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– Leurs ventes ont chuté de 90% depuis mars
– Les vols sur Rodrigues ne leur rapportent que de faibles revenus
– La quarantaine décourage les Mauriciens à prendre l’avion
– « La question de licenciement va se poser le jour où il n’y aura pas de WAS… »

Le secteur touristique “inbound” a périclité depuis mars, et il en est de même pour le tourisme “outbound”, c’est-à-dire les Mauriciens qui voyagent. Depuis la fermeture des frontières, les agences de voyages sont carrément aux abois. Plus de vols à remplir, plus de vacances outre-mer à organiser pour les clients, bref plus de rentrées d’argent ! La pandémie a fait reculer leurs ventes de 90%.

Fin mars a été synonyme de choc brutal pour les agences de voyages avec le confinement et la fermeture totale des frontières. « Nous survivons », lâche le responsable d’une agence de voyages. Durant les jours et les semaines suivant l’annonce de la fermeture des frontières, les ventes ont connu un arrêt brutal et inattendu. Lorsque le gouvernement a rouvert les liaisons avec Rodrigues, cela a été un petit soulagement – vraiment petit – car les ventes sur Rodrigues ne représentent qu’une très faible proportion du chiffre d’affaires des agences. En outre, il s’agit d’un marché local et d’une destination très “price sensitive”, fait ressortir Umarfarooq Omarjee, directeur de The OMJ Company.

Il y a cinq à six vols par jour sur Rodrigues et ces vols sont effectués en ATR de 72 places. Les vols sont « plus ou moins remplis », dit-on, jusqu’à la fin de l’année. « Pour les deux dernières semaines de décembre et la première semaine de janvier, les établissements rodriguais sont pleins à 90% », déclare Umarfarooq Omarjee. Il s’agit certes d’un bon signe pour la petite île, mais pas vraiment de quoi se refaire une santé pour les agences de voyages…
À part Rodrigues, il n’y a que très peu de vols vers l’extérieur à ce jour. Quelques vols d’Air Mauritius, une fois chaque quinzaine sur Paris, plus quelques vols effectués de temps en temps en fonction de la demande.

Mais cela ne suffit guère à couvrir les frais des agences de voyages. Il y a aussi deux vols d’Emirates par semaine, le mardi et le dimanche en Boeing 777. « Le segment Rodrigues est marginal et toutes les agences se concentrent dessus. Donc, cela ne représente pas une part importante pour nous. On diversifie un peu, on vend les forfaits hôteliers aux Mauriciens pour les week-ends mais notre survie dépend du Wage Assistance Scheme, sans ça nous serions morts », dira Jeenarain Soobagrah, directeur de Bonny Air Travel & Tours. Umarfarooq Omarjee est du même avis. « Sans le WAS, le secteur touristique dans son ensemble aurait disparu de manière tragique », dit-il. « La question de licenciement va se poser le jour où il n’y aura pas de WAS », poursuit Jeenarain Soobagrah.

Car la situation actuelle est dramatique pour les agences de voyages, leurs ventes ont chuté de 90% avec la rareté des vols. « Nous sommes dans la dure réalité. Nos chiffres tombent semaine après semaine et nous voyons clairement que nous travaillons à perte. La COVID nous est tombée sur la tête et ça fait très mal », explique Jeenarain Soobagrah. « Le jour où le gouvernement décidera qu’il n’y aura plus de WAS, il y aura des licenciements massifs. Les gros tour-opérateurs ont déjà licencié car il n’y a pas de touristes.

Leur flotte de véhicules et de cars dort dans leur cour. Ce sont des actifs qui se déprécient jour après jour. Et à ce jour, je ne vois pas de reprise avant six mois ou même en 2022 ou 2023. Tout a changé. Nous vivons dans l’incertitude la plus complète, en espérant qu’un jour les voyages reprendront ! » confie-t-il.

À ce stade, a-t-on appris, plusieurs petites agences de voyages – dont des “non-IATA” – auraient déjà fermé boutique. Et certaines grosses agences, notamment celles vendant des croisières, seraient aussi au bord de la faillite, car non seulement elles n’ont plus de vols mais une bonne partie de leur business était basée sur les croisières qu’elles vendaient aux Mauriciens.
Et les dégâts sont palpables. Chez Bonny Air Travel & Tours, l’agence de Port-Louis a déjà fermé ses portes depuis le mois de mai et les employés ont été transférés à l’agence de Candos où ils travaillent en alternance avec quelques jours de télétravail. « Les coûts étaient trop élevés à supporter, environ Rs 100 000 par mois », concède Jeenarain Soobagrah. Il faut compter la location, le reste de la masse salariale non couverte par le WAS, les frais de communication, de téléphone, d’électricité, etc. « C’est la dure loi de la COVID mais à bien y voir, c’est aussi dans la logique des choses. On n’a plus vraiment besoin de bureau aujourd’hui. Il y a 15 ans, nous avions des “walk-in clients”. Aujourd’hui, les clients se déplacent uniquement pour les démarches de visa. La majorité ne met jamais les pieds en agence.

Les temps ont changé grâce à Internet et les transferts bancaires. Tout se fait via mail. » D’ailleurs, Bonny Air Travel & Tours avait deux agences, à Flacq et Grand-Baie, qui ont été fermées pour les mêmes raisons.

Pour le mois de décembre, la note sera encore salée pour le secteur. En tant normal, il réalise 20% de son chiffre annuel pendant ce mois où de nombreux Mauriciens partent célébrer les fêtes à l’étranger. Selon nos calculs et hors pandémie, une agence de voyages réalise des ventes moyennes de Rs 25 millions en décembre contre Rs 15 millions pour un autre mois. Mais pour décembre 2020, cela ne dépassera pas Rs 2,5 millions… « Nous avons vendu pour Rs 1,8 million en novembre et ce sera presque la même chose pour décembre », avoue un directeur d’agence qui préfère garder l’anonymat.

Pour les grosses et moyennes agences, la situation est compliquée mais les petites agences sont aussi dans le rouge. Pour l’une d’entre elle, basée à Port-Louis et comptant huit salariés, les choses n’ont pas été évidentes à gérer mais la solidarité a primé. « Tout le monde a mis la main à la pâte. Nous travaillons comme une famille. Je n’ai pas fait appel au WAS mais j’ai parlé à mes employés et nous avons baissé les salaires de 25% », dit le directeur de l’agence. « Nous n’avons pas d’autre choix. Nous vendons un peu de forfaits dans des hôtels aux Mauriciens, mais dans ce créneau il y a trop de compétition », se plaint-il.

Chez Omarjee Holidays, la filiale aviation a enregistré un coup dur en février dernier avec l’arrêt de la desserte d’Alitalia, alors que la COVID-19 frappait l’Italie de plein fouet à ce moment-là. « La saison devait reprendre en octobre mais c’est toujours impossible. On espère bientôt pouvoir reprendre les vols d’Alitalia sur Maurice », a fait part Umarfarooq Omarjee. « Nous faisons partie d’un groupe familial et deux de nos clusters sont en difficulté et la situation est très compliquée. On essaie de gérer tant bien que mal la crise et on attend tous le vaccin qui serait une bonne nouvelle. Pour survivre, on a dû compter sur le WAS et nous avons aussi baissé nos coûts, mais les coûts fixes sont toujours là. Quand il y aura la reprise, tout aura changé. La façon de voyager aura changé, ce sera un new normal. »


Rebutés par la quarantaine
Selon le directeur d’une petite agence de voyages de la capitale, ce n’est tant pas virus ou la fermeture des frontières qui empêchent les Mauriciens de voyager, mais surtout… la quarantaine. « Ils peuvent se rendre à Dubaï par Emirates ou prendre un des vols d’Air Mauritius sur Paris ou Londres, mais ils ont peur de la quarantaine au retour. C’est clair que c’est cela qui freine nos ventes », dit-il. Résultat, les rares Mauriciens qui prennent l’avion depuis ces dernières semaines sont ceux qui vont faire de longs séjours à l’étranger, afin d’espérer rentrer lorsque la quarantaine sera abolie ou les étudiants qui partent étudier à l’étranger et qui ne reviendront pas de sitôt ou encore, ceux qui sont obligés de partir pour des soins médicaux. Outre le désagrément d’enfermement, le coût de la quarantaine effraie les potentiels voyageurs. Par exemple, si vous allez à Dubaï, il faut compter quelque Rs 43 000 pour le billet d’avion et Rs 40 000 pour la quarantaine.


Emirates fait débat
Emirates a toujours été pointé du doigt pour diverses raisons dans le passé. À un moment, la ligne était accusée de « puiser dans l’assiette » d’Air Mauritius. Et depuis quelques semaines, comme par hasard, c’est uniquement Emirates qui est autorisée à desservir Maurice. Les autres lignes étrangères ne desservent pas le pays. Seule Emirates fait deux liaisons chaque semaine, une situation qui fait jaser dans les milieux. « Pourquoi favoriser Emirates ? » demande un agent de voyages qui ajoute : « Pourquoi les autres lignes n’ont pas le droit de desservir Maurice ? » D’autres opérateurs déclarent que les autres lignes aériennes ne seraient « pas intéressées » à desservir le pays.