A près The gender divides of the mauritian society, dont le récent lancement avait été différé d’un an à cause du premier confinement, un livre d’histoire voit cette fois le jour sous le titre Women in the making of the mauritian history. La fondatrice du centre de recherches sur l’esclavage et l’engagisme (CRSI), Vijaya Teelock, a entamé l’an dernier une réflexion avec ses collaborateurs sur les champs restés inexplorés de l’histoire mauricienne.

L’histoire des femmes est alors apparue comme l’exemple le plus criant, le plus vaste et donc le plus urgent à écrire. Mais bien que les femmes représentent plus de la moitié de l’humanité, retracer leur rôle dans l’histoire est d’autant plus difficile qu’elles ont été pendant des siècles délibérément reléguées au rang de subalternes, dans les sphères les plus discrètes si ce n’est obscures de la société. Même lorsqu’elles accomplissaient des prouesses, celles-ci demeuraient invisibles ou étaient attribuées à leur mari ou autres proches du sexe soi-disant fort.

L’histoire des femmes à Maurice a de nombreuses contraintes communes avec celle des esclaves : invisibilité dans les archives, absence quasi-totale de témoignages directs de femmes aux XVIIIe et au XIXe siècles, sans compter pour les femmes l’absence totale jusqu’à récemment des postes de décision et de nombreux domaines professionnels. Gageons que les chercheurs qui ont travaillé sur l’histoire de l’esclavage ne seront pas effrayés par ces lacunes, et sauront en appeler à la multidisciplinarité, qui seule permet de reconstruire l’histoire d’une population dont le statut a été bafoué et l’existence niée pendant des siècles

Une introduction au livre Women in the making of the mauritian history, écrite à quatre mains et signée James de Montille, Steve Sénèque, Vijaya Teelock et Christelle Collet, situe de manière aussi claire que poignante les enjeux fondamentaux de cette histoire des femmes mauriciennes, qui reste à écrire. Ce présent livre ouvre la voie dans cette historiographie mauricienne en démarrant une exploration de quelques-unes des nombreuses avenues qui permettront à l’avenir, de circonscrire et définir le rôle et l’importance des femmes dans l’histoire de Maurice et la construction du pays. L’introduction annonce aussi la création d’un réseau de recherche sur l’histoire des femmes mauriciennes, le Women’s history network, qui permettra dorénavant de mettre en lien les chercheurs…

Discrimination légale…

Cet ouvrage compte 19 contributeurs : chercheurs, universitaires en poste, activistes ou acteurs culturels. Les auteurs se sont efforcés d’écrire des textes les plus fluides et accessible spossibles, pour en permettre la lecture au plus grand nombre. Selon les cas en anglais, en français ou en créole, ces textes sont accessibles à tous, ce qui permet véritablemen tde positionner sur la place publique la question de la femme dans l’histoire de Maurice. Différé à deux reprises, le lancement de ce livre a étéfinale- ment encore une fois renvoyé à une date ultérieure, quireste à définir en fonction de l’évolution des conditions sanitaires. Mais en attendant, il pourra être commandé e nversion électronique prochainement, et même acheté en librairie dans les semaines à venir. Les textes proposés se ventilent sur 190 pages, en quatre parties distinctes : l’entreprise coloniale, l’histoire au féminin, les femmes d’origine afro-malgache à Maurice et résiliences des femmes mauriciennes.

Un texte, présenté au tout début en préambule à ces différents chapitres, n’entre pas dans ces chapitres : Les femmes et la loi, de Shirin Aumeeruddy-Cziffra. L’ex-ministre de la Justice, des Droits de la femme et du Bien-être de la famille, qui a considérablement fait avancer les lois mauriciennes dans le domaine de l’égalité des genres, est invitée ici à retracer brièvement l’évolution des lois mauriciennes à l’égard des femmes depuis les débuts de la colonisation française. Si elle n’aborde que succinctement les lois desXVIIIe et XIXe siècles, qui étaient essentiellement défavorables aux femmes, ce n’est que pour mieux détailler les luttes et acquis législatifs depuis que les femmes mauriciennes sont devenues des citoyennes à part entière.

Les premières lignes de ce texte résument si bien la situation que nous ne résistons pas au plaisir de les reprendre ici : « Les Mauriciennes ont été victimes de toutes les formes de discrimination pendant presque deux siècles et c’était parfaitement légal. Pendant des millénaires, les femmes ont été traitées comme des êtres incapables, placés sous la tutelle de leur père et ensuite de leur mari. Il y a eu quelques exceptions au cours de l’histoire, mais la plupart des femmes ont été conditionnées pour rester dociles et soumises. (…). » Ce constat étant fait, l’auteure rappelle le rôle néfaste des Code Napoléon et Code civil mauricien, puis elle retrace les plus grandes avancées juridiques, sans se voiler la face sur les limites des lois : elle ne se prive donc pas par exemple d’analyser l’insuffisance du Protection Order dans certains cas de violences conjugales et elle souligne l’absence outrageante d’un texte qui définisse clairement les offenses sexuelles.

Présence indirecte

S’il est impossible de présenter ici les 21 contributions à cet ouvrage, il importe de relever le fait qu’elles démontrent par des analyses de certains phénomènes historiques ou sociaux des portraits et témoignages, ou encore à travers la description d’expressions artistiques, que l’histoire de l’île Maurice ne pourra prétendre être complète, tant qu’elle n’aura pas été revisitée à travers le rôle, la voix et le regard des femmes mauriciennes. Leur part reste tout au long de notre histoire et dans une large mesure à documenter, à décrire et analyser. Ce livre initie ce vaste chantier. L’introduction déplore le manque de données précises et fiables, sur toutes les captives, qui sont mortes sur les bateaux négriers et ont été jetées à l’eau, sans qu’il ne soit fait mention de leur personne. Elles ne peuvent alors qu’être l’objet de statistiques spéculatives et approximatives. Une fois arrivées à terre, les femmes esclaves ne sont qu’une poignée à avoir laissé des traces indirectes dans les archives. Celles qui ont enfreint les lois de l’époque apparaissent sous un jour sombre. Aucune ne raconte elle-même son histoire. Paradoxalement, elles seront encore plus invisibles après l’abolition, puisqu’elles seront rejetées à la marge, comme tous les anciens esclaves, auxquels on préfère désormais les engagés d’Inde et d’ailleurs. Ce livre interroge aussi nos maux d’aujourd’hui, à travers ses analyses historiques. Quel est l’impact de l’esclavage, puis de son abolition et de son remplacement par un autre système, sur le devenir des femmes d’origine africaine, au fil des générations ? En sus de la marginalisation économique, comment les stéréotypes mauriciens sur les femmes d’origine africaine ont affecté leurs vies jusqu’à nos jours ?

La première partie du livre passe en revue la situation et la condition des femmes mauriciennes à différentes périodes et dans différents contextes. Elle aborde, par exemple, la signification et le culte de la « blancheur » pour les femmes dans la société coloniale, puis ce que l’on sait de la condition de la femme esclave à Maurice, à défaut de témoignages directs. Sont ensuite examinées l’exploitation sexuelle inhérente au statut de femme esclave, les femmes esclaves qui ont été affranchies sous la colonisation française ,ou encore la vie et la criminalisation des femmes esclaves pendant la période napoléonienne ; les femmes à l’époque de l’engagisme, puis le cas particulier des femmes chinoises dans le petit commerce de détail de la société de plantation.

Résilience

La deuxième partie présente six cas particuliers : le parcours exceptionnel de Constance Couronne, l’effroyable destin de laSud-Africaine Saartje Baartman, ironiquement désignée comme la Vénus hottentote, les secrets des sœurs Laverdure dans l’est de Maurice, l’immense accomplissement de la Mère Augustine, qui a fondé le mouvement des sœurs de la charité, ou encore le rôle des ‘‘geetharines’’ et, par ailleurs, la figure ambivalente de la femme dans le sega mauricien. La troisième partie fait le pont entre histoire et monde contemporain à travers la descendance afro-malgache. Christelle Collet parle d’intersectionnalité et met dans le débat la question du sexisme anti-noir, qu’elle appelle « mysogynoir ». Sont également scrutés des préjugés racistes dans le système éducatif à l’égard des femmes créoles, ou encore le harcèlement des femmes dans l’espace public mauricien. Toute en créole mauricien, la dernière partie parle de résilience, avec la mémoire et la transmission entre générations féminines, le sexisme dans le langage créole et enfin, l’évolution vestimentaire et capillaires de l’anti-négritude intériorisée pendant des générations, à l’affirmation et la fierté assumée d’être afro-mauricienne.