Comme tous les musiciens d’hôtel ayant perdu leur emploi depuis le mois de mars, Marie-Luce Faron a eu droit à une allocation mensuelle de Rs 5 200 pendant les deux mois et demi du confinement. Après quoi elle n’a plus rien touché. S’en étant inquiétée auprès de la Mauritius Revenue Authority (MRA), on lui a demandé de compléter son dossier, ce qu’elle a fait. Pourtant, à ce jour, au bout de quatre mois, elle n’a encore toujours rien reçu. Ayant totalement épuisé ses économies,la grande dame du jazz locale est aujourd’hui aux abois.

La chanteuse à la voix d’or travaillait régulièrement au Royal Palm, à l’hôtel Sands et à l’hôtel Tamarin. Elle a pu fournir fin août une lettre du Royal Palm aux services de la MRA, mais sa démarche est restée sans effet. Elle s’est enquise du suivi de son dossier à plusieurs reprises auprès de cet organisme et il lui a été confirmé, il y a près d’un mois, que son dossier était complet, et qu’elle n’avait plus qu’à attendre de toucher son allocation, qui devait arriver incessamment. À son dernier coup de fil, il y a dix jours, on lui a assuré que ses allocations lui seraient versées la semaine dernière, mais à son grand dam, elle n’a pour l’heure toujours rien vu venir.

De nombreux artistes du secteur musical se sont retrouvés dans la même situation pendant les quatre mois ayant suivi le confinement, à l’instar de Christophe Bertin, Linda Laverdure et Thierry Delord. La chanteuse Joëlle Coret a même créé un groupe sur Messenger avec ses confrères et consœurs qui se sont retrouvés dans cette même situation. La plupart d’entre eux ont finalement touché dernièrement une partie des allocations qu’ils attendaient. Christophe Bertin a par exemple reçu il y a une semaine des allocations pour deux mois chômés seulement. Marie-Luce Faron, elle, toujours rien.

La chanteuse a pu vivre pendant un temps avec son épargne, mais cette ressource est aujourd’hui épuisée. Elle a une grande fille de 18 ans à sa charge, et ne peut désormais plus payer son loyer. Si ses propriétaires n’ont pas le droit de résilier son contrat, tant que nous sommes sous la menace de la COVID, il n’empêche qu’elle devra verser la totalité des loyers impayés quand les affaires reprendront. Les deux cours individuels de voix qu’elle donne chaque semaine ne couvrent qu’une piètre partie de ses besoins les plus élémentaires, et elle s’est résolue à vendre certains de ses objets personnels pour compenser l’absence de revenus.

Situation insoutenable

Aussi inexplicable soit-elle, cette situation est devenue véritablement insoutenable pour cette artiste de renom, qui travaille en tant que professionnelle de la musique, et plus particulièrement en tant que soliste de jazz, depuis 1997 ! Les artistes sont les plus beaux ambassadeurs qu’un pays puisse espérer. Cette belle et grande chanteuse qui a renoncé à faire une carrière internationale, pour faire briller le jazz mauricien, véhicule indirectement à chacun de ses concerts une image gratifiante de son pays, grâce à son talent, à son professionnalisme, à la profondeur et à la puissance de sa voix, à son sens de la nuance. Tout cela, cette capacité inégalée à émouvoir et faire rêver ceux qui l’écoutent et, surtout, son indépendance forgée par des années de travail, aura été anéanti en une journée par une violente mise au chômage, qui l’oblige depuis six mois à dépendre des aides de l’État. Cette situation l’humilie, comme elle humilie aussi tous ceux qui se sont retrouvés sans ressources du jour au lendemain.

La chanteuse est chaque jour de plus en plus angoissée par l’absence de revenus, l’élimination de toute perspective, et consternée de constater que sa situation ne semble pas émouvoir ses interlocuteurs de la MRA. « Je ne comprends pas pourquoi je n’ai toujours rien touché, et je ne sais plus comment faire pour m’en sortir. Raconter ma situation à la presse est mon dernier recours. Je ne voulais pas en arriver là, mais c’est la seule solution que je vois pour le moment, et je ne sais pas ce que je peux en espérer. » Marie-Luce Faron a été retenue parmi les artistes qui, à l’initiative du ministère de la Culture et du Patrimoine, doivent enregistrer un concert à diffuser en ligne ou à la télévision nationale, mais il n’a toujours pas été programmé, à son grand regret, car cette initiative mise en place dans le cadre du plan post-COVID, lui aurait permis de faire rentrer de l’argent.

Aux séquelles économiques de cette crise sans précédent, s’ajoutent les lourdeurs d’un système administratif poussif, qui semble coupé de la réalité. « Je me demande si ces gens qui travaillent dans les ministères comprennent ce que nous vivons, s’ils ont ne serait-ce qu’une once d’empathie pour nous. » Aux victimes de la COVID se sont ajoutées celles du Wakashio, et quatre mois après le confinement, on pourrait également y ajouter celles de l’inertie administrative.