Patrick Assirvaden (Photo d'archives)

Patrick Assirvaden, le président du Parti Travailliste, fait le bilan de la manifestation rouge de dimanche dernier et répond à des questions d’actualité.

Êtes-vous satisfait de la manifestation organisée dimanche dernier à Kewal Nagar pour célébrer en même temps les anniversaires de naissance de sir Seewoosagur Ramgoolam et de sir Satcam Boolell ?
— Je suis totalement satisfait du niveau de la foule et de sa qualité, c’est-à-dire qu’il y avait à Kewal Nagar des personnes qui avaient, pour différentes raisons, quitté le PTr et qui sont revenues, et de la qualité des discours prononcés. Sans être arrogant, je me demande quel parti politique local peut organiser une manifestation politique comme celle de dimanche dernier.

Il y avait quand même beaucoup, beaucoup plus de monde dans les manifestations citoyennes que dimanche dernier à Kewal Nagar. Est-ce que cela n’inquiète pas les partis politiques comme le PTr ?
— Ce n’est pas la même chose. Il est bon qu’il y ait des marches citoyennes, qui restent loin des activités politiques, qui ont un autre type de crédibilité dans leurs revendications. Il faut que les partis politiques réfléchissent sur le fait qu’ils attirent moins de monde que les marches citoyennes, les écoutent et prennent en compte leurs revendications et dénonciations. D’ailleurs, le PTr soutient une partie de ces revendications, comme l’a dit notre leader dimanche dernier. Si nous ne le faisons pas, si nous ne nous remettons pas en question, nous allons au suicide.

On n’a pas l’impression que le PTr se soit beaucoup remis en question depuis les dernières élections…
— Les élections de 2019 ont été des élections volées, plus particulièrement dans deux circonscriptions : le 10 et le 15. Si la cour nous donne un recount des voix, Navin Ramgoolam et Cader Sayed Hossen vont entrer au Parlement.,Où actuellement avec le MMM et le PMSD nous dénonçons et acculons le gouvernement sur plusieurs dossiers. Nous jouons notre rôle en tant que principal parti de l’opposition parlementaire. En dehors, nous avons donné un coup de main pour la manifestation du 29 sans vouloir récupérer quoi que ce soit.

Il paraît qu’il y a de l’eau dans le gaz dans les relations entre les partenaires de la plateforme de l’opposition…
— C’est ce que disent nos adversaires. Il y a une unité, d’abord au sein du Parlement, qui a débordé sur le niveau extraparlementaire, et c’est tant mieux pour le pays. Il n’y a pas d’alliance, nous n’en sommes pas là et nous ne savons pas si nous allons le faire dans le futur. D’ailleurs, le MMM et le PMSD étaient représentés dimanche dernier à Kewal Nagar.

Mais pas par leurs leaders, qui ont été d’ailleurs coupés dans un des films annoncés dimanche…
— Ne cherchez pas à mettre le mal là il n’est pas présent. Il était convenu que les leaders du MMM et du PMSD ne seraient pas à Kewal Nagar. En ce qui concerne le film, il n’a pas pu être projeté parce que nous avons été en retard sur le programme en raison du discours d’une heure et demie de Navin Ramgoolam. C’est moi qui ai pris la décision de ne pas diffuser le film que vous mentionnez, à cause du manque de temps.

Navin Ramgoolam a déclaré lors de son long discours « mo pou alé kan mo anvi » et « na pa sey pous mwa deor ». Quelle est la signification de ces deux phrases ? Son leadership serait-il menacé ?
— Navin Ramgoolam a fait cette déclaration parce qu’il y a eu des rumeurs venant de nos rangs, mais aussi de nos adversaires à travers la dirty unit du MSM et ses médias de propagande. D’ailleurs, puisqu’ils disent que Ramgoolam ne représente pas une menace pour Pravind Jugnauth, pourquoi est-ce qu’ils s’occupent autant de lui ? Ce sont les instances du PTr qui décident qui sera son leader, pas des gens qui sont en dehors du parti et du pays, et qui prônent un arrangement PTr-MSM. Certains — même au sein du PTr — pensent qu’il faut une entente MSM-PTr pour ne pas diviser l’électorat que les deux partis partagent. On dirait que ces “conseils” viennent de wellwishers qui sont extérieurs au parti et même du pays. Il paraît même que dans ce cadre, des noms auraient été suggérés. La réponse de Navin Ramgoolam dimanche dernier a été on ne peut plus claire : il n’est pas question pour le PTr d’aller soutenir Jugnauth et le MSM après ce qu’ils ont fait au pays depuis 2019. L’intérêt du pays, c’est de mettre Jugnauth dehors et ce n’est pas seulement le PTr et l’opposition parlementaire ou les adhérents du PTr, du MMM et du PMSD qui le disent, mais des milliers de Mauriciens qui ont défilé plusieurs fois de suite dans les rues en hurlant « bour li deor ! » Ils manifestent contre le népotisme, le favoritisme, la corruption institutionnalisée dans le pays.

Toujours dans son discours et après l’épisode “catori”, votre leader a confondu entre Ram et Krishna, ce qui a été aussitôt relevé par les partisans du MSM sur ses réseaux sociaux. Pourquoi est-ce que Navin Ramgoolam se lance sur le terrain religieux qu’il ne maîtrise pas ?
— Je ne suis pas compétent sur ce sujet pour faire un commentaire. Mais je note que si c’est sur des choses pareilles qu’il fait campagne, le MSM n’a plus d’argument politique pour défendre son leader et le gouvernement. Il ne peut pas répondre à ce que la rue hurle dans les manifestations sur les squatters, le Wakashio, le Sir Gaëtan, la liste noire de l’UE et se réfugie sur une petite partie du discours de Navin Ramgoolam. Pourquoi ne répondent-ils par déclarations faites sur les conditions d’acquisition et de paiement de la maison à Angus Road ? Et puis, il faut que le MSM arrête de parler des gouvernements du PTr. Nous ne sommes plus au pouvoir depuis 2014 et les responsables du gouvernement sont les Jugnauth père et fils, et ils doivent assumer leurs responsabilités.

Le Premier ministre a refusé de rappeler le Parlement, ce qui prive l’opposition d’un des moyens de se faire entendre. Comment va-t-elle réagir à ce refus ?
— Dans le contexte actuel, le Parlement aurait dû être rappelé pour examiner les sujets concernant le pays qui, après la marée noire se trouve dans un marécage de scandales et de passe-droits, et a de grosses appréhensions pour l’avenir. Avec son refus, le PM fait savoir qu’il fait fi des appréhensions des Mauriciens et des doléances de ceux qui sont descendus par milliers dans les rues. Nous allons dégager une stratégie pour obliger le Premier ministre à rouvrir le Parlement pour répondre aux questions en attente de l’opposition qui émanent de la population. Il est temps que Pravind Jugnauth grandisse et réponde aux interrogations et aux craintes de la population, et lui donne des explications.
À tout cela le Premier ministre répond « j’ai été élu démocratiquement en 2019 et je vais continuer jusqu’à la fin de mon mandat. » Votre réaction ?
— Il y a eu dans l’histoire récente des présidents et des Premiers ministres qui avaient été soi-disant élus démocratiquement et qui ont été obligés de s’en aller sous la pression de la rue. Aucun Premier ministre n’a eu à subir le rejet que subit Pravind Jugnauth en raison de sa manière de gouverner. Il n’est pas responsable de la Covid et du Wakashio, mais il est responsable de la manière dont il a géré ces deux affaires, le second en attendant douze jours avant d’intervenir avec des hélicoptères en servicing et des radars en panne, et le premier en distribuant à des petits copains, dont des quincailliers, des bijoutiers et des marchands de poissons, des contrats pour approvisionner Maurice en médicaments ! Dans n’importe quel autre pays, le Premier ministre responsable aurait soumis sa démission.

La situation est bloquée, chaque partie campant sur ses positions. Comment la faire évoluer ?
— Ce n’est pas seulement l’opposition qui veut des réponses du Premier ministre, mais les citoyens descendus dans la rue. Ce que les Mauriciens lui reprochent principalement, c’est de ne pas savoir faire amende honorable et admettre qu’il a fauté, pour reprendre sa formule. Au lieu d’envoyer un signal fort à la population pour lui dire qu’il a reçu et compris le message, il fait comme si c’était business as usual. Au lieu de faire des gestes et prononcer des mots pour sauver la paix sociale dans le pays. À ce train-là, avec cette non-réponse, qui est surtout une provocation, je crains que les manifestations, pacifiques jusqu’à maintenant, ne débordent en raison de la frustration du peuple qui se rend compte qu’on ne l’écoute pas et qu’on ne lui répond pas. Au bout d’un moment, nous allons arriver au stade du enough is enough et les manifestations risquent de prendre une autre tournure. D’autant que la situation économique va empirer avec la pandémie, le recul du tourisme, l’augmentation du chômage, la baisse du pouvoir d’achat, l’incapacité d’un nombre grandissant de Mauriciens à pouvoir joindre les deux bouts.

À quoi attribuez-vous l’attitude de Pravind Jugnauth qui continue comme si de rien n’était ?
— C’est une question d’ego et une manière autoritaire de diriger antidémocratique encouragée par ses conseillers et lakwizinn. Mais je sais qu’au MSM, face à la situation, la pire jamais connue à Maurice, certains ont proposé que Pravind Jugnauth steps down du poste de PM pour être remplacé par Mme Dookun. S’il ne peut pas gérer, il faut qu’il s’en aille. Il ne peut continuer à fuir la presse, au point d’avoir transformé les conférences de presse en réunions sans journalistes, puis avec des questions choisies puis, enfin, en déclarations sans questions. Par ailleurs, il a fermé le Parlement pour que l’opposition ne puisse le questionner. C’est cette manière de faire qui a, entre autres, poussé les Mauriciens à aller manifester dans la rue. En ce qui concerne le PTr, nous allons continuer notre campagne pour débarrasser le pays du gouvernement Jugnauth et du MSM. Avec le coup de main du MMM, du PMSD et le soutien des citoyens mauriciens.

Propos recueillis par Jean-Claude Antoine