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Au Bidonville de Ti Rodrig à La Cure : misère, insalubrité et insécurité

C’est un triste spectacle qui s’offre à nos yeux au bidonville de Ti Rodrig à la cité La Cure, où règnent misère, insalubrité et insécurité. Dépourvu d’accès aux services de base - eau, électricité, sanitaires - ce camp abrite une centaine de familles qui résident pour la plupart dans des baraques en tôles, qualifiées de « logements illicites » par les pouvoirs publics. Les habitants implorent l’Etat de ne plus les traiter comme des pestiférés.

  • Des habitants : « Garantissez, comme pour l’ensemble des citoyens, nos droits fondamentaux »

La réalité est saisissante, voire insoutenable: une frange de la capitale, indigente et exclue, vivant en marge de la société. Certes, la situation à Ti Rodrig n’est pas comparable à l’insécurité des favelas brésiliennes, à l’insalubrité des slums indiens ou à l’extrême pauvreté des bidonvilles d’Antananarivo, sauf que nombreux sont ceux qui tomberaient des nues en découvrant les caractéristiques de cet endroit isolé qui s’étend sur une superficie de presque 100,000 m2.

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Comme son nom l’indique, ce bidonville de La Cure est peuplé majoritairement de familles originaires du 10e  district qui soutiennent avoir tout plaqué dans l’espoir que l’herbe serait plus verte à Maurice. Bien mal leur en a pris car ils ont vite déchanté en constatant le décalage entre les réalités mauriciennes et rodriguaises.

Des carcasses de voitures carbonisées ou réduites en pièces détachées marquent l’entrée du bidonville. Des enfants en bas âge errent, pieds nus, au milieu du petit chemin boueux et des flaques d’eau malodorantes.

« Normal. Zame pann asfalter bann  simin dan lendrwa e pena sistem pou évakyé dilo sal. Mazine kan la pli tombe: masak ! », confie un jeune habitant du quartier. Les conditions d’hygiène sont épouvantables à Ti Rodrig. Au gré des rencontres, l’on constate que la plupart des logements sont même privés de latrines.

« Simin mem pena ! »

En situation de grande précarité, les riverains sont contraints de survivre dans des lieux inadéquats et indignes sans accès à l’eau ou à l’électricité, avec des conséquences néfastes pour leur santé. Un homme passe en saluant de la main, l’air résigné. Il porte péniblement un bidon qu’il s’apprête à remplir à la gare de La Cure. « Camion dilo osi pa gagne ar zot. Sa kalite là pe tret nou ! », dit-il.

Par endroits, on se croirait dans une décharge à ciel ouvert. Des ordures ménagères datant de plusieurs semaines s’amoncellent dans les quatre coins du quartier. Les habitants affirment que les services de ramassage n’ont jamais mis les pieds à Ti Rodrig. Ce sont les habitants qui procèdent à l’incinération des déchets.

« En l’absence de volontaires, les détritus restent plusieurs semaines et les décharges sauvages prennent du volume », s’insurge un riverain qui ajoute : « Kouma kamyon salete pou vinn kot nou ? Simin mem pena ! » Nous avons tenté, en vain, de joindre le Lord maire Mahfooz Moussa Cadersaib Hossen.

Le « rêve mauricien » a tourné au cauchemar pour Gisèle, qui a pris ses quartiers dans le bidonville il y a quatre ans, après des investissements infructueux dans les études de son fils à Maurice. Assise sur le perron de sa maisonnette, elle se confie : « Dimun pou dir ki mo mari ek mwa inn fer move swa pou vinn moris alor ki nou ti korek dan rodrig me kan ou pran risk pou lavenir zenfan, parfwa li marse parfwa li enn flop. »

Consciente d’occuper illégalement des terres de l’État, Gisèle soutient qu’elle ne compte pas rester dans cet endroit éternellement. « Je compte bien régler mes dettes et trouver un emplacement beaucoup plus décent. On envisage même de retourner à Rodrigues. »

« Bann gran gens mont
lakaz beton kot montagn »

Le chômage est omniprésent dans le bidonville. Quant à ceux qui ont la chance d’avoir un emploi, leur salaire est très souvent dérisoire. Désœuvrés, des parents vivent au jour le jour, souvent de débrouille et de petits boulots, dont la  récupération de métaux et de vye feray.

« Le coût des aliments de base augmentent de jour en jour et nombreux sont les parents qui ne savent pas le matin s’ils pourront nourrir leurs enfants le soir », soutient Maryline qui est la gérante d’une des deux tabagies du bidonville. « J’arrive à joindre les deux bouts grâce à ma tabagie. La preuve que malgré move repitation lendrwa, ena boucou dimun pe anvi sorti de la mizerr », dit-elle.

Si certains chômeurs tiennent leur salut dans le pain de la charité publique, d’autres choisissent délibérément ou par dépit de s’adonner au trafic de stupéfiants. Pire, des adolescents qui ne sont pas scolarisés jouent le rôle de messagers entre dealers, au grand désespoir des parents qui ne savent plus à quel saint se vouer pour les ramener à la raison.

«  Les policiers sont réticents à faire des descentes dans ce quartier et je les comprends », confie un riverain dont le fils a sombré dans la délinquance.

Gérard, l’un des plus anciens habitants du bidonville, affirme sans détours : « L’avis des habitants n’est que très rarement pris en compte. Les propositions de relogement et d’accompagnement social ne sont pas systématiquement faites, ni mises en œuvre, ou même transmises aux personnes concernées. » À mesure qu’il évoque la situation, il durcit le ton à l’égard des leaders décideurs politiques.

« Nous avons trois députés qui font partie du gouvernement. Zot pou dir seki zot anvi me kan bann gran gens monte lakaz beton kot montagne, tou dimun ferme lizie. Nou nou pe dimane zis inpe delo ek inpe propté pou nou zenfan. Ce deux poids, deux mesures est aberrant », dit-il.

Les habitants peuvent, néanmoins, compter sur le soutien de certaines ONG et aussi du leader de Linion Sitwayen, Bruneau Laurette, qui multiplient les initiatives depuis l’année dernière pour soulager la détresse des habitants. En leur offrant des denrées alimentaires et des cadeaux aux enfants pour la fête de Noël.

« Nos politiciens estiment qu’il est compliqué de gérer ce genre de situation. Faux ! La solution est simple : il faut, d’une part, pouvoir distinguer les cas authentiques des opportunistes et leur apporter le soutien nécessaire pour sortir de ce marasme. On ne peut accepter que des familles soient chassées de leur lieu de vie sans solution ou qu’elles vivent dans des conditions inhumaines », nous a confié Bruneau Laurette.


Au Caudan Arts Centre : des enfants de « Ti Rodrig » chantent

Doris Félicité, une habitante de La Cure, n’est pas restée insensible au sort des enfants de Ti Rodrig. Grâce à son amie Cathy Giraud, elle a pu trouver une aide financière l’année dernière pour ouvrir un atelier de musique, afin de permettre aux jeunes d’utiliser cet art pour faire face à leur propre marginalisation. « La musique comporte des aspects éducatifs et est un moyen de socialisation au-delà des frontières sociales et culturelles. Enfin, la musique offre aux enfants et aux parents la possibilité d’une expression publique, de revendications pacifiques et de rêves de liberté », dit Doris Félicité.

A ce jour, une trentaine d’enfants du quartier se sont inscrits à ces cours de piano, de guitare, de batterie et de chant. Ils ont pu exprimer leur talent, hier, au Caudan Arts Centre à l’occasion du festival Étoiles Filantes, un concert à but pédagogique durant lequel seront interprétées diverses musiques du monde par les jeunes talents de demain.

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