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Ingénieures de chantier : Quatre femmes déboulonnent la tendance

— « Vous envoyez vos filles à l’école. Mais vous vous étonnez encore qu’elles pratiquent des métiers d’hommes ! »

La féminisation des métiers en bâtiment n’est plus une nouveauté. Mais il demeure que la proportion des femmes par rapport aux hommes pour des responsabilités jusqu’ici monopolisées par ces derniers dans l’industrie de la construction est encore minime. Les ingénieures de chantier, elles, commencent à ouvrir la voie à d’autres femmes dans cette profession stratégique du bâtiment. Une entreprise a même pris le parti de confier à quatre jeunes femmes la gestion des travaux électriques (entre autres) et de génie civil sur des chantiers, et pas des moindres, à travers le pays. Nous les avons rencontrées.

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Le portable collé à l’oreille, le visage sérieux, d’une voix posée mais ferme, Warda Auckburally demande à son interlocuteur : « Pouvez-vous descendre et m’apporter le plan […]. » Elle raccroche et attend ce dernier. Debout au milieu du chantier de Beau-Plan, entourée d’appartements en finition, Warda Auckburally est de passage, elle est attendue à un meeting. Arborant un foulard saumoné qui couvre ses cheveux, sous son casque de protection, et un rouge à lèvres discret, la femme de 36 ans revient d’un autre chantier d’envergure dans la région de Rivière-Noire. Traverser l’île, de chantier en chantier, est son quotidien. Warda Auckburally, ingénieure, est responsable du département électrique et mécanique de la compagnie de construction du groupe HYVEC. Sa position fait d’elle un maillon important et incontournable dans la compagnie.

Warda Auckburally : des diplômes pas pour le salon
Warda Auckburally est aussi une des rares femmes à occuper un tel poste dans le secteur de la construction. Jusqu’ici, cette responsabilité se conjuguait au masculin. Mais pour cette détentrice d’un BSC en Electrical and Electronic Engineering et d’un MSC en Building Services, ses études poussées à l’université de Maurice n’ont pas été faites pour que ses diplômes tapissent le mur du salon familial. D’ailleurs, face aux questions récurrentes sur son métier et son genre, de même que les réactions accompagnées de clichés, l’ingénieure a trouvé la réponse sur mesure et qui appelle à la réflexion : « Vous envoyez vos filles à l’école au même titre que les garçons. Mais vous vous étonnez encore qu’elles pratiquent des métiers d’hommes ?! »

Le plan qu’elle attendait est arrivé. Au sein de sa compagnie, l’ingénieure n’est pas la seule femme à porter le casque et des chaussures de sécurité. Trois autres jeunes femmes (Renu Dawoochund, Bye Bagyashree Gungaram et Mehreen Zeenat Heerah) ingénieures ont donné un autre visage à leur métier quand il se rapporte au bâtiment, au civil, à l’électricité et la plomberie. Avec quatre femmes à la tête d’équipes composées principalement d’hommes, le contexte est inédit. Pour en arriver là, elles le doivent d’abord à leur choix d’études, leurs compétences, leur caractère et les encouragements de la direction.

Renu Dawoochund : femme ou homme, on est ingénieur
« J’ai certes gravi les échelons », dit Warda Auckburally, qui n’avait que 25 ans quand elle a débuté dans ce giron. Elle participait alors à la mise en place d’un système de gestion de sécurité des ouvertures dans le milieu carcéral. Mais elle reconnaît : « Dans la compagnie, on m’a poussée à aller au-delà de mes limites. » L’ingénieure concède ne pas accorder de traitement de faveur à ses collègues femmes dont elle a la responsabilité. “Dans mon équipe, je vois des professionnels qui sont là pour travailler, pas leur genre. Si je favorise une femme, on dira avec raison que je fais du favoritisme”, avance cette dernière. Un avis que partage Renu Dawoochund, ingénieure civile avec dans la poche un Master of Technology qu’elle a décroché en Inde.

« Quand je suis sur un chantier, j’assume mes responsabilités en tant qu’ingénieure. Je planifie mon travail avec le site manager et m’assure que l’équipe fait sa part selon l’agenda établi et les derniers plans du projet. Being it a girl or a man, if you are a site engineer, you should just be there on the site, and giving your best for your job. I have to ensure that everyone on the site is working in a safe environment and abiding to the laws on safety and health”, dit-elle. Du campus de Polytechnics Mauritius au nouveau bâtiment de l’imprimerie du gouvernement, à des constructions privées, elle a participé à de nombreux projets qui portent son empreinte.

Bagyashree Gungaram : conduits électriques et plomberie, son terrain
Pendant qu’à Beau-Plan Warda Auckburally consulte le dessin qu’elle a reçu de son collègue Ally Torabally, au Chaland, l’ingénieure Bye Bagyashree Gungaram a l’œil sur les conduits électriques et supervise la plomberie des prochains locaux de la Mauritius Revenue Authority. À 30 ans, la jeune femme, diplômée de l’université de Maurice et d’une institution étrangère, confie que le chantier est aussi un terrain d’apprentissage. Elle ne se contente pas de s’acquitter de ses responsabilités et d’assurer la coordination entre les consultants du projet, mais elle s’intéresse aussi, dit-elle, à d’autres spécialités liées à l’architecture. Un intérêt qui lui rend service.

Elle a utilisé ses connaissances pour revoir les ouvertures chez elle. Quand elle s’est installée dans sa nouvelle maison il y a deux ans, après son mariage, c’est elle qui s’est également chargée du plan pour les installations électriques, le passage des câbles et de la plomberie. « J’ai conduit les travaux électriques chez moi. Même si je ne les fais pas, je les maîtrise », précise Bye Bagyashree Gungaram. L’achat des matériaux à la quincaillerie, elle en avait fait son affaire. « Le plombier ne savait pas que je m’y connaissais. Il était tout surpris » raconte Bye Bagyashree Gungaram. Et quand le siphon de l’évier s’est endommagé, le changer n’a été qu’un jeu d’enfant pour elle.

Intransigeance et respect
Attirée déjà par la physique au collège, Bagyashree Gungaram explique qu’elle fait partie d’une génération de jeunes qui voient le secteur de la construction sous d’autres perspectives, avec des changements dynamiques. Il arrive que cette vision et les acquis académiques des ingénieurs de la génération digitale ne mettent pas d’accord des routiers des chantiers. « On peut alors vous sortir des arguments comme : vous débutez tandis que moi j’ai 15 ans d’expérience. Et on voudra changer les directives que vous leur donnez », raconte l’ingénieure en électrique. « Dans une telle situation, il faut être intransigeant. Je me dois de faire respecter le plan de travail qu’on y adhère ou pas. Mais si on persiste et qu’on monte le ton, j’en fais autant et j’ai le dernier mot « , avance cette dernière.

Warda Auckburally, elle, ne passe par par quatre chemins : « Je crie beaucoup quand cela s’avère nécessaire et pour l’avancement des travaux. » Parfois, le silence et les demi-mots sous-entendent que les ordres provenant d’une femme ne sont pas bien acceptés. Sur un chantier où fourmillent une centaine d’hommes qui ont gravité dans cet univers depuis des décennies, le respect ne s’acquiert pas du jour au lendemain. La présentation de la collègue féminine à son équipe masculine est faite par un membre du management ou de la hiérarchie — ingénieure est une première étape vers le respect professionnel. Puis, chaque étape franchie, la tenue vestimentaire, la rigueur, l’autorité dégagée…, expliquent les ingénieures rencontrées, vont naturellement forcer ce respect. « Pour travailler sur un chantier, il faut avoir du caractère. » souligne Bye Bagyashree Gungaram, avant de poursuivre : « Mais pas que… il faut de l’endurance, car on marche beaucoup, être agile pour escalader les hauteurs, se prendre de la poussière. On a tort de penser que nous faisons un métier facile. »

M. Zeenat Heerah : génération construction durable
Celle qui s’assure du bon déroulement des travaux pendant la construction d’un mur de rétention sur un chantier, à Ébène, et qui accueillera plus tard un bâtiment de 12 étages s’appelle Mehreen Zeenat Heerah. Elle a 29 ans. Debout devant la fondation béante où des ouvriers s’activent à placer des colonnes de fer, l’ingénieure civil qui les observe a l’apparence d’une étudiante. Qu’on ne s’y méprenne pas ! Cette détentrice d’un Bachelor en ingénierie civile de la SEGI University de Malaisie et d’un Master en construction durable de l’université de Liverpool (branche chinoise) à la voix fluette est dans son élément.
“Cela arrive qu’à première vue, qu’on ne devine pas que je suis ingénieure. Et même si on peut penser qu’il est possible de faire sans mes consignes, on se trompe ! Je me fais bien comprendre !” confie Mehreen Zeenat Heerah, sans se défaire de son sourire. Sa spécialisation en construction durable est un atout dans son métier. “Avec le changement climatique, le secteur du bâtiment adopte une démarche environnementale. J’y participe pleinement en apportant des suggestions pour intégrer la nature dans les projets sur lesquels nous travaillons, comme trouver des alternatives à l’asphalte pour un parking ou encore faire la gestion des eaux pluviales”, explique l’ingénieure.

Réflexes professionnels
Il y a encore quelque temps, Mehreen Zeenat Heerah supervisait d’autres travaux sur un autre chantier, celui d’un hôtel. « Ce mur de rétention est une urgence », dit-elle pour expliquer sa présence sur le chantier où nous la rencontrons. Chaque mètre cube de terre enlevé a été calculé par la jeune femme. Et ce n’est pas tout. Elle a pour tâche de vérifier la qualité des travaux, les matériaux, y compris les carreaux et les appareils sanitaires, selon leurs spécifications, voire le faux plafond pour le bâtiment en construction.
Sur le chantier, à la maison ou ailleurs, “les réflexes professionnels, fait remarquer Mehreen Zeenat Heerah, reviennent.” Elle raconte : “Récemment, en cherchant les causes d’une fuite dans notre douche à la maison, j’ai identifié d’autres problèmes et relevé des défauts laissés à l’époque pendant les travaux électriques. Depuis que je suis dans la construction, là où je vais, j’ai les yeux grand ouverts sur la finition des structures. L’autre jour je suis entrée dans un magasin neuf et au lieu de faire mes achats j’ai commencé à relever tous les défauts. C’est plus fort que moi.”

Le mariage un obstacle ou pas…
Si les métiers dans le secteur de la construction se féminisent davantage et offrent de plus en plus de perspectives attrayantes aux femmes, il demeure quelles font aussi le choix de changer d’orientation professionnelle au bout de quelques années. En fondant un foyer, la femme est souvent la première dans le couple à revoir son avenir professionnel pour concilier son travail et sa vie familiale. Warda Auckburally, célibataire, n’adhère pas à cette vision : “Mariée, j’aurais adapté mon planning pour équilibrer mon travail et ma maison. Le mariage n’est pas un obstacle si les responsabilités sont partagées équitablement dans un foyer.”

Pour Mehereen Zenat Heerah, le mariage n’est pas dans ses projets immédiat. “J’ai encore trop de choses en plomberie et en électricité à apprendre”, assure la jeune femme. Du côté de Bye Bagyashree Gungaram, la question ne se pose pas.

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