Depuis un an, ils ne sont pas remontés sur scène. Les lumières sont éteintes et les paillettes ne scintillent plus. Pour ces artistes à plein-temps, l’art est loin d’être qu’une simple passion. C’est un métier et c’est ce qui leur a permis de subvenir aux besoins de leurs familles. Mais avec la crise sanitaire qui perdure, les hôtels et les salles de spectacle qui restent fermés… c’est la dure réalité du chômage forcé.

Ceux qui ont eu l’occasion de participer aux consultations avec le ministre des Finances, Renganaden Padayachy, la semaine dernière, n’ont pas hésité pour tirer cette partition signée détresse. Toutefois, ils ne s’attendent pas à grand-chose pour eux dans le budget. Avec la pandémie, leur avenir est plus sombre que jamais. Ils ne savent quand ils vont pouvoir recommencer à travailler.

D’habitude, ils font rire le public. Jusqu’à en pleurer. Aujourd’hui les membres de la troupe Komiko n’ont pas le cœur à l’humour. Voilà plus d’un an qu’ils ne travaillent pas. Alors qu’ils essayaient à peine de se relever des effets du premier confinement, ils ont dû refermer à nouveau, en raison de la résurgence de la COVID-19 dans le pays. Face aux chiffres désemparés affichés au tableau économique, ils ne gardent pas grand espoir d’un éventuel soulagement avec la présentation du budget par le Grand Argentier.

Wesley Duval, porte-parole de la troupe, en l’absence de sa sœur Miselaine, avance : « avant la COVID c’était déjà très compliqué pour les artistes. Maintenant, c’est quasiment impossible de travailler. Après le confinement l’année dernière, nous avons mis trois mois avant de pouvoir reprendre les spectacles et voilà qu’a surgi la deuxième vague. Les gens ne vont pas revenir au théâtre de sitôt. Cà c’est dûr,» concède-t-il avec amertume.

Si pour l’heure, en tant que compagnie, Komiko a pu bénéficier du Wage Assistance Scheme pour la dizaine de comédiens à plein-temps, Wesley Duval rappelle qu’il faudra quand même rembourser les sommes obtenues par la suite. « Sans compter qu’il y a la location de la salle à Bagatelle. Pendant un an, on n’a pas travaillé et cela nous pose des problèmes pour honorer nos engagements. » La troupe a suggéré au ministère des Arts et du Patrimoine culturel de les aider à avoir des contrats pour vendre leurs produits. « Il y a des plateformes comme MyT ou la MBC qu’on aurait pu utiliser, mais pour l’heure, on nous a plutôt suggéré de faire une demande sous l’Artist Assistance Scheme, pour obtenir de Grant et tourner un nouveau film. D’abord, Rs 75 000 sont loin d’être suffisantes pour tourner un film et puis, qu’est-ce qu’on fait après le film ? »

L’année dernière, après le confinement, le ministère avait élaboré un projet pour permettre aux artistes de Perform en ligne et ils devaient être rémunérés pour cela. Ils ont été nombreux à se faire enregistrer, mais le projet a été un mort-né au ministère, dont la proximité avec Lakwizinn du Prime Minister’s Office est indéniable. À ce jour, Wesley Duval dit être dans le flou total et ne sait quand les spectacles vont reprendre comme avant. « Il y avait le projet pour le statut des artistes. On a assisté à des conférences, il y a des experts étrangers qui sont venus et depuis, on attend toujours. On dit qu’il faut préparer la loi. Je ne comprends pas pourquoi cela prend autant de temps alors qu’il y a d’autres lois qu’on amende rapidement. »

Laissés sur la touche

Joëlle Coret, chanteuse qui évolue dans le circuit hôtelier, ne travaille pas depuis un an non plus. Pour l’heure, elle bénéficie d’un soutien financier du gouvernement sous le Self Employed Assistance Scheme pour le secteur, mais elle ne veut pas rester les bras croisés pour autant. « Cette allocation de Rs 10 200 nous aide, mais cela ne va pas durer pour tout le temps. J’aurais aimé pouvoir travailler. J’ai soumis quelques propositions au ministère des Arts et du Patrimoine culturel, mais on n’a rien de concret pour le moment. Si on avait un espace où on pouvait faire quelques performances, cela nous rendrait actifs en même temps,» dit-elle.

Quelque 2 000 artistes, qui travaillent dans le secteur hôtelier, se retrouvent au chômage depuis l’arrivée sur scène du virus invisible. Sans compter que certains artistes ne bénéficient pas toujours de l’allocation du gouvernement. La question a été soulevée par le député Franco Quirin à l’Assemblée nationale récemment. Renganaden Padayachy, a répondu que de juin 2020 à février 2021, 367 artistes répondant aux critères d’éligibilité avaient bénéficié du Self-Employed Assistance Scheme et qu’un montant total de Rs 17 millions avait été déboursé. Toutefois, il n’était pas au courant pour ceux qui n’ont pas bénéficié de cette aide.

Devant les incertitudes au niveau du secteur hôtelier, Joëlle Coret confie que les artistes sont dans le flou total quant à leur avenir. « Il y a des gens qui ont travaillé pendant 20 à 30 ans dans l’animation à l’hôtel et qui sont proches de l’âge de la retraite. Ce ne sera pas évident pour eux d’aller chercher un travail dans un autre secteur, » reconnaît-elle. Elle n’est pas restée les bras croisés. Avec quelques amis, elle a monté le collectif Nu Lar Nu Viv, qui opère comme une coopérative, et a présenté le spectacle Confinement Show en ligne, avant d’être repris au Caudan Arts Centre.

Solidarité et syndicat

Avec le deuxième confinement, l’incertitude est encore plus grande. En attendant une reprise du secteur, Joëlle Coret et ses amis préparent le Confinement Show 2. « Nous n’avons pas encore décidé de la date, mais nous essayons de bouger, de chercher des solutions. Notre talent, c’est ce qui nous permet de vivre, » dit-elle. Parallèlement, Joëlle Coret compte réactiver le syndicat des artistes qu’elle avait lancé en 2006. « Nous avons vu qu’aujourd’hui, avec la pandémie, les artistes sont en train de souffrir doublement et il n’y a personne pour défendre nos intérêts. Or, j’avais lancé, en 2006, l’Union of Artists et le syndicat avaient été dûment enregistrés en 2008. L’un de nos combats, justement, était d’avoir un statut pour les artistes, » devait-elle s’appesantir.

Malheureusement, dit-elle, tout le monde l’a laissé tomber. Les artistes ne voulaient pas rejoindre le syndicat de peur de perdre leur emploi. « Or, si on était organisé, cela aurait fait une force et nous aurait permis de mieux défendre nos droits. Car nous sommes des travailleurs comme tous les autres. Aujourd’hui, je vois beaucoup qui parlent sur les réseaux sociaux. Mais souvent, les artistes sont tout autant fautifs que les autorités. D’autres avant moi avaient aussi essayé de mobiliser les artistes et cela n’a pas marché. Tant qu’on va opérer en mode chacun pour soi, on ne va pas avancer, » martèle-t-elle.

En attendant une éventuelle évolution de la situation, Joëlle Coret dit assumer sa part de responsabilité en faisant la promotion des artistes. « J’ai créé une page sur Facebook intitulée Focus on Artists. J’y présente les artistes qui travaillent dans le circuit hôtelier et retrace leur parcours, notamment. Souvent les gens ne les connaissent pas. On croit que ceux qui chantent à l’hôtel ne se contentent que de faire des Covers. Mais il y en a qui ont beaucoup de talents et qui méritent d’être valorisés. »

Joëlle Coret dit regretter également que les artistes soient souvent les premiers sacrifiés quand les choses vont mal. Elle cite, en exemple, la réouverture partielle des hôtels après le premier confinement et le fait que les artistes n’avaient pas été rappelés. « Aucun artiste n’a travaillé pour cette réouverture. Même si c’était pour la clientèle mauricienne, on aurait pu nous appeler et on aurait montré aux Mauriciens ce que nous présentons généralement aux touristes. Malheureusement, cela n’a pas été le cas. »