« Bri, brital! » Le tonnerre qui a vrombi de ses cordes vocales fait frémir cette modeste dépendance aux murs bleus. Les aboiements des chiens attachés sur la terrasse se sont tus. Pas un bruit ne provient de la rue en pente de Plaisance. Seul le ronronnement mécanique du ventilateur brise le silence imposé par Louis Dylan Jefferson Respoir, 23 ans, et sa voix intensément grave. Puissante. 

Ce grondement maîtrisé ponctue ses morceaux qui cartonnent sur les flots d’un dancehall réinventé, mêlé à bien d’autres sonorités – calypso, sega, sega tanbour, hip hop, konpa. Pour un rendement difficile à décrire. Cigarette aux lèvres, Mr Drespoir passe un appel pour l’éclairer sur l’appellation de ce genre. « Enn stil brital », se résout-il à qualifier.

Capte Batman.

Ses tracks empruntent aux rythmes racoleurs autant adulés que conspués. Notamment en raison des danses sexualisées qui les accompagnent. Et des paroles souvent jugées comme crues, voire vides de sens. Des dialog incompris de jeunes qui, par leur propre langue, souhaitent se libérer. L’expression d’une génération d’artistes autodidactes évoluant hors du circuit traditionnel. 

Comme Mr Drespoir, ces jeunes s’autoproduisent de A à Z, et, à travers les vers du ghetto, racontent leur vécu, ce à quoi un système d’inégalités les a exposés. Les vues se comptent par millions sur la toile. Véritable contraste par rapport aux moyens dont ils disposent.

La dépendance renferme une armoire, un lit pour accueillir les visiteurs, et une table pour ranger l’ordinateur portable par lequel opère la magie. Un casque repose sur un micro relevé à son hauteur. Les créations de Mr Drespoir en cette pièce exigüe cumulent chacune des centaines de milliers de vues sur différentes plateformes.

Capte Batman, qui l’a popularisé, a engendré plus de 600 000 cliques en quatre mois sur YouTube. Alors que Baissé Hum en compte quasiment 800 000 en seulement un mois. Et ce, sans compter les remix non autorisés, difficile à contenir.

Par-delà les moqueries.

Mr Drespoir a rangé l’écharpe de colliers et la multitude de bagues qu’il arbore lors de ses performances. En T-shirt gris, survêt et claquettes noirs, il retrace un parcours jalonné d’échecs et d’apprentissage. Courbé sur son ordi, il confie : « Personne dans ma famille ne chante ». Cela ne l’a pas empêché d’emprunter cette voie après avoir eu « une révélation » à ses 15 ans. Son rêve de devenir chanteur le pousse à quitter les bancs du Collège du Saint Mary’s pour s’y consacrer entièrement avec son ami Yohann Jolicoeur. 

L’inspiration vient du reggaeton d’Arcangel et du Portoricain J Alvarez. Pour l’exprimer, de petits boulots doivent être accomplis. Les économies leur servent à financer les frais de studio, situé à Curepipe. « Là-bas, ils se moquaient de moi parce que je n’arrivais pas à suivre le temps du métronome », se rappelle Mr Drespoir, une main reposée sur son bras bardé de tatouages. « Mais je n’ai jamais baissé les bras ». Car celle avec qui il vit seul le soutiendra : « Mo mama inn dir mwa enn zour to pou arive ».

Louis Dylan Jefferson Respoir enregistre dans une menue dépendance aménagée en dehors de sa maison. Le peu de moyens déployés ne reflète nullement le nombre de vues enregistrées.

L’encouragement vient en outre des rues de Plaisance, qui ont façonné des générations d’artistes. « Un jour on se baladait et on a aperçu Bruno Raya ». Le chanteur du mythique groupe OSB Crew habite la même localité. « J’ai couru vers lui pour lui dire que je souhaitais moi aussi devenir artiste. Il m’a invité chez lui et m’a fait chanter »

Mr Drespoir n’oubliera jamais les paroles de son idole : « Bruno Raya m’a dit que j’avais du talent et de ne pas abandonner ». Il lui assurera que « kot mo kapav pous twa, mo pou pous twa ». D’abord, en réajustant son nom de scène fantaisiste par rapport à son nom de famille, Respoir. Ensuite, en l’invitant sur le plateau de Live n Direk, émission qu’animait le chanteur sur la télévision nationale. « Il m’a beaucoup aidé », concède-t-il.

USB, moto, taxi.  

En parallèle, le travail se poursuit au sein de son studio improvisé. Mr Drespoir dompte cette voix grave qui le caractérise, notamment en faisant les choeurs sur des hits du rappeur français Kalash. Aussi découvre-t-il pouvoir monter dans des aigus. De plus, les logiciels d’enregistrement se manient de mieux en mieux au fil des essais. La qualité des enregistrements s’améliore. 

Des projets musicaux se mettent en place, tandis que d’autres sont abandonnés. Comme Section 19, groupe qui réunissait des jeunes artistes de la circonscription. En 2018, un grave accident de motocyclette ralentit sa lancée. Cependant, toutes expériences – les bonnes comme les mauvaises – le rassurent quant à son choix de vivre uniquement de la musique. Sa détermination paie enfin, et Mr Drespoir se popularise sur le web.

Mr Drespoir balance les vers du ghetto, ce à quoi un système d’inégalités l’a exposé.

Le rythme est trouvé : des beats lui parviennent, sur lesquels il imagine des paroles et pose sa voix. « Ça me prend une heure pour écrire une chanson », explique Mr Drespoir. Questionné quant aux répercussions d’une telle musique sur les jeunes, il soutient : « Mo pa pou zoure dan mo bann parol. Je ne suis pas cette tendance. Je parle de ce qui m’arrive, de ce qui me touche, de ce que j’observe. Je fais des sous-entendus que seuls les plus matures comprendront. Me mo bann sante, li pou toulede : ti zanfan ek gran dimounn ». 

Avec le succès rencontré sur la toile, les dates s’accumulent pour Mr Drespoir. Pour les cinq évènements l’annonçant le samedi suivant l’interview, il s’y rend par motocyclette ou « par taxi si le lieu est éloigné ». Dans son sac, une clé USB. « Je n’ai jamais eu la chance de jouer avec des musiciens. J’aimerai bien pouvoir le faire », espère Mr Drespoir, qui avoue pouvoir jouer uniquement trois notes sur FL Studio, une application de production de musique. De fait, les beats qu’il reçoit sont produits notamment par B’Bros. Mais aussi remixés par Remy’Prod, « qui apporte ses couleurs de Rodrigues ». Ce dernier collabore avec Dj Luc, de la Réunion, sur Follow Me, « mon premier clip professionnel », qui affiche plus de 300 000 vues en une semaine. Des soutiens fructueux proviennent également de Caine et d’Emilio (Em!l!o) de Rodrigues.

« Sur la scène internationale ».

« Les jeunes ici voient comment je me débrouille grâce à la musique. Je les influence. Mo mari kontan kan mo trouv zot pe trase pe ekrir enn ti text », se réjouit Mr Drespoir. D’autres de ses amis n’ont pas eu cette chance. Il les a vus se consumer dans des travers, happés par le manque de considération à leur encontre. « Je ne me suis jamais laissé tenter. J’en ai vu tellement tombé. C’est pour ça que je repousse tout cela de moi », indique le jeune homme. 

Avec internet, les portes d’horizons divers se présentent comme de réelles opportunités. D’autant que l’entraînant style Brital ne semble connaître aucune frontière. « Mon rêve est que ma musique soit portée sur la scène internationale. Si enn zour mo arive, mo pou fer kiksoz pou mo pei. J’aiderai ceux dans le besoin. Ena dimounn, vremem to get zot to sagrin »

En attendant, une onzième voix vient s’ajouter à celles qu’il a appris à maîtriser. Celle-là, dit-il, « se enn lavwa demon ».