Une tristesse profonde, un manque indéfinissable et une sensation de vide… Ce sont les sentiments qui règnent toujours chez la famille Bheenick, à Calebasses, soit presque quatre mois après le naufrage du remorqueur Sir Gaëtan, causant la disparition en mer du Capitaine Moswadeck Bheenick. Maryam Bheenick, Brésilienne de naissance et Mauricienne de coeur, se présente en cette année 2020 comme le visage de la douleur face à l’indifférence.

Cette mère et veuve et ses deux enfants, Irfan et Ilmah, ne parviennent toujours pas à faire le deuil de cet époux et père exemplaires. Irfan, qui était en formation en Afrique du Sud en vue de devenir pilote, a été forcé de faire une pause et de retourner auprès de sa mère, faute de moyens financiers pour poursuivre les études. Furieux, Irfan estime que sa famille se retrouve dans cette situation « à cause de la Mauritius Ports Authority (MPA) » et accuse l’organisation « d’avoir tué son père ».

« Les trois derniers mois ont été des plus difficiles. Seuls face à l’adversité. Nous ne sommes plus que des cadavres qui respirent, car notre âme est partie avec celle de mon époux. Vivre sans lui est devenu un cauchemar. Je ne sais plus quoi faire et à quelle porte frapper », confie Maryam Bheenick d’une voix nouée et projetée à l’avant-plan par une lame de fond.

Les contraintes financières auxquelles cette famille fait face deviennent de plus en plus pénibles, au point où le fils du défunt Capitaine Bheenick, Irfan, a été forcé de mettre « une pause » dans ses études en Afrique du Sud et retourner à Maurice. Le jeune aspirant-pilote a quitté l’Afrique du Sud le 4 décembre. « Je n’ai pas eu le choix. Mon père avait mis de côté un peu d’argent afin que je puisse compléter mes études mais le compte bancaire a été gelé. Ni ma mère, ni moi ne pouvons toucher cet argent. N’ayant plus rien pour payer la scolarité et les frais d’examens, je n’ai eu d’autres choix que de retourner à Maurice, en attendant que la banque décide de nous donner accès à ce compte », lâche Irfan. Le jeune homme, visiblement affligé par l’accident qui a bouleversé son existence, ne cache surtout pas sa colère contre la direction de la MPA. « Se la MPA ki finn touy mo papa e inn pous nou dan enn tel sitiasion », dit-il.

Irfan explique de plus qu’il a dû négocier avec la direction de son école pour qu’il n’ait pas à abandonner complètement ses études. « Heureusement que j’ai eu affaire à des gens compréhensifs, qui ont compris notre peine et notre douleur. Ils m’ont dit de retourner et compléter mes études après mes démarches, au niveau de la banque à Maurice », dit-il. Revenant sur les trois derniers mois, Irfan confie que c’était « la pire phase » de sa vie. « J’étais seul en Afrique du Sud quand cet accident a eu lieu, loin de ma mère et de ma sœur. Ces dernières ont eu la chance de voir mon père avant qu’il ne parte travailler, alors que moi, je l’ai vu et serré dans mes bras pour la dernière fois, en janvier. J’étais en vacances à Maurice. Pendant ces trois mois, je n’avais personne à mes côtés pour m’encourager ou me consoler. J’étais complètement seul en Afrique du Sud. C’est difficile autant pour moi que ma famille. Nous n’arrivons pas à faire le deuil », poursuit-il.

Depuis son arrivée à Maurice, Irfan ne cache pas son amertume envers la direction de la MPA pour une absence de compassion flagrante. « Pendant ces trois mois, il n’y a pas un jour où la MPA a semblé nécessaire de m’appeler et prendre de mes nouvelles, encore moins entamer les démarches nécessaires pour que je sois auprès de ma mère et ma sœur pendant cette période difficile. D’ailleurs, même quand je suis retourné à Maurice début décembre, la direction de la MPA ne m’a pas appelé. J’ai été placé en quarantaine dans un centre récréatif, à Belle-Mare, dans un premier temps, puis transféré à Pointe-aux-Piments. Je n’ai pas les moyens pour payer un hôtel et la direction de la MPA n’a rien fait non plus pour moi », déplore-t-il encore.

Le jeune Irfan n’oubliera pas ces 15 jours en quarantaine d’aussitôt. « La nourriture était déplorable. Je n’avais rien à faire à part regarder le plafond matin et soir. Je ne vais pas oublier cette expérience pitoyable. Le combat sera long et je ne pardonnerai jamais à la MPA ce qu’elle a fait à mon père et à ma famille », dit-il.

Maryam et Irfan sont très contrariés et remontés contre la direction de la MPA. La famille touche une partie du salaire du défunt Capitaine Bheenick depuis les trois derniers mois. Un montant dérisoire, selon Maryam, car il ne répond pas aux dépenses de la famille. Le pire, c’est qu’à l’issue d’une rencontre avec la direction de la MPA, Maryam a été informée que tout l’argent que la MPA débourse sur cette famille sera déduit de la “lump sum”.

« Quand il était en vie, mon époux avait l’habitude de payer un taxi pour aller déposer ma fille, Ilmah, à l’école le matin et la récupérer dans l’après-midi. Après la mort de son père, Ilmah avait des difficultés pour se rendre à l’école. Alors, lors d’une rencontre avec la MPA, j’ai demandé à la direction de m’offrir une allocation mensuelle pour payer les frais de taxi pour ma fille. La direction a accepté, mais m’a par la suite fait comprendre que cet argent, tout comme le salaire dérisoire versé en mon nom chaque mois depuis la mort de mon époux, sera déduit de sa lump sum. La colère m’a envahie quand j’ai entendu cela. Mo finn dir ladireksion ki zot inn kontan mo misie zis kan li ti vivan, kan li mor zot pa fer narien », déplore Maryam.

IImah,la fimme du capitaine Bheemick,consolée par les proches à l’annonce de la disparition de son père en mer

Cette dernière avance que la direction de la MPA se montre « carrément indifférente » face à leurs difficultés. « Zot inn mem dir mwa ki zot pou fer demars pou mo garson. Me narien pann fer. Irfan inn bizin retourn Moris », dit-elle.

En attendant, Maryam continue à recevoir des lettres de la banque pour lui demander de rembourser le prêt et les pénalités continuent à augmenter. « MPA pa finn intervenir zame. Tou se ki Ramalingum Maistry finn dir mwa e promet mwa fos. MPA pa pe fer narien ni pou mwa ni pou mo bann zanfan », dit-elle, tout en essayant de contrôler ses nerfs.

Irfan prend le relais: « Ma mère et ma sœur sont abattues. Si je ne reviens pas sur l’incident ou encore parle de bons souvenirs que je partageais avec mon père, c’est pour que je reste fort. Je le dois pour ma mère et ma sœur. La performance académique d’Ilmah a baissé, car elle ne peut plus se concentrer sur ses études. Ni ma mère ni ma sœur, qui n’a que 12 ans, n’ont bénéficié d’un soutien psychologique depuis cet incident. Comment espérer qu’elles surmontent cette phase seules ? Je suis autant affecté qu’elles, mais je dois me montrer fort pour elles », dénonce-t-il.

Maintenant qu’il est à Maurice, Irfan compte assister sa mère dans toutes les démarches bancaires afin que la famille puisse sortir la tête hors de l’eau. « Nous n’attendons que l’affidavit que j’ai juré en Cour. Dès que je le reçois, nous enclencherons les démarches. Il faut que nous puissions toucher cet argent pour que je puisse retourner en Afrique du Sud pour poursuivre mes études. Nous ne comptons plus sur la MPA, mais cela ne signifie pas que nous l’avons oublié. Les gens doivent savoir quel genre de traitement nous bénéficions de la MPA. Jusqu’ici, il n’y a eu aucune négociation au sujet d’une compensation. Au contraire, la direction a décidé de déduire tout l’argent remis à ma famille de la Lump Sum de mon père. C’est ainsi qu’on le récompense », conclut Irfan.

Pour rappel, l’incident remonte dans la nuit du lundi 31 août dernier, quand le remorqueur SG, appartenant à la MPA, est entré en collision avec la barge L’Ami Constant au large de Poudre d’Or. Le naufrage du “tug” SG avait fait trois morts, Lindsay Plassan, Sylvain Addison et Sujit Kumar Seewoo, et quatre rescapés, Philippe Montagne Longue, Tandore L’Aiguille, Elvis Alain Eléonore et Yan Sun Fong. Le Capitaine Mowsadeck Bheenick est quant à lui disparu en mer. À l’issue d’un affidavit juré par son épouse, le Capitaine Bheenick a été récemment déclaré mort par la Cour suprême.