Nous nageons en plein cauchemar. Un rêve horrible, noir, visqueux qui à chaque seconde avance comme un couteau poussé petit à petit en plein cœur. C’est là que Maurice a été touché. Au fur et à mesure que le fioul se répand dans nos eaux et sur nos terres la blessure devient plus profonde, la douleur plus vive. Malgré tous les efforts et toute la bonne volonté déployés à travers le pays et sur la côte affectée, il faudra des années pour refermer la plaie. Les séquelles seront perceptibles pendant longtemps encore telle une balafre en plein visage. La vie, les activités, la mer, la côte, la faune et la flore ne seront plus comme avant. La nature a été assassinée. Ce drame écologique est aussi humain dans cette zone qui dépend grandement des activités nautiques et du tourisme.

PHOTO : Daphnée Duprey

Surtout qu’on ne vienne plus nous dire que nous avons le gouvernement que nous méritons. La réponse à cette boutade est venue depuis la semaine dernière quand, comme dans un geste naturel, des milliers de Mauriciens ont répondu au cri silencieux lancé par la nature aussitôt que les premières taches d’huile ont apparu dans les eaux de Pointe d’Esny. Depuis, l’affluence n’a cessé d’augmenter, chacun y allant à sa manière et selon ses moyens pour tenter de faire barrière à cette catastrophe qui aurait pu être évitée. Il y a ceux qui se coupent les cheveux, d’autres qui collectent de la paille, fabriquent des boudins, enlèvent le fioul, nettoient la mer, partagent de la nourriture et de l’eau, etc. Toute une chaîne humaine qui s’est créée spontanément et efficacement là où les autorités ont lamentablement échoué.

Gouverner c’est prévoir, dit l’adage. Alors que les enquêteurs interrogent le capitaine et les membres de l’équipage du Wakashio, on ne peut oublier que ceux qui tiennent le gouvernail du pays ont, eux, conduit Maurice sur les récifs. Notre île reste là, ballonnée par les vagues de l’incertitude dans une période où le Covid-19 nous avait déjà forcés à mettre un genou à terre.

Voilà précisément la période choisie par des incompétents pour laisser se balader un gros navire dans nos eaux, lui permettant même de venir se drosser sur nos récifs avec à son bord des milliers de tonnes de fioul. On s’étonne toujours qu’il n’y ait jamais eu de pénurie de drogues à Maurice. Ceci est-il vraiment un autre débat ?

Revenons au Wakashio : l’absence de réactions concrètes, urgentes et efficaces a permis au drame de s’amplifier tandis que la société civile, les ONG et les spécialistes indépendants ne cessaient de lancer des SOS auxquels les autorités ont répondu avec orgueil et arrogance. Et, surtout, de manière criminellement inefficace.

On se rend compte que tout ce qui aurait dû (et pu) être fait pour prévenir une marée noire n’a pas été fait. La veille, les autorités tentaient d’être rassurantes allant même jusqu’à fustiger les lanceurs d’alerte. Fallait-il attendre le pire pour reconnaître que nous n’avions pas les moyens de gérer une telle catastrophe ? Comment Maurice, qui ambitionnait de devenir une Petroleum hub, peut-il ne pas être doté d’un plan et du matériel nécessaire pour faire face à ce type de scénario alors que le MV Bénita et ces autres navires qui ont échoué dans le passé nous avaient amplement donné de quoi réfléchir ?

Telle cette médiocrité qui englue notre administration et notre gouvernement, le fioul continue sa route. Les boudins faits mains et les autres barrières résistent tant bien que mal. Les volontaires et les professionnels sont sur le champ de bataille. Les enfants de Maurice résistent, malgré le mauvais temps, de nouvelles fuites, des restrictions mal inspirées par la connerie politique.

La mauvaise gestion de cette crise nous a conduits dans une nouvelle ère. Sombre, glauque, submergée d’incertitude.

La sezon mare nwar finn arive.

Vassen Kauppaymuthoo :

“La réhabilitation prendra des décennies”

“Il est clair que, dans ce cas, l’importance de la nature n’a pas été suffisamment considérée au niveau de la gestion de la crise. Le déversement d’un produit pétrolier dans nos eaux constitue une catastrophe écologique. Il faut savoir qu’il y a du diesel, de l’huile lubrifiante et de l’huile lourde sur le bateau. Pour l’instant, c’est l’huile lourde qui s’est échappée, un produit extrêmement visqueux qui affecte l’imperméabilité des plumes d’oiseaux de mer, qui est très toxique et cancérigène. Elle entraîne irrémédiablement la mort des coraux, des herbiers, des poissons, des mangliers dans cette Environmentally Sensitive Area (ESA). Il faut s’attendre à ce qu’une partie de la biodiversité marine, côtière et terrestre soit grandement affectée. Il faudra mettre en place des opérations de réhabilitation qui prendront des décennies pour essayer de remettre en place cet éco-système. Il ne faut pas oublier que cet éco-système n’est pas juste beau, mais qu’il joue un rôle critique dans la protection contre les impacts du changement climatique. Il faut aussi tenir compte que cela a un coup financier, qui entraînera certainement des répercussions économiques graves.”

PHOTO : Daphnée Duprey

Ruben Gopal, Grup Zenfans Dodo et habitant de Mahebourg

“Déçu des décisions tardives”

“Nous nous sentons tous concernés. Personne n’est à l’abri, les pêcheurs, leurs familles, l’environnement. Je suis déçu par les décisions qui ont été prises tardivement. C’est la cause de ce qu’il s’est passé. ‘Mo pa pe dir ki mo pli kone ki zot’, mais si nous avions trouvé une solution plus rapidement, nous ne serions pas dans cette situation. Par contre, ce que je trouve formidable, c’est que les gens mettent la main à la pâte, tout le monde est solidaire. Nous avons le sens de responsabilité vis-à-vis de notre pays et notre environnement.”

Prisca Keisler (TIKKA), artiste-peintre

“Que ce cauchemar cesse”

L’artiste-peintre Prisca Keisler (Tikka), habitante de Résidence La Chaux, souligne :“Nous sommes tous affectés par ce drame, car bon nombre d’habitants des environs dépendent essentiellement des activités touristiques. Surtout que dû au confinement et à la fermeture des frontières, beaucoup sont au chômage et cette catastrophe n’arrange pas les choses. Nous vivons une situation stressante et affligeante pour notre île parce que cette marée noire aurait pu être évitée si des mesures avaient été prises dès le départ et je souhaite de tout coeur que ce cauchemar cesse enfin.”

Alix Le Juge, artiste

“Situation catastrophique”

L’artiste Alix Le Juge participe activement à Pointe d’Esny où elle vit. “Je suis choquée par ce qui se passe et j’ai voulu apporter mon aide. Voir des poissons morts est dramatique. C’est une situation catastrophique et alarmante parce que nous manquons cruellement d’équipements. On s’attend à ce que les autorités fassent venir la cargaison offerte par la France afin que nous puissions continuer à extraire l’huile lourde.  Déjà, l’odeur est insupportable. Une levée de fonds a également été organisée afin de pouvoir acheter des “Oil booms”.

Niveda Alleck, artiste plasticienne

“Une colère intense”

“Depuis le début, je ressens une colère intense parce que l’on savait que quelque chose clochait et que des choses terribles se passeraient. Quand nous vivons dans ce coin, nous savons que la mer est régulièrement houleuse. Les habitants étaient conscients que des actions devaient être prises et le disaient tout haut. Mais les autorités n’ont rien fait, persistant à dire que tout était sous contrôle. Les actions auraient dû avoir été prises plus tôt. J’étais une des premières à prendre des photos du bateau quand il a commencé à couler. En même temps, je suis fière de la solidarité autour de moi. Et je continuerai à être présente sur le terrain.”

Sébastien Sauvage d’Ecosud

“Il faut se préparer au pire”

“Suite à la réunion que nous avons eue dimanche, on a le sentiment que les autorités ont pris conscience qu’elles ont besoin de collaborer avec la société civile. L’impact environnemental sera énorme, c’est une catastrophe qui affecte plusieurs ESA contenant des coraux, des wetlands, entre autres. Les experts nous ont fait comprendre qu’il faudra se mobiliser pour le long terme. Nous avons besoin d’être réactifs. Il y a tellement à faire, à l’instar de changer les bouées artisanales qui sont là depuis quelques jours déjà. Il faut se préparer au pire. Les choses se corseront lorsque l’huile deviendra solide, il faudra redoubler d’ardeur pour l’enlever.

Ce qui est incroyable, c’est la mobilisation citoyenne. Tous les Mauriciens aident de plusieurs façons. Nous souhaitons leur demander d’éviter d’entrer en contact direct avec l’hydrocarbure. Il faut qu’ils soient bien équipés. Nous lançons un appel aux compagnies ou individus qui ont des équipements à prendre contact avec nous. J’invite aussi tout un chacun à contribuer à la levée de fonds que nous avons lancée à travers la plateforme crowdfund.mu. En trois jours, nous avons déjà récolté Rs 3 millions.”

Vikash Tatayah, MWF

“Nous perdrons des espèces endémiques et indigènes”

“C’est un désastre écologique majeur pour Maurice. Nous sommes très inquiets concernant les impacts sur les écosystèmes marins et terrestres. D’autant plus que les effets seront à long terme. Je suis très inquiet pour la végétation de l’île aux Aigrettes je crains que nous ne perdions beaucoup d’espèces endémiques et indigènes. Surtout que nous sommes en période sèche où les plantes sont déjà stressées; elles absorberont des polluants. Les animaux sont également à risque. Nous avons pu enlever certains et en relâcher d’autres. La restauration prendra plusieurs d’années.”

Zulu, chanteur

“Ça fait très mal”

“Je suis né à Pointe d’Esny. Au cours des années, j’ai vu cette région changer. Aujourd’hui, on tire la sonnette d’alarme parce qu’il y a un bateau qui s’est échoué mais on ne l’a pas fait quand on a renvoyé tous les pêcheurs de Pointe d’Esny qui ont dû se démener pour gagner leur vie. Désormais, nous ne pouvons qu’être solidaires parce que nous sommes sur le même bateau. Certes, ça me choque en tant que Mahebourgeois et sudiste, ça fait très mal. La mer nous a nourris, c’est comme-ci quelqu’un frappait notre mère. C’est dommage parce le fautif, ce n’est pas l’île Maurice, ni l’Etat, mais ceux qui ont traversé notre zone et qui se croyaient  tout permis. Désormais on paie les pots cassés.