La COVID-19 a plongé le secteur culturel dans une situation paradoxale, si ce n’est schizophrénique. D’un côté, la grande majorité des artistes se sont retrouvés du jour au lendemain sans activité, certes à cause de la fermeture des salles de spectacle, mais aussi avec l’arrêt durable du secteur touristique.

De l’autre côté, le besoin de culture et de divertissement ne s’est jamais autant fait sentir que pendant le confinement et, parfois, par la suite, comme un remède à la morosité ambiante, une bouée de sauvetage en ces temps d’incertitudes.

Avec le recul des neuf mois qui viennent de s’écouler depuis l’entrée en confinement et la perspective de la nouvelle année, nous avons posé les mêmes questions à deux acteurs du secteur musical, à une directrice et fondatrice de théâtre privé, ainsi qu’à un plasticien et graphiste. Quelle a été l’impact de la COVID sur leurs activités ? Comment se sont-ils adaptés et relevés ? Enfin, d’une manière générale, ce que leur a inspiré cette crise sans précédent…

ARTS PLASTIQUES | Evan Sohun :
« Cette crise nous fait sortir de notre boîte »

 

Après l’exposition en réalité augmentée des Toudims et des Tanukis, qu’il avait présentée avec Julie Cheng à l’Institut français de Maurice fin 2019, Evan Sohun a décidé de se recentrer sur sa création en 2020. Et il ne le regrette pas, cette année étant peu propice aux rencontres culturelles. S’il a subi lui aussi une baisse d’activités en tant que graphiste, ce n’est pas le cas de sa création, qui s’est trouvée revivifiée en réaction aux différentes crises que Maurice a subies. Les personnages qui peuplent son imaginaire passent à l’action…

La crise de la COVID n’a pas vraiment perturbé mon calendrier en 2020, puisque je n’avais pas prévu d’événement externe.

Maintenant, je ne peux pas dire que ça n’a pas eu d’impact sur mon travail. Tant que la galerie qui me représente, Imaaya, était fermée, il n’y a plus eu de vente de tableaux. Avant, j’arrivais à vendre un tableau par mois en moyenne. Après le confinement, ça a pris du temps à reprendre, même si Imaaya a su assurer une présence et maintenir le lien pendant le confinement, grâce à Homegrown. Cette initiative, qui invitait les artistes à créer sous confinement et à envoyer des photos de leurs travaux pour les mettre en ligne sur le site d’Imaaya, a aidé par la suite.
À côté de la création personnelle, je fais de l’illustration commerciale comme gagne-pain en freelance, et je travaille à temps partiel pour Attitude. Heureusement que ce groupe hôtelier a les reins assez solides et a profité de cette période catastrophique pour le tourisme pour investir dans la communication, les rénovations et le “rebranding”. J’ai pu maintenir mon activité avec eux, alors que je n’avais pratiquement plus de commandes comme illustrateur freelance, ce qui a commencé à reprendre un peu dans les six derniers mois.
Sur le plan de la création, je me suis beaucoup appuyé sur Homegrown, et je dois dire que ça a porté ses fruits. Après le confinement, la marée noire suite au naufrage du Wakashio et les événements qui ont traversé Maurice, notamment les marches citoyennes, tout cela m’a inspiré à 200% ! Ça a vraiment enrichi ma réflexion et nourri mon travail personnel. Mes personnages, les Toudims, qui menaient une vie plutôt tranquille jusqu’ici, ont ressenti beaucoup plus de colère et d’incompréhension face à certains événements. D’ailleurs, la colère est toujours là…
Ils continuent de mener leur vie dans notre monde, mais ils ont un regard plus critique face à la société. J’ai envie qu’ils témoignent davantage de ce qu’ils voient dans le monde d’aujourd’hui, qu’ils prennent la parole, qu’ils disent ce qu’ils pensent et entrent en action. Je crois définitivement que si je fais une nouvelle exposition l’année prochaine, ils seront moins passifs, ils exprimeront mes frustrations.

Cette année m’a aussi encore plus convaincu de la nécessité de se regrouper et d’échanger avec les autres artistes. Depuis quelques années, j’ai installé mon studio à Bactory, le lieu de création de Gaël Froget, à Quatre-Bornes. Nous avons plus que jamais envie d’ouvrir cet espace aux autres artistes, que Bactory devienne une ruche, un vivier de création. Je crois que dans le contexte social et économique que nous vivons actuellement, les créateurs ont besoin de se serrer les coudes, de s’entraider.

Notre idée est d’en faire une sorte d’espace de “co-working” pour les artistes, où ils peuvent aussi échanger et travailler ensemble pour faire avancer les choses dans le monde de la culture. Dans notre métier, nous travaillons souvent seuls dans notre coin, et quand nous nous engageons sur un projet, souvent, nous fonçons tête dans le guidon, sans trop mesurer tout ce que cela implique. Et comme chacun sait, le diable se loge dans les détails… Le fait de pouvoir parler avec d’autres artistes, de raconter ses projets, d’échanger des idées, partager ses doutes et interrogations, aide à mieux travailler.
Cette crise nous a fait sortir de notre boîte. Au niveau de la création, je suis convaincu qu’à plusieurs, on peut arriver à faire des choses plus intéressantes. Les échanges nourrissent l’esprit critique, donnent de nouvelles idées. Et puis l’union fait la force. On peut imaginer des activités artistiques collectives, qui auront du coup beaucoup plus d’impact que si nous travaillons chacun dans notre coin.

MUSIQUE | Joëlle Coret :
« En étant plus solidaires entre artistes, on peut s’en sortir »

Joëlle Coret sait aussi donner de la voix hors plateau… Cette femme dynamique et entreprenante, qui dirigeait de main de maître un ensemble 100% masculin d’une dizaine de musiciens, est de ces artistes mauriciens qui ont porté le flambeau d’une île Maurice talentueuse à travers le monde. Cette chanteuse de soul et de RnB, auteure, compositrice et interprète, a en effet travaillé pendant plusieurs années dans de grands hôtels de Dubaï, de Bahreïn, de Tunisie et, plus près de nous, des Seychelles. Obligée de quitter la Tunisie au lendemain du printemps arabe, elle revient au pays natal en 2013. Depuis, elle ne cesse de clamer le manque de reconnaissance des musiciens locaux dans son propre pays… Alors face à la COVID, elle a été des premières à relever la tête, avant de créer la plateforme Nu l’Art Nu Viv.

Comme je voyais la situation des artistes se dégrader, en plein confinement, j’ai lancé un appel à mes confrères et consœurs à travers les réseaux sociaux. Ils ont réagi, et nous nous sommes retrouvés régulièrement pour parler par écrans interposés. Après un constat général alarmant, j’ai écrit une lettre ouverte au ministre de la Culture, Avinash Teeluck, et nous avons organisé une marche virtuelle sur le Web pour lancer le SOS des artistes à l’ensemble de la population. Plus de 1 500 personnes ont signé cet appel. J’y explique qu’en tant que musiciens d’hôtel, nous avons été les premiers affectés et que nous serons probablement les derniers à reprendre nos activités dans l’hôtellerie. Comme nous sommes pour la plupart des travailleurs indépendants, sans accès aux prestations sociales, la COVID a été immédiatement une menace directe sur notre existence.

Entre-temps, j’ai décidé de remonter un groupe musical avec les artistes intéressés, pour enregistrer un concert et le diffuser en ligne. La coopérative pluridisciplinaire Nu l’Art Nu Viv, est donc née en donnant un concert au Domaine Izi, à Bambou, pour le filmer et l’enregistrer afin de proposer une heure de show en live pour la modique somme de Rs 100 par vue. Nous avons été les premiers à le faire dans cette période à Maurice, et cela nous a permis de gagner un peu d’argent, notamment grâce à la diaspora mauricienne, qui a fait des dons pour nous soutenir. Inutile de préciser que nous sommes allés frapper à bien des portes pour avoir du “sponsoring” et des aides pour monter le show à moindre coût, et ça a marché.

Il m’est apparu évident que le secteur hôtelier n’allait pas faire appel à nous avant un certain temps, particulièrement les artistes comme moi, qui proposent un répertoire occidental. Depuis qu’ils ont rouvert, ils préfèrent recruter des groupes traditionnels mauriciens pour leur nouvelle clientèle, qui est mauricienne. Nous nous sommes réunies à quatre femmes. En plus de l’absence de statut, et donc de protection sociale, les musiciens d’hôtel subissent une double injustice : s’ils créent par ailleurs des chansons, ils ont encore plus de mal à faire reconnaître leurs créations et à vivre de leurs albums, comme si la création et la musique d’hôtel devaient être séparées. En fait, depuis que je suis rentrée à Maurice, je constate que mon pays ne me reconnaît pas comme artiste !

Heureusement qu’il y a des exceptions ! Le Caudan Arts Centre nous a contactés pour monter le Confinement Show, pour lequel 25 artistes se sont mobilisés, et le spectacle a si bien marché qu’une 2e édition a été programmée. Mais là je suis vraiment très contente que Nu l’Art Nu Viv ait été sollicité pour animer le Port-Louis Waterfront du 23 au 26 décembre pour deux spectacles en soirée et les Christmas Carolls en journée. Cette année, j’ai vu qu’on pouvait être effacé du jour au lendemain. Mais en relevant la tête, en travaillant ensemble avec les collègues, et en étant plus solidaires entre artistes, on peut s’en sortir.

THÉÂTRE | Miselaine Duval :
« Même pas 20% du chiffre habituel à cette période »

Miselaine Duval : “Le rire c’est la santé avec Komiko”

Comédienne, scénariste, réalisatrice, metteuse en scène, directrice de théâtre et chef d’entreprise… Miselaine Duval est tout cela à la fois, et on imagine bien qu’elle n’est pas du genre à se laisser démonter par un virus, si COVID soit-il. Pourtant, la fermeture puis la baisse de fréquentation de son théâtre ont ébranlé, si ce n’est anéanti, ce pour quoi elle vit depuis quelques décennies : le spectacle vivant, devant un public de chair et d’os. Son nouveau personnage, Monique, est devenue la nouvelle amie des Mauriciens, en ligne pendant le confinement, et après. Nous n’en avons pas fini avec cette petite dame bouillonnante d’énergie…

La COVID nous a obligés à nous réinventer. En fait, se réinventer, ce n’est pas nouveau chez les Komikos. Nous nous réinventons continuellement ! Mais là, avec cette crise, comment faire avec un théâtre sur les bras, sans spectacles en live ? C’est impossible. Nous avons quitté Belle-Rose il y a trois ans pour créer un nouveau Comedy Club dans un théâtre tout neuf, à Bagatelle. Cela engage des frais forcément, et il faut du temps pour remobiliser et fidéliser le public dans ce nouveau lieu. Et puis, on se retrouve dans un autre système. Il y a des dettes, des traites à rembourser, un loyer à payer, etc. Alors, je laisse imaginer avec la crise de la COVID par là-dessus.

Comme on a dû fermer le théâtre du jour au lendemain, on a bien sûr fait appel à l’aide du gouvernement pour pouvoir assurer les salaires. On a proposé aussi nos pièces filmées et films sur la plateforme Viméo. À l’époque du confinement, j’étais au Canada, confinée là-bas aussi. Alors j’ai créé un peu par hasard mon personnage de Monique, la petite Mauricienne, qui intervenait régulièrement en ligne, et les gens sont devenus tellement “addicts” de ces moments de détente que j’ai continué après le confinement. J’ai pu jouer ensuite à la Comédie de Montréal, mais devant des salles limitées à 50 personnes. Il faudra que j’y retourne pour terminer mon contrat.

À Maurice, quelque temps après le confinement, nous avons pu rouvrir le théâtre, mais nous n’avons pas retrouvé notre affluence d’avant-COVID. Le pouvoir d’achat des Mauriciens a baissé, et beaucoup de gens ont perdu leur travail. On voit bien qu’économiquement, ça ne va pas trop.
Nous avons eu des aides pendant le confinement pour maintenir l’emploi, mais en tant que théâtre privé, nous ne sommes pas subventionnés. Alors, nous négocions une révision du loyer avec le centre commercial de Bagatelle. On nous a bien appelés pour quelques petits contrats. Normalement, à la fin de l’année, nous sommes très demandés pour animer des soirées privées. Nous avons bien été sollicités pour le festival créole. Mais cette fois, on ne va même pas faire 20% du chiffre habituel à cette période. Et la vente de DVD ne suffit pas à combler ce trou.
Il y a eu des imprévus aussi. Par exemple, dès qu’il y a eu ce cas de COVID positif dans la nature, les gens se sont mis à annuler leurs réservations les unes derrière les autres. Bien sûr, nous baissons les coûts partout où c’est possible. Nous n’avons pas les reins assez solides pour investir dans la diffusion directe en ligne de nos spectacles. En fait, nous filmons nos spectacles et ensuite nous les vendons en ligne.

Mais l’entrée en confinement nous a fait très mal, surtout pour la promotion de notre film, Heritaz. Même à petit budget, un film représente toujours un gros investissement de départ, bien plus qu’une pièce de théâtre. Les entrées en salle permettent de l’amortir. Heritaz est sorti en février, et le confinement en mars nous a fait rater sa promotion. Alors, on le met sur MyT et sur Viméo, mais ça ne permet pas de combler les dettes comme une sortie dans les salles obscures l’aurait fait.

Pour 2021, j’ai envie d’aller plus loin avec mon personnage de Monique, inventer une sorte de psychologue humoriste, qui fait du bien aux autres. J’aimerais bien orienter mon activité vers le développement personnel. De toute façon, je passe ma vie à m’adapter, et ce n’est pas la COVID qui va me changer ! Je pense que 2021 va être une année dure, le pays souffre. Il va falloir mettre en place un plan de sauvetage du secteur culturel !

MUSIQUE | Stéphane Rezannah :
« J’ai découvert le mode “moratoire” cette année »

Pour Stéphane Rezannah et Jorezbox, sa société de production et de promotion musicales, l’année 2020 représentait de gros enjeux, avec notamment trois grosses tournées internationales et de nouveaux albums, et même une biographie dans le cas d’un artiste. Mais avec la COVID, tous ces projets sont tombés à l’eau, annulés ou repoussés à une date encore le plus souvent indéfinie. Endetté en attendant l’embellie, notre interlocuteur a cependant rebondi avec ses Kafé Kiltir dan to Salon, puis maintenant des concerts tous les lundis, avec Together.

Sans la Covid, nous aurions dû avoir trois grandes tournées internationales : Triton en Amérique Latine et en Amérique du Nord, Ziskakan en Inde et en Corée du Sud, Blakkayo avec son nouveau double album, qui représente le plus gros investissement sur un album jamais fait à Maurice. Nous avions des dates pour ces artistes jusqu’à la fin de l’année, ce qui aurait amené nos principales rentrées d’argent. Tout a été annulé, soit parce que nos frontières étaient fermées, soit parce que le pays d’accueil entrait en confinement.

Alors, il a bien fallu faire avec… J’ai découvert le mot “moratoire” cette année. Jorezbox est en mode moratoire sur à peu près tout, avec un rééchelonnement de nos dettes. À la sortie du confinement, on espérait encore que ça allait s’améliorer, mais la fête de la musique a été annulée, le festival Sakifo a été déplacé à octobre, puis à novembre, puis annulé finalement.

Puis avec l’initiateur de Kafé Kiltir Moris, Phœnix Bev, nous avons décidé de créer Kafe Kiltir dan to Salon… Les concerts en ligne sont plus faciles à organiser qu’un vrai concert sur scène. Les artistes s’enregistraient eux-même chez eux. Nous avons mis en ligne 35 concerts donnés par 23 artistes, en avril, mai et juin. Le public a suivi ! Pendant le confinement, nous pouvions avoir 30 000 à 40 000 vues, mais après le confinement, la fréquentation est tout de suite retombée à 2 000 à 3 000… En revanche, lorsque nous avons repris la nouvelle saison en live, en octobre, avec un budget réduit de moitié, le public est revenu. Pour ces Kafé Kiltir post-COVID, nous demandons aux spectateurs de s’enregistrer pour ne pas dépasser la jauge de 300 ou 400 personnes, selon les lieux où cela se tient.
Le plus gros investissement que nous avons effectué en 2020 est le double album de Blakkayo, dont nous avons été obligé de repousser la sortie à l’année prochaine. Avant mars, le projet était financé à 30 à 40% par les sponsors. Tous se sont désistés après le confinement ! Nous avons dû grapiller dans tout ce que nous avions pour aller au bout du projet. Ce projet, qui vise à propulser Blakkayo sur la scène internationale, représente l’album le plus cher qui ait jamais été enregistré, car nous avons fait appel à une expertise internationale pour le réaliser. Si nous avions pu le sortir en décembre, grâce aux fêtes, les ventes auraient permis de rentrer plus rapidement dans nos frais. Avec un lancement en janvier, le mois, où les gens n’ont plus d’argent, ça prendra beaucoup plus de temps.

Financièrement, Jorezbox est en “total loss”, et je préfère ne pas demander à mon comptable le chiffre de notre endettement. Je négocie avec tout le monde tout le temps. J’ai un salarié à plein-temps et quatre “freelance” qui interviennent sur les événements chaque mois. Sinon, après le confinement, j’ai vu que les concerts ont été des gros fiascos, avec 30 à 50 % du public. Avec la crise économique, les gens deviennent plus sélectifs.

Les artistes que je suis ont créé davantage chez eux, mais n’allez pas croire que la COVID les a inspirés. Ce virus est angoissant, et ce qui angoisse ne peut pas inspirer ! Cette année désastreuse m’amène à réfléchir sur les tournées internationales. Je ne peux même pas me projeter en 2021, qui va être compliquée aussi, je pense. Je ne peux bâtir un calendrier solide qu’en 2022 pour l’international. Et faire la promotion d’un album seulement à Maurice et dans la région ne suffit pas à atteindre nos objectifs.
Mais nous restons positifs et constructifs. Nous n’avons demandé aucune aide de l’État. De toute façon, la promesse des concerts enregistrés n’a pas été tenue par le ministère. Mon seul regret est d’avoir dû annuler le Momix. Une chose est sûre : en musique, tout peut mourir, les CD, les clips, etc. Sauf le live ! Rien ne peut le remplacer.