Le 26 juillet 2020, Pointe d’Esny se réveille avec la triste image de l’épave du MV Wakashio drossée sur ses récifs. Le navire japonais, battant pavillon panaméen, s’est échoué la nuit précédente, le 25 juillet, en début de soirée.

Douze jours après, alors que les autorités mal préparées et incapables d’agir à cause du mauvais état de la mer, le bateau déverse son contenu de carburant dans nos lagons, causant une marée noire sur plusieurs kilomètres de côte, de Blue Bay à l’île aux Cerfs, mettant cette région de l’île doublement à genoux dans le sillage de la Covid-19. Deux manifestations populaires, l’une monstre à Port-Louis, et l’autre tout aussi importante, contraignent le gouvernement à mettre sur pied un Court of Investigation avec des attributions larges et précises.

Les « Terms of Reference » donnent à la Court of Investigation la tâche d’enquêter et de faire la lumière sur les circonstances ayant conduit à l’échouement du MV Wakashio et à la rupture de la coque du vraquier. Elle a aussi pour mission d’établir si les pratiques et procédures habituelles de suivi et de surveillance des navires dans nos eaux territoriales ont été suivies.

En outre, la Cour devra déterminer la cause, l’ampleur et les conséquences des dommages causés par le MV Wakashio, y compris la marée noire induite par la brisure de la coque du vraquier qui a entraîné le déversement d’hydrocarbures dans les lagons du sud-est du pays. Le président de la Cour et ses assesseurs devront aussi évaluer les dommages qui en résultent pour l’environnement marin et côtier. La Cour d’investigation devra, de même, déterminer l’efficacité de la préparation et de l’intervention des institutions liées à ce secteur en ce qui concerne les accidents maritimes pour évaluer leur rôle dans l’échouement et la rupture de la coque du MV Wakashio. Les réponses à ces questions devront être apportées par Abdurrafeek Hamuth, ancien Puisne Judge, qui a été désigné comme président de la Cour d’investigation qui sera assisté de Jean-Mario Geneviève, Marine Engineer et Marine Surveyor, et Johnny Lam Kai Leung, Marine Surveyor. La Court of Investigation écoutera aussi les témoignages et recommandations des membres du public qui peuvent assister aux auditions publiques, même si l’accès à la salle d’audience est limité en raison du protocole sanitaire. C’est dans un contexte apaisé qu’a débuté, le mardi 19 janvier. Voici un récit des cinq séances qui se déroulées pour l’instant.

La 1e séance du 19 janvier
Avisa Coopen : « Il y a eu négligence de la part du capitaine »
Le capitaine Avisa Coopen, Deputy Director of Shipping, auquel a été confiée la responsabilité de mener l’enquête préliminaire, préalablement aux travaux de la Court of Investigation, a été le premier témoin à avoir été auditionné, le 19 janvier, par l’Assistant Solicitor General, Me Rajkumar Baungally. Avisa Coopen a fait ressortir, lors des premières minutes de l’audition, qu’«il y a eu non-respect du passage plan qu’aurait dû suivre le navire en Indonésie, à l’île de Rondo et durant les cinq jours qui ont précédé le naufrage du MV Wakashio sur les récifs de Pointe d’Esny». Me Rajkumar Baungally s’est alors appesanti sur les contours de ce changement de trajectoire mentionné par Avisa Coopen dans son rapport, en demandant à ce dernier s’«il était normal de ne pas respecter un tel plan?» Ce à quoi Avisa Coopen a répondu que non. «Il y a effectivement eu négligence de la part du capitaine du MV Wakashio qui a donné l’ordre, le 20 juillet, d’accoster Maurice afin de capter un signal Wi-Fi pour que les membres de l’équipage puissent téléphoner à leurs proches.»

Johnny Lam Kai Leung, l’un des assesseurs d’Abdurrafeek Hamuth, a alors pris la parole pour soutirer des informations au Deputy Director of Shipping sur le rôle joué par le capitaine, le 25 juillet, jour du naufrage du navire japonais battant pavillon panaméen. «Vers 17h, le capitaine a donné l’ordre de se rapprocher davantage des côtes mauriciennes, avant qu’il ne rejoigne d’autres membres de l’équipage pour fêter l’anniversaire d’un collègue où l’alcool était servi aux convives», a indiqué Avisa Coopen qui révélera par la suite que le navire était en pilotage automatique au moment de l’échouage. La séance du 19 janvier a aussi été marquée par l’audition du capitaine Manu, patron du National Coast Guard (NCG). Ce ressortissant indien, dont le contrat a pris fin ce mois-ci, a souligné, en réponse à une question de Me Baungally, qu’«aucun signal de détresse n’a été reçu avant l’échouement du vraquier. La NCG a contacté le MV Wakashio pour la première fois à 18h15. Nous avons maintes fois tenté de contacter le MV Wakashio, mais en vain. Ce n’est qu’après le naufrage que le navire a contacté la NCG».

Le capitaine Manu a laissé transparaître son manque d’assurance au moment où Me Baungally a tenté de lui tirer les vers du nez sur les autres actions prises par la NCG quand personne ne répondait. «Il n’y avait rien de suspicieux. S’il avait été en détresse, le capitaine aurait envoyé un signal. Ce n’était pas prudent de faire sortir les petits bateaux de la NCG dans la mesure où la mer était houleuse», a répondu le ressortissant indien.

Le 20 janvier : Le patron du NCG décontenancé
Le capitaine Manu a, une nouvelle fois, été soumis à un feu roulant de questions, le 20 janvier, lors de la deuxième séance, avant de regagner la Grande Péninsule, vendredi. Il a été incapable de répondre à une question du Marine Engineer, Jean-Mario Geneviève, au sujet du «seul appel de la NCG qui a été enregistré, sur les cinq effectués, à bord du MV Wakashio». Avare de détails, le capitaine Manu a évoqué l’éventualité qu’il y ait eu un problème technique.

Le 22 janvier
Jean Mario Geneviève: «Pourquoi n’ont-ils pas jeté l’eau pompée à la mer? »

Euloido Espellago et Amisto Sarausos, deux ingénieurs, ont été assignés à la barre des témoins, le 22 janvier, lors de la troisième séance où il a surtout été question des différentes manœuvres effectuées par l’équipage avant l’incident. Euloido Espellago a laissé entendre qu’«entre 18h30 et 18h50, alors que j’étais en train de dîner, le navire a changé de vitesse pour passer à 72 rotations par minute (rmp), ce qui est considéré dans le milieu comme une vitesse économique. L’ordre venait de l’ingénieur en chef». Il ajoute qu’«à 19h20, j’ai ressenti une vibration anormale alors que j’étais dans la salle des machines. J’ai su que les choses n’allaient pas comme il fallait. J’ai alors reçu l’ordre d’arrêter la machine. En vain, les choses se sont corsées.» L’alarme s’est déclenchée à 20h29 annonçant qu’environ un mètre d’eau avait atteint la salle des machines.

Les assesseurs et experts maritimes, Johnny Lam Kai et Jean-Mario Geneviève, ont pris le relais de Me Rajkumar Baungally pour des questions plus techniques. Compte tenu de son accent (philippin), Euloido Espellago avait du mal à se faire comprendre. Le président de la Court of Investigation, Abdurrafeek Hamuth, lui a alors demandé de bien articuler, sous peine d’une mauvaise retranscription de son témoignage. Jean-Mario Geneviève lui a alors demandé «pourquoi n’avoir pas pompé l’eau infiltrée et la jeter à la mer, au lieu de la transférer dans un autre réservoir, comme il est autorisé en cas d’urgence?» En guise de réponse, Euloido Espellago a indiqué que «l’eau s’est mélangée à de l’huile lourde, ce qui aurait provoqué une pollution». Cette réponse n’a pas convaincu Jean-Mario Geneviève qui souligne que «l’équipage aurait dû, compte tenu de la gravité de la situation, s’évertuer à ce que le navire ne prenne pas l’eau et ne sombre pas. On connaît aujourd’hui les conséquences».

Le 25 janvier
Le «birthday boy» : “We had been pumping water for several days”
«Pour ma fête d’anniversaire, j’avais apporté deux bouteilles de whisky et une boîte contenant 24 cannettes de bière.» C’est ce qui ressort de la version des faits du quatrième ingénieur du MV Wakashio, Joe Marc Monica, lors de cette quatrième séance qui s’est déroulée le lundi 29 janvier. Répondant aux questions de Me Rajkumar Baungally, le «birthday boy» a souligné qu’il avait terminé son service à midi ce jour-là et que dans l’après-midi, ses collègues ont orchestré une fête pour lui dans la mess room. «Tout le monde était au courant que c’était mon anniversaire depuis deux semaines déjà. Il n’y avait pas lieu de demander une permission ou lancer des invitations, sauf que le Chief Officer m’avait dit que le capitaine était en colère, car je ne l’avais pas invité à mon anniversaire. Je l’ai alors appelé pour l’inviter à rejoindre les cinq personnes qui étaient déjà de la partie», a déclaré Joe Marc Monica qui ajoute avoir passé une quinzaine de minutes dans la mess room pendant la fête avant de retourner à sa cabine pour se préparer à reprendre le service la nuit qui a débuté à 20h30.

Joe Marc Monica a indiqué dans la foulée qu’il n’avait pris qu’une seule cannette de bière et que «personne ne consomme d’alcool pendant le service». Le quatrième ingénieur a expliqué qu’à 1h28, il est retourné dans la salle des machines et que le moteur s’était déjà arrêté. «Le moteur tournait alors à 68rpm et il n’y avait aucun bruit anormal, sauf une vibration», laisse entendre Joe Marc Monica qui ajoute qu’ils n’ont pas pu empêcher l’eau d’entrer dans le navire, mais qu’ils ont uniquement tenté d’arrêter la pression. «Nous avons seulement réduit le débit. Avec la pompe de service général d’incendie, nous avons pompé l’eau au cinquième niveau dans le réservoir supérieur. We had been pumping for several days», indique-t-il.

Le 27 janvier
Marc Martinez : « Si j’avais été sur le pont, j’aurais pu donner l’alerte »
La cinquième séance de la Court of Investigation a été marquée par l’audition de quatre membres de l’équipage du navire, dont le jeune matelot Marc Martinez qui a fait une révélation de taille, sur ce fatidique 25 juillet. «Le Chief Officer m’a informé que je pouvais me reposer ce jour-là et de ne pas effectuer de tour de garde dans l’après-midi. C’était quelques heures avant l’échouage. Je ne suis pas au courant si j’ai été remplacé ou pas», souligne le jeune matelot à qui incombe la responsabilité de faire le guet à l’aide de jumelles.

Pressé de questions par Me Baungally, Marc Martinez répond ne pas avoir posé de questions au Chief Officer quand celui-ci lui a demandé de ne pas prendre ses fonctions de vigile. A une question du président de la Court of Investigation, Abdurafeek Hamuth, il a souligné que «si j’avais été sur le pont ce soir-là, j’aurais pu donner l’alerte».

L’autre témoignage ayant retenu l’attention lors de cette séance est celui du mess boy, Dhruv Tandel, qui a affirmé qu’hormis les deux bouteilles de whisky pour la fête d’anniversaire, le capitaine, accompagné du Chief Officer et du Chief Engineer, lui ont demandé d’apporter une autre bouteille de whisky quelques heures avant le naufrage. «Le capitaine m’a aussi invité à venir prendre un verre», souligne Dhruv Tandel. La prochaine audience de la Court of Investigation se tiendra le 3 février.