La présence, polémiquée, des Indiens dans l’île n’a pas modifié le quotidien sans stress des habitants, confient ces derniers

La présence indienne à Agalega peut donner l’impression que la vie sur les deux îles (Nord et Sud) pour les quelque 300 habitants a été modifiée, tout comme c’est le cas pour le paysage par endroits avec les nouvelles infrastructures. Non ! La vie, nous racontent des Agaléens du village de Vingt-Cinq, démarre toujours au chant du coq, se poursuit sans stress, est axée autour de la nature et de la tranquillité, avec ses contraintes et ses plaisirs.

Jeudi dernier. Christine (prénom modifié), la trentaine, est debout depuis peu. Il fait frais et le jour n’est pas encore levé. Le temps n’est pas toujours capricieux sur l’île. Le soleil et la chaleur sont souvent au rendez-vous. 25°C, un ciel bleu avec peu de nuages, des plages au sable fin et doré, et une mer limpide aux tons dégradés… Beaucoup ne rechigneraient pas s’ils devaient passer l’hiver à Agaléga. Mais pendant la saison hivernale, le vent et la pluie s’invitent quand même ponctuellement dans le quotidien des habitants. Ce n’est pas grave. Personne ne s’en plaindra. Les grosses averses de mercredi dernier ont été bénéfiques aux réservoirs des maisons. Le captage d’eau de pluie est vital pour les familles. Christine en dépend pour ses besoins domestiques.

Il est 4h45. Le coq qui fait office de réveil matin pour des chefs de foyers n’a pas encore chanté. Christine a deux heures pour préparer d’abord le petit-déjeuner, s’occuper de ses enfants et ensuite préparer le déjeuner de sa famille. “C’est ainsi tous les matins pendant la semaine”, confie Christine, mariée et mère de cinq enfants, âgés de un à 13 ans. La journée s’annonce venteuse. Christine pense aussi à bien couvrir le petit dernier lorsque son père le déposera, un peu plus tard, à la garderie. En parlant de ce dernier, il est presque 5h, le voilà sur pied aussi. Pendant que Christine s’affaire dans la cuisine, il prend un sac et s’en va. Direction l’unique boulangerie de Vingt-Cinq.

Ses voisins les plus proches y sont déjà. La boulangerie fournit le pain le matin uniquement et ferme à 7h. à son retour, sa femme lui annonce le menu du déjeuner. “Mo pou fer mine frir”, lui dit-elle. À peine le premier repas de la journée entamé, la mère de famille se met aux fourneaux. “Nous rentrons tous à la maison pour déjeuner. Y compris le bébé”, explique la jeune femme. L’heure tourne. Il est 6h55. Christine quitte la maison pour se rendre au travail. Comme la plupart des Agaléens employés dans l’île, elle est General Worker et prend le service à 7h. Christine n’est pas en retard. Car malgré ses matinées où elle fait la course contre le temps, elle n’a que quelques pas à faire pour arriver à son travail. Ses enfants, eux, iront à l’école un peu plus tard.

« Kan pena kari, nou al lapes »

Ce jour-là, il y a un sentiment de liberté et de bien-être qui souffle sur Agalega. José, la cinquantaine, se dit qu’il a de la chance.  Elle a épluché des noix de coco pendant toute la matinée pour la production d’huile. “Pou le moman ena travay. O-kontrer, mank min-dev”, nous dit José. Parfois, quand il faut sortir des marchandises du dépôt du village de La Fourche pour les transporter à la boutique de Vingt-Cinq, c’est José qui est au volant du tracteur chargé de denrées alimentaires et de produits domestiques. Avant de rentrer chez lui pour déjeuner, il n’aura pas besoin de se désinfecter les mains. “Covid dan Moris. Isi nou pa bizin met mask, nou pa bizin sanitizer. Nou Covid free”, dit-il, heureux.

Il est 11h. Chez lui, sa femme et trois de ses  cinq enfants l’attendent pour le repas de la mi-journée. À Agalega, les enfants rentrent déjeuner chez eux avant de retourner à l’école ou au collège. “Deux de mes enfants sont mariés et vivent à Maurice. Je préfère que les autres soient scolarisés à Agalega, pour qu’ils ne perdent pas les repères familiaux”, confie le père de famille.  S’il y a un autre homme apaisé quand il pense à son île, c’est Arnaud Poulay. Sa voix revendicatrice est connue. Mais quand il ne défend pas son île, il est un habitant, un insulaire comme les autres.

“Ça tombe bien qu’on parle de la chance que nous avons de vivre ici. Je réfléchissais justement à cela, je me disais que nous n’avons pas une vie stressante comme à Maurice. Nou al travay a-lez, pa bizin speed. Zour ki nou travay inpe lwin, nou gagn enn transpor. Nou ena la sans al manze lakaz. Kan pena kari, nou al lapes. Dan Moris kan pena kas, pena manze. Moi, j’ai des poules et des canards. J’ai planté des légumes”, raconte Arnaud Poulay, content d’être de temps en temps autosuffisant. Après la grosse pluie de mercredi dernier, le retour du soleil a été bénéfique pour le potager des foyers où poussent des brèdes,  condiments, choux-fleurs…

“Dan Agalega
ena enn lavi »

Au village, le bureau de poste, la boutique, le centre de santé, le bureau de Mauritius Telecom participent à la vie économique et sans agitation de l’île du Nord. Après la pause déjeuner, les Agaléens redonnent vie à leur village. Mais la coiffeuse ou encore la commerçante qui vend des vêtements ramenés lors de ses précédents voyages à Maurice attendront le week-end avant de recevoir les clientes. Si d’aucuns se demandent pourquoi il faudrait s’attarder sur l’esthétisme quand “il n’y a rien à faire dans l’île”, Christine répond : “Il y a des moments de réjouissance à Agaléga.” Et Arnaud Poulay de rebondir : “Dan Agalega ena enn lavi, nou pa zis travay!” Si Christine, admise au centre de santé, n’a pas pu aller au bal de l’Assomption qui s’est tenu dans le centre de Tsunami dimanche dernier, cela n’a pas été le cas pour bon nombre d’Agaléens. La fête, nous raconte-t-on, a duré jusqu’à minuit.

La journée de travail prend fin à 14h, selon les tâches des uns, ou plus tard vers 16h pour d’autres. Il y a actuellement une pénurie de farine, de diesel aussi et de certaines denrées alimentaires dans l’île. Dans les maisons où la confection de gâteaux est devenue une source économique, la situation est contraignante. « Ce sont les Indiens qui nous dépannent actuellement. Zot donn nou lafarinn, legim ek diezel. A vre dir, nou viv bien ar zot. Kan zot pena kiksoz, nou donn zot. Kan ena enn fet, zot partisipe », confie de son côté un jeune Agaléen.  Faute de farine, les mères ne peuvent plus faire de la pâtisserie pour leurs enfants.

Il est presque 16h. Christine – qui en plus de son travail dans un entrepôt a été appelée à “plis koko pou fer delwil” — rentre chez elle. Ses enfants scolarisés ne vont pas tarder à rentrer également. “Zot inn al leson”, explique-t-elle. Elle lance la machine à laver pour la lessive hebdomadaire et se dirige vers la cuisine. “Mo pa ankor kone ki mo pou al kwi”, dit-elle. La veille, elle avait préparé “enn rougay ourit sek ek legim.” Et si jamais elle est à court d’idées, elle ira pêcher. José en fait de même. “Mais, il faut faire preuve de patience. Bizin atann enn dis, kinz, parfwa trant minit avan gagn pwason”, dit-il. “On peut pêcher partout. Mais le plus souvent on va du côté de Chemin Capucin, Soleil Lever et Soleil Coucher” explique José. En rentrant chez lui cet après-midi là, il va aider son épouse en cuisine. “Nous dînerons en famille vers 19h30”, dit-il, et c’est aussi ensemble qu’ils regarderont les informations et peut-être un film sur une des chaînes satellitaires.    

“La monotonie peut affecter le cerveau »

À Agaléga, qui a beau être un havre de paix, un endroit paradisiaque où l’homme peut composer avec une nature luxuriante, les jours se suivent et se ressemble. À 16h, la seule boutique de l’île ferme ses portes. Et c’est un lourd silence qui enveloppe alors le centre du village. “La monotonie peut affecter le cerveau. On tourne en rond”, concède José. “Il me faut partir de temps en temps à Maurice, changer d’air, entendre le bruit, voir autre chose…”, confie ce dernier. Pour contourner l’ennui, le week-end, après le ménage du samedi, les femmes vont jouer au loto à Rs 2 la partie, les hommes, aux jeux de société ou vont à la pêche… Lorsqu’il fait beau, les familles vont se détendre à la plage.

Avec l’aide des Indiens, des volontaires  agaléens refont le terrain de foot pour permettre aux amateurs de pratiquer ce sport dans de meilleures conditions. Un centre d’artisanat est aussi en gestation. Mais malgré la nécessité ressentie pour se ressourcer dans un autre environnement, celui plus bruyant et pollué de Maurice, les Agaléens n’entendent pas renoncer pour toujours  à leur routine insulaire.