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Consommation – Eric Mangar (Agronome) : Travailler sur la sécurité nutritionnelle de la population

Avec le prix des denrées alimentaires qui prend l’ascenseur et le pouvoir d’achat du citoyen lambda en chute libre, la question de la sécurité alimentaire, voire de la sécurité nutritionnelle du pays, devient de plus en plus urgente. Si le budget a fait la part belle à cet aspect-là et si des négociations sont en cours pour l’importation de certains produits de base, dont la pomme de terre récemment, il est également important de revoir nos habitudes alimentaires, car la situation n’est pas près de s’améliorer. C’est ce qu’affirme Eric Mangar, agronome et directeur du Mouvement pour l’Autosuffisance alimentaire (MAA), qui croit au potentiel de Maurice.

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Le constat est le même : les prix augmentent et le pouvoir d’achat du Mauricien a beaucoup diminué. Selon la Chambre d’Agriculture de Maurice (CAM), le pays est un importateur net de denrées alimentaires avec un taux d’autosuffisance global inférieur à 30%. Eric Mangar, qui milite depuis des années en faveur de l’autosuffisance alimentaire, est d’avis que pour s’en sortir, il faudrait envisager l’agriculture vivrière autrement d’une part, et d’autre part revoir la manière dont nous consommons certains aliments. « Il y a en ce moment beaucoup de questions sur le blé et le maïs qui a connu une augmentation de 200% sur le marché mondial, notamment due aux frais de transport », explique Eric Mangar. « Et si le maïs se vend aussi cher, comment nourrirons-nous nos poulets ? Le poulet qui représente d’ailleurs 70% de la composition de nos plats. » Avec une production locale de seulement 450 tonnes de maïs, Eric Mangar avance que cela n’est pas assez pour nos élevages et qu’il est important de « trouver des alternatifs qui soient aussi riches en protéine que le poulet. »

À cet effet, l’agronome préconise de capitaliser sur le poisson. « Nous avons déjà six bateaux semi-industriels qui pêchent au large de Saint Brandon, ce qui est bien, mais ce n’est pas assez. Ce qu’il faut, c’est un bon marketing de ce produit, car le poisson reste inaccessible pour beaucoup. L’on ne peut pas vendre le poisson aussi cher sur le marché. » Quant aux fameuses pommes de terre — qui ont valu un voyage dans la Grande Péninsule il y a une semaine — avec une consommation annuelle locale de près de 25 000 tonnes par an, il explique que la production locale, bien qu’importante, n’est pas suffisante. « Dans le cas de la pomme de terre, nous importons 90% des semences, et cela n’est pas nécessairement une bonne chose pour nous », ajoute-t-il. Eric Manger regrette ainsi qu’il n’y ait plus autant de recherches qu’avant sur la pomme de terre et sur ces autres denrées qui peuvent être produites localement. « Auparavant, le Mauritius Sugar Industry Research Institute (MSIRI) était le fer de lance du secteur agricole à Maurice, mais là, je sens qu’il y a un manque de motivation, d’engouement… À l’époque, ces jeunes techniciens s’engageaient pour la terre. »

Consolider notre bloc économique régional
Il poursuit que « nous devons nous adapter, car la situation n’est pas près de s’améliorer », dit-il, car dans le contexte actuel, avec le Covid et la guerre en Ukraine, nous vivons des moments inédits. « C’est le système alimentaire mondial qui nous fait importer, et ce, à travers les supermarchés. » Des supermarchés qui prennent, en effet, de plus en plus d’espace et qui modifient, sans que nous le sachions, nos modes de consommation. « La bonne partie de la nourriture que nous retrouvons dans les supermarchés n’a aucune logique nutritionnelle. » En effet, dans un rapport de l’Institut national de santé publique du Québec, l’on indique qu’« au cours des dernières décennies, le recours aux aliments produits en industrie a augmenté au détriment des aliments frais. Certains de ces aliments industriels, nommés aliments ultratransformés, sont typiquement riches en sucres, sodium ou gras saturés. Une consommation élevée d’aliments ultra-transformés est associée à une alimentation de moindre qualité nutritionnelle. » Pour Eric Mangar, il faut absolument aller vers une sécurité nutritionnelle, notamment dans le contexte actuel de crise. « On doit travailler sur la sécurité nutritionnelle de la population. »

En outre, Eric Mangar soutient que pour avancer vers une autosuffisance alimentaire, il faut sans conteste miser sur la coopération régionale. « Nous avons plusieurs blocs économiques dans le monde, nous devrions consolider le nôtre. » Il soutient que pour le maïs, « nous pourrions compter sur la coopération régionale en sollicitant notamment l’Afrique du Sud ou encore Madagascar. » Il soutient qu’il est sacro-saint de sécuriser l’apport nutritionnel en protéines de la population en encourageant les éleveurs à produire eux-mêmes leurs nourritures riches en protéines pour nourrir leurs élevages de cerfs. Le cerf coûtant moins cher que la viande de bœuf ou de cabri sur le marché local. « Les éleveurs ont ainsi besoin de leurs propres grinders et mixeurs pour fabriquer leurs propres nourritures. » Ce qui pourrait les rendre moins dépendants des produits importés.

Eric Mangar relève toutefois un point positif : Maurice est autosuffisant en légumes, « avec des jeunes qui s’engagent de plus en plus dans l’agriculture. » Un changement de mentalité et de comportement qui fait partie de ce processus de sécurité alimentaire. Il explique ainsi qu’il faut revoir certaines de nos habitudes alimentaires. Et qu’il faut apprendre à revenir à l’essentiel. D’ailleurs, il explique que le « diri ration » subventionné par l’État reste meilleur que le riz Basmati que nous achetons dans les grandes surfaces. « Ce riz n’est pas poli et est bien meilleur pour nous », explique-t-il. Idem pour les légumineuses, comme la voème ou l’ambrevade (pois d’angole) que nos grands-parents consommaient. « En cas de pénurie de grains secs, l’on pourrait facilement se tourner vers ces aliments tout aussi riches en nutriments », dit-il.

CAM : « Les superficies en plein champ sous cultures vivrières ont régressé de 10% »
Selon le récent rapport de la CAM sur la réduction de l’utilisation des produits phytosanitaires en cultures vivrières à Maurice, il est indiqué « de 2013 à 2020, les superficies en plein champ sous cultures vivrières ont régressé de 10%, alors que les quantités produites ont baissé de 20%. Cela pourrait s’expliquer par une intensification des activités sur les parcelles. L’agriculture intensive est une pratique agricole qui se veut quantitative sur des surfaces restreintes. En matière de gestion, il n’est pas impossible de constater une augmentation de l’utilisation de produits chimiques pour augmenter et maintenir des rendements dans un espace restreint. Le tout ayant définitivement un impact sur la fertilité des sols. »

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