migration de Tamarin. “Au tout début, il n’y avait qu’une maison. 30 ans après, il n’y a que des maisons et des chemins goudronnés.” Les pancartes sont bien visibles aux quatre coins de Tamarin annonçant des futurs projets dont un penthouse à pas moins de 700000 euros, entre autres. Le nouveau visage de Tamarin c’est aussi des maisons de squatteurs à Kare D’As d’un côté de la route et, de l’autre, les villas de luxe. Certes, du travail pour les locaux est créé mais aussi les frustrations et les tentations qu’apportent tant d’opulence. Inévitablement, toutes ces constructions ont automatiquement amené un autre styles de vie imposé par les nouveaux besoins. Rares sont les ti baz minn ayant pu survivre aux restaurants proposant des cartes et spécialités venus d’ailleurs.

L’âme de Tamarin

Installé à Maurice depuis un an et demi, et travaillant comme chef de chantier à Tamarin, le Bordelais Lionel Gautier confie : “Je pense que l’endroit évolue dans le bon sens. Cependant, dans les nouveaux commerces, je trouve que les prix sont chers et pas adaptés au pouvoir d’achat des locaux. Certes, on peut amener de nouvelles choses ou embellir Tamarin, mais il ne faut pas changer la personnalité de ce village. ”

Se disant un autochtone « viscéralement attaché » à son village, Zanzak Arjoon, insiste : “Bien que l’on parle d’un nouveau Tamarin je peux affirmer que l’âme du village est toujours là. Mais il faudrait veiller à ce que le développement ne tue pas cette âme.” Tamarin, décrit-il, est composé de plusieurs éléments : l’empathie des habitants, le barachois, la plage et son spot de surf, la passe, les salines, la chaine de montagnes, etc. Amputer le village d’un de ces éléments le mettrait en péril. D’où les inquiétudes et la vigilance quant à l’éventuel fermeture des salines qui pourraient être sacrifiées pour faire de la place à un nouveau projet immobilier. Un sacrifice qui toucherait les habitants et bien des Mauriciens directement au cœur.

Pour Percy Yip Tong : “Tamarin ne cesse de bouger. C’est une évolution radicale où la nature disparait à vue d’œil. La région est complètement défigurée. Moi qui habite ici depuis 40 ans, je ne peux que ressentir de l’amertume même si je ne suis pas contre le développement.” C’est ce qui ne manque pas d’inquiéter Rishiraj Etowa, 23 ans : “Je préfère notre village comme il était avant. Le développement gâche l’image de notre village. La génération qui viendra après moi n’aura pas l’occasion de connaitre la beauté sauvage et authentique de notre paysage côtier. En tant que jeune, je suis plus du côté de l’ancienne école qui souhaite préserver le cachet de Tamarin. Simple et naturel”.

Un développement à double tranchant

À 66 ans, Yvon Jérôme, ancien surveillant à la retraite, ne partage pas le même avis. “À un moment il faut savoir accepter et s’accommoder aux changements. Les vieilles choses ne sont pas forcément bonnes à être préservées. Telle est la vie. Pour moi, c’est une nouvelle expérience, car je n’ai pas eu la chance de voyager et de découvrir d’autres styles de vie. Donc, les nouvelles constructions, comme le grand centre commercial, me permettent de voir des choses que je n’aurais jamais pensé avoir à proximité de chez moi. Pa ve dir parski nou enn ti vilaz peser ki nou bisin ress parey tou letan. La future génération n’a pas forcément envie de prendre la relève. Le fait de voir notre village se transformer pourrait bien leur donner l’envie de ne pas partir ailleurs”. Rishiraj Etowa reconnaît que la présence d’expatriés et de touristes ont apporté un changement de mentalité : “Il y a une ouverture d’esprit, une envie de ne pas se laisser cloisonner et de voir plus loin que la mer. Cependant, nous ne devons pas constamment copier les étrangers, car nous avons nos propres racines”. Raison pour laquelle Zanzak Arjoon pense que le développement doit être à double tranchant, c’est-à-dire qu’il faudrait non seulement soigner le cœur, mais aussi maintenir et nourrir l’âme de Tamarin.

Or, lorsqu’il observe le « nouveau » décor il explique : “C’est totalement contradictoire avec la réalité. La question qui demeure sans réponse : est-ce que tout cela à amener de la richesse pour les habitants de l’endroit ? En fait non, c’est plutôt un crime de ne pas donner leur dû aux locaux tout continuant à tirer des profits de leur sol”. Selon l’artiste, tout développement devrait être intégral et doit comprendre des dispositions favorisant l’accès à une éducation de qualité, des infrastructures adéquates pour tous et il doit surtout encourager des investissements dans l’écosystème. “Les habitants aussi accueillent le développement, mais ceux qui investissent devraient à leur tour penser aux habitants et ce qu’ils pourraient faire pour le village et les enfants du village. Actuellement, on rase tout pour mettre du béton, mais rien n’est fait pour restaurer ce qui reste comme flore et faune. Par exemple, le barachois de Tamarin s’est transformé en un espace boueux où on ne trouve pratiquement plus de plantes endémiques”.

De vilaz peser à Smart City

Fraichement élu Président du village, Jean-Yves L’Onflé est bien conscient que ses nouvelles responsabilités l’obligeront à jongler entre diverses opinions. “Tamarin se transforme au fil des années, l’avant et l’aujourd’hui sont complètement différents. Il y a un grand changement. Il y certes son côté positif mais aussi négatif. Par exemple, Tamarin n’avait pas forcément besoin d’un nouveau centre commercial. Mais n’empêche, si on regarde le bon côté des choses c’est qu’il y a plus d’opportunités pour ceux en quête de travail. Surtout qu’avec la Covid-19 de nombreuses personnes se sont retrouvées sans boulot”. Ayant longtemps travaillé sur le terrain pour son village, l’artiste peintre souhaite que les changements se fassent après une bonne réflexion en prenant compte de l’environnement et du cachet à préserver. “On ne peut pas et on ne doit pas tout détruire”. Il compte ainsi travailler sur des dossiers touchant au nettoyage et à l’environnement, plus précisément sur le bord de la rivière, des routes et des drains.

Percy Yip Tong souhaite rester un habitant prévoyant et concerné par l’avenir de son village adoptif. Il appelle à la vigilance disant qu’avec tous ces développements fonciers, le village risque de connaître une catastrophe d’ici 5 à10 ans à cause du surplus d’habitants. “La logique veut que tout développement apporte de nouvelles opportunités et la création d’emploi. Sauf que Tamarin a une topographique spécifique et sans aucun plan d’aménagement du territoire, cet appât d’argent finira par nous tuer. Nous n’avons qu’une route principale, une entrée nord et une entrée sud. Un by-pass devient réellement prioritaire sauf que personne ne semble se soucier de ce détail”.

Avec le projet de Smart City, le village typique a déjà atteint, conclut-il, un point de non-retour. D’autant plus que Tamarin est devenu une zone balnéaire résidentielle de classe moyenne et de haut de gamme “ça fait que les valeurs immobilières grimpent tandis que les locaux ne cesseront de s’appauvrir”. Pour Zanzak Arjoon, il trouve dommage et chagrinant que l’on ne mette pas en avant Tamarin pour ce qu’il représente comme cachet en terme de panorama, d’allocation géographique et ce que le village renferme de mystique.

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Jean Cyril Labonne, pêcheur : “Nous sommes les oubliés du développement”

Tamarin est à l’origine un village de pêcheurs. Parmi les nombreuses pirogues amarrées en bordure de plage, il y a celle de Jean Cyril Labonne qui gagne sa vie comme pêcheur. Ramenant ourites, poissons du lagon, poissons des hauts fonds; le natif de Tamarin connaît la mer sur le bout des doigts. À 66 ans, après 40 ans de métier, il vogue tout doucement vers le crépuscule de sa carrière, mais a déjà passé le flambeau à sa progéniture.
Le vétéran observe la transformation de son village avec un sentiment mitigé. D’un côté, il se réjouit des opportunités qui pourraient en découler pour ‘bann zanfan Tamarin’. “Les personnes de la région, mes enfants et petits-enfants auront plus de chances de trouver un emploi dans les commerces qui s’ouvrent.”

D’autre part, il rappelle :“Il y a encore beaucoup de familles qui vivent de la pêche aujourd’hui. Nous les pêcheurs, nous sommes les oubliés du développement. Nous avons l’impression que nous sommes quelque peu laissés pour compte. À titre d’exemple, nous avons à maintes reprises demandé à ce qu’on ramène le concept de coopérative qu’il y avait à l’époque. Ça nous aurait permis d’assurer la vente de nos prises. Vendre nos poissons aux banians est bien moins profitable, nous essayons de vendre davantage aux consommateurs directement. Mais c’est compliqué sans une coopérative.”

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Aurélie Fleuriau-Château : “Le village où j’ai grandi a perdu son âme”

Fille de l’ancien journaliste et écrivain Thierry Château, Aurélie Fleuriau-Château, 30 ans, a toujours vécu à Tamarin. Pour l’enseignante, prof de yoga et militante de l’environnement, ce village ça a été son endroit préféré pour des rencontres, pour surfer, faire du yoga et pour s’épanouir au travers de multiples activités. Un village à “l’âme artistique et culturelle” qui a forgé la personnalité et le caractère de la jeune femme.

Face au développement en cour, elle avoue être moins enthousiaste : “Je constate avec une énorme tristesse que le village où j’ai grandi a perdu son âme. Une âme c’est l’identité d’un village, et ce n’est plus ce que je retrouve lorsque je suis à Tamarin.”Les plages sont surpeuplées et il n’y a plus de place de parking. À toute heure de la journée, les rues sont bondées. Les véhicules roulent à vive allure et les parents ont peur de laisser leurs enfants faire du vélo. “Ce n’est pas ce que j’ai connu en tant que petite fille, adolescente et jeune adulte. Bien sûr, je suis consciente que le développement est inévitable. Mais ces développements ne sont pas forcément ceux qui résonnent dans mon cœur et qui épousent les valeurs de ce village”, fait-elle ressortir.

Pour ce qui de la vitesse et des embouteillages elle explique : “Nous avons demandé l’installation de ralentisseurs. Ou encore que les routes soient désengorgées en installant des pistes cyclables. Mais, jusqu’à présent, nos requêtes sont toujours en suspens”.
L’habitante de Tamarin a pris des initiatives avec notamment l’organisation de Tamarin by Foot, activité ayant comme visée de favoriser le déplacement à pieds ou à vélo. Il y a aussi eu la création de Tam Céké, une plateforme pour encourager les personnes à faire du covoiturage.

Aurélie Fleuriau-Château souhaiterait que les projets en cours soient respectueux des valeurs de sa région. Elle n’est pas pour autant découragée et souhaiterait que tous continuent à garder espoir pour un avenir meilleur. “Il reste encore des choses à sauver et un cadre magique à préserver. J’encourage chacun à continuer à oeuvrer pour notre village”.

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Sabrina Jérôme : “Les salines représentent la vie du village”

Les salines font partie intégrante du paysage de Tamarin. En ce début de matinée, nous y rencontrons Sabrina Jérôme, 41 ans. Portant une tenue bleue, des bottes, des gants et protégée par un chapeau de paille, elle est occupée à brosser le sel dans l’un des bassins en pierres sous un soleil de plomb. La saunière (ramasseuse de sel) travaille depuis plus de quinze ans dans les salines. La mère de famille y passe en moyenne trois heures par jour. “Cependant, les jours de récolte, nous commençons dès 5h du matin et terminons à pas d’heure. C’est uniquement quand il n’y a plus de sel que nous pouvons rentrer chez nous”. Une activité qui consiste à creuser, empiler, entasser et transporter des paniers de sel. Elle est rémunérée selon le nombre de paniers récolté. Bien que le métier soit dur et rigoureux : “c’est le gagne-pain de bon nombre de femmes de la région. Je ne m’imagine guère travailler ailleurs.” Elle ajoute : “Les salines de Tamarin représentent la vie du village”. La jeune femme habite à une centaine de mètres de là depuis une vingtaine d’année, soit depuis qu’elle s’est mariée.

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Vendeuse de rotis et de pains fourrés — Marie-Noëlle Marianne : “Du bon comme du moins bon”

Marie-Noëlle Marianne, 62 ans, tient un tricycle aux abords de la Cité CHA à Tamarin. L’habitante de Tamarin est très populaire dans le coin pour les rôtis chauds, les confits, les pains et autres gâteaux qu’elle propose, Et ce “trisik kot Karlos” est incontournable depuis une quinzaine d’année. “Ma petite roulotte se trouvait près des Salines, mais j’ai été sommée de quitter les lieux deux ans de cela. Depuis, je me suis installée ici”. Sur place depuis 7h30 le matin, elle ne ferme sa roulotte qu’une fois ses produits écoulés. Parlant de son village, l’habitante de la Cité CHA relate “Il y a du bon comme du moins bon dans ce développement .” En effet, ceux de la région, aussi bien qu’un bon nombre des villages voisins trouvent facilement du travail. Cependant, “Avec l’ouverture de multiples commerces proposant aussi de la nourriture dans le coin, ma petite affaire ne marche plus comme avant. Il y a trop de concurrence.”