Marchande de légumes, pilote, restauratrice ou prestataire de service dans le tourisme: le Covid-19 a chamboulé leur vie à différents degrés cette année, sans faire de distinction. Perte d’emploi, perte d’argent et de business, perte d’un être cher après la contamination au virus… cette pandémie continue à faire du tort à des familles qui ne pourront jamais oublier les dégâts qu’elle leur a causés.

« Kan mo mama koze, tann zis so lavwa dan lakaz. Kouma li desann dan bis pou li rant lakaz, dimounn pou aret li pou koze », confie Lovna Jokhonah, 34 ans, qui parle de sa mère, Chundunnee, au présent. « Parce que je ne l’ai pas vue quand elle nous a quittés, j’ai du mal à croire qu’elle est décédée ! » dit la jeune femme. Chundunnee Jokhonah avait 52 ans quand elle a été contaminée à la Covid-19. C’était il y a un peu plus de cinq mois. Après une brève hospitalisation à la clinique où elle a travaillé comme cleaner, elle a été transférée à l’hôpital ENT où elle a rendu l’âme. « Mon père, mon frère, ma soeur et moi-même étions en quarantaine quand on a incinéré ma mère. Je n’ai pas de mots pour décrire la souffrance que j’ai ressentie. Mo ankor pe soufer, mo gagn boukou sagrin, boukou douler », confie Lovna Jokhonah.

Les décès qui s’enchaînent depuis plusieurs jours lui font penser aux épreuves qu’elle a endurées et qui sont encore vives. Déchirée entre le deuil et la colère, l’habitante de La Flora laisse parler son cœur. Elle en veut à la Covid-19, mais pas que… de lui avoir ôté la personne qui lui était la plus précieuse dans sa vie. « Pourquoi n’avoir pas fait un lockdown strict ? Pourquoi est-ce que le Premier ministre a cédé devant la pression économique. Li nek pe pans pou ramas kas. Mo anvi dir li : Ou enn Premie minis, ou kouma dir enn papa pou lepep. Enn papa pa kapav galoup derier kas. Get kouma dimounn pe mor ! Met enn lockdown total », lance t-elle.

« Mo nepli krwar dan bondie »
Plus jamais, sa vie ne sera comme avant, dit Lovna Jokhonah. D’ailleurs, depuis le jour où sa mère est morte, la jeune femme a perdu la foi et ne pratique plus sa religion. « J’ai pleuré et imploré Dieu chaque jour pour la guérison de ma mère. Mo’nn priye boukou, be kifer mo mama pa’nn geri ? Mo ne pli kapav krwar dan bondie. Ma mère était une personne pieuse. Chaque année, pour Maha Shivaratree, elle ravitaillait les pèlerins devant le Shivala qui se trouve à côté de sa maison. Mo pou kontign fer sa pou li, mem si mo pa krwar dan bondie aster », confie Lovna Jokhonah.

Un de ses plus grands regrets, dit-elle, est que sa mère n’a pu profiter de sa maison. « Nous étions pauvres. Nous avons vécu dans une petite maison en tôle à Bois-Chéri. Avec mon père, ma mère a contracté un prêt bancaire et ils ont construit une maison en béton. Bizin dir fek mont lakaz. Li pa’nn gagn ase letan pou profit li. Elle adorait son travail et la mer. Nous y allions souvent en famille. Depi li’nn mor mo pa’nn al lamer. » Comme chaque jeudi et dimanche, Lovna Jokhonah s’est rendue à la foire de Rose-Belle ce matin pour y vendre des légumes. « Aujourd’hui encore, quelqu’un me parlera d’elle. Mo pou gagn sagrin. C’est comme ça toutes les semaines… », dit-elle.

Sa carrière de pilote s’est effondrée
La naissance de son enfant il y a quelques mois avait fait disparaître le cauchemar que lui a fait vivre la situation à Air Mauritius. Ashvin (nom modifié) est pilote. Depuis le 1er du mois, avec 17 autres pilotes, il a été contraint d’accepter un congé sans solde de cinq ans. Pour Ashvin — même si MK a signifié la possibilité d’un rappel si le contexte le permet —, une chose est évidente : « Il faut trouver du travail » et oublier l’aviation. Pour construire son avenir, Ashvin n’a pas attendu pour s’y mettre. Mais pour ce pilote désillusionné qui se retrouve actuellement sans emploi et sans revenu, c’est aussi le travail accompli dans le passé, les années d’études et les sacrifices consentis pour concrétiser un rêve de petit garçon qui ont pris un coup.

Ancien lauréat au Higher School Certificate de Cambridge, Ashvin a assisté impuissant à l’effondrement de sa carrière, tel un château de sable au moindre coup de pied ! Comme certains de ses collègues à MK, Ashvin pensait avoir trouvé une alternative dans la restauration en attendant de reprendre le vol. Avec des membres de sa famille, il a investi dans un local et lancé une enseigne. C’était au début de l’année. Ashvin avait retroussé ses manches et le temps de retaper le local, il est devenu peintre et ouvrier polyvalent. Mais le projet ne lui a pas réussi. D’une voix posée, il concède : « Il y a trop de responsabilités à gérer en même temps. Et puis, la restauration n’est pas notre domaine. Je n’ai pas suffisamment d’expérience. »

Ashvin s’est résolu à mettre son commerce en vente. Quant à ses demandes d’emploi auprès des compagnies spécialisées en ingénierie civile et qu’il a ciblées, « celles-ci sont restées sans réponse », dit-il, toujours calme. « Je vais chercher encore. Tout n’est pas perdu. Ainsi est faite la vie. Il faut passer à autre chose », philosophe ce dernier sans laisser paraître sa déception.

« J’ai perdu Rs 5 millions ! »
Contrairement à Ashvin, la restauration est le domaine de Ying (nom modifié). Cette dernière est même connue et reconnue pour les spécialités des enseignes qu’elle dirigeait jusqu’à récemment dans deux régions stratégiques de l’île. Mais la Covid-19 est passée par là et a étouffé le business de la femme d’affaires. L’an dernier déjà, elle entrevoyait un crash. « Je n’avais fait que 10% de mes chiffres d’affaires », explique-t-elle. Avec une reprise des activités économiques en demi-teinte, Ying pensait rebondir : « J’envisageais même d’ouvrir d’autres enseignes. » Toutefois, la pandémie a eu raison de ses restaurants. Avec le départ de ses nombreux clients, expatriés, pour l’étranger, et dans l’incapacité de soutenir des dépenses d’un fonds non rentable, la restauratrice abandonne la partie. « J’ai vendu ce que j’ai pu en équipements pour sauver les meubles. J’ai perdu mes fixtures and fittings… Bref, j’ai perdu Rs 5 millions ! » confie Ying.

Back to square negative one
Du jour au lendemain, sa vie prend une autre tournure. Les factures, les emprunts, le loyer n’attendent pas… Sans la solidarité (financière) familiale, Ying n’aurait pas pu maintenir la tête hors de l’eau. Et sans sa coach de vie, elle aurait craqué. Finie la vie confortable d’une quadra qui, jusque-là, pouvait apprécier les fruits de plusieurs années de réussite dans la restauration, entre autres. « Le pire c’est que nous n’avons aucune visibilité sur l’avenir », se désole-t-elle. Mais si grâce à sa coach, elle arrive à relativiser et positiver pour avancer, Ying doit néanmoins travailler. Elle fait du consulting, donne des cours de cuisine et propose un service traiteur. « Il y a beaucoup, trop même, de personnes qui se recyclent dans la restauration. Le marché est désormais saturé et l’investissement n’est pas rentable. Se lancer dans ce secteur est risqué », observe Ying, avisée.
Véronica Boodhna-Rosalie, elle, a pris le parti de tenter un service traiteur. Quand on n’a plus rien, on n’a rien à perdre non plus, pourrait-elle dire. Véronica Boodhna-Rosalie dirige, avec deux partenaires, un tour-opérateur, une entreprise en mode pause. Ce qui revient, dit-elle, à un manque à gagner qui peut avoisiner entre Rs 8 M et Rs 10 M. En 14 ans de présence dans la chaîne du tourisme, la boîte de Véronica Boodhna-Rosalie est un maillon essentiel dans le secteur. Voilà plus d’une année que l’argent ne rentre plus et la réouverture des frontières le 1er octobre ne fera pas de miracles. « Il faut être réaliste, il n’y a aucune chance que le tourisme redémarre le mois prochain et ceux suivants. Mes clients ne reviendront pas de si tôt. Au 1er octobre, je serai toujours à back to square negative one ! Si tout va bien, je pourrai recommencer à travailler en octobre 2022. Je suis en train de perdre tout ce que j’ai construit en 14 ans », confie Véronica Boodhna-Rosalie, dépitée.

De plus, l’arrêt de l’assistance financière pour bientôt l’a plongée dans l’angoisse. Car si son service n’a pas d’employés, Véronica Boodhna-Rosalie a des charges à payer, dont un véhicule. « C’est le brouillard total. Actuellement, je négocie avec un service comptable pour m’aider et tenter un crédit. L’angoisse commence à s’installer. Si je ne trouve pas de solution, nous allons entrer dans la spirale de l’endettement. J’ai proposé ma candidature pour des postes work from home. Mais on m’a dit que je suis overqualified », confie notre interlocutrice. Consciente que la situation a des répercussions psychologiques, la spécialiste du tourisme confie les ressentir. « J’ai toujours été positive. Mais maintenant, je suis pessimiste, nostalgique du passé. Je n’ai pas envie de sortir, alors qu’avant je voyageais régulièrement », dit-elle. Mère d’une fille, Véronica Boodhna-Rosalie explique que son époux est pour le moment la seule source de revenus de son foyer.
Il y a 14 ans, elle monte son business avec ses partenaires grâce à l’expérience accumulée dans le secteur touristique. « Après des études en IATA, j’ai commencé au bas de l’échelle », dit-elle. De stages non payants au guidage en passant par l’accueil, elle finit par créer son entreprise et aménage son bureau chez elle. « Je n’ai pas fait tout ce parcours pour rien ! » dit Véronica Boodhna-Rosalie.Pilote à MK, il confie sa détresse : « Je vis une torture »

« Ecrivez-le noir sur blanc dans votre journal, s’il vous plaît ! Le stress est en train d’affecter mon travail. Je vis une torture. Si on continue ainsi, ce sera jouer avec la sécurité: on finira par arriver là où il ne faudra pas. Nous sommes des humains. On ne peut pas nous switch on and off ! » C’est le cri du cœur d’un pilote de retour à MK.

L’homme, qui est père de famille avec des enfants scolarisés, ne cache pas son état d’esprit et cela s’en ressent dans son débit de paroles. Il a certes repris les vols, il touche un salaire, pas le même qu’avant la Covid-19 et les secousses à Air Mauritius, et il est aux yeux de beaucoup « plus chanceux » que ses collègues appelés à prendre un congé sans solde de cinq ans.

Mais ce qu’ils n’arrivent pas à comprendre, dit-il, c’est que sa vie a basculé. D’ailleurs, s’il devait noter ses conditions de vie depuis toute la crise, sur une échelle de 10, il en met 3. Les fiches d’impôt, concède-t-il, l’ont ramené à la dure réalité. Ses revenus ont chuté de plus de 50%. Désormais, le pilote n’a qu’une idée en tête : « Penser comment survivre, trouver une idée de business. » Il passe beaucoup de temps à se consacrer à un plan de sortie de crise : la sienne. Celle de MK lui donne des urticaires. « Parce qu’Air Mauritius a eu la bonne idée de sous-louer ses deux avions à la South African Airways, déjà endettée, nous avons perdu Rs 5 millards », lâche-t-il, amer.

« Avant, je passais beaucoup de temps à réviser, faire des recherches, pour les épreuves d’aptitude que nous devons passer chaque six mois. Mais plus maintenant ? Chaque moment libre compte pour réfléchir sur un projet d’investissement. Voilà pourquoi je ne peux être au meilleur de ma forme pour travailler », confie le pilote. Évoquant ses charges, dont un emprunt sur sa maison, dont il doit s’acquitter avec la moitié de son salaire, il concède : « On me demande de vendre ma maison pour apaiser ma situation financière. Mais ce n’est pas aussi facile que ça ! » Le pilote explique que ses économies sont quasiment épuisées. « L’avenir est flou », dit-il.

Il reconnaît avoir beaucoup de mal à ne pas se laisser envahir par le stress. « Quand on ne sait pas comment faire pour s’en sortir financièrement, il est impossible de vivre sans stresser ! Ceux qui sont dans la même galère que moi et qui disent qu’ils relativisent et positivent, intériorisent leur stress. Moi, je ne veux pas me voiler la face. J’ai fait des études pour être pilote. Je travaille au pays, parce que le gouvernement m’a demandé d’être patriotique. Mais à MK, les administrateurs ont décidé de faire partir des Mauriciens pour garder des Européens qui, eux, contrairement à moi, peuvent travailler en Europe. Allez comprendre ! On m’a demandé de réduire mon salaire. Je l’ai fait. Mais on ne voit toujours pas de changement. Par contre, ils ont le flair pour faire des erreurs comme acheter un avion-cargo qui n’est pas adapté pour plus de 10 heures de vol, nous contraignant à débarquer des passagers avant leur destination ! »