Emploi : Ressources humaines « en déphasage » avec les besoins du marché

Déficit de main-d’œuvre dans divers secteurs de l’économie – dont 1 500 dans le tourisme, 2 000 dans la manufacture et 2 000 les finances

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Malgré les Job Fairs organisées, la tension est palpable sur le marché de l’emploi depuis ces derniers mois. Le déficit de main-d’œuvre dans divers secteurs de l’économie – dont 1 500 dans l’industrie touristique, 2 000 dans le secteur manufacturier et 2 000 le secteur financier, commence à peser sur le marché du travail et l’économie dans son ensemble.

Ce sujet était d’ailleurs au centre des discussions lors de la troisième édition de Talk Series organisée par le groupe hôtelier Attitude sur le thème « L’urgence de repenser le monde du travail ».

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La pandémie a changé le rapport au travail. Neuf spécialistes du travail et du recrutement se sont penchés sur ces enjeux pour le pays. Le constat est que l’urgence de repenser le monde du travail ne concerne pas que le secteur touristique, mais tous les secteurs. Cela d’autant que le monde du travail est en constante évolution et nécessite une constante adaptation. La pandémie a changé de nombreux paramètres – à commencer par le bien-être des individus au travail – et les nouvelles générations ont d’autres aspirations auxquelles les entreprises n’étaient pas vraiment préparées. Comme l’a souligné un intervenant, l’adaptation des employeurs sera longue et assidue.

Marine Biarnes, Chief Executive Officer (CEO) de Meet your Job et spécialiste du recrutement, a souligné que de plus en plus de compétences sont recherchées aujourd’hui, en raison de la plus grande diversité dans le choix des postes disponibles. Elle a mis aussi l’accent sur la rétention du personnel, un facteur trop souvent négligé par les entreprises, et qui « demande d’incarner les valeurs mises en avant au quotidien et pas que vendre ces valeurs dans des campagnes de communication ».

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Elle conseille également aux entreprises de ne pas se focaliser sur le CV, déplorant que « souvent elles s’arrêtent à des détails sans importance ». Elle affirme qu’il faut chercher les valeurs de l’individu comme son attitude, son caractère, son degré d’honnêteté, s’il peut accepter ses erreurs et s’il peut assumer des responsabilités. « Ce sont ces valeurs qui vont développer un vrai leadership dans vos entreprises », affirme-t-elle.

Nathalie Job, directrice de Kantar, a déclaré, pour sa part, qu’à l’ère post-Covid, les jeunes sont à la recherche d’emplois « où leur santé mentale sera prise en compte et où ils se sentiront bien ». Elle a souligné que c’est un élément important car les générations d’avant ne parlaient pas de santé mentale au travail.
« Les jeunes veulent aussi un travail qui a du sens, c’est la cerise sur le gâteau. Ils veulent aussi un salaire décent », a-t-elle dit, regrettant qu’aucun travail n’ait été effectué à ce stade sur « ce que représente un salaire décent à Maurice ». Elle met aussi le doigt sur l’« absence de liberté » des jeunes à Maurice, due notamment à la pression familiale, qui est un des facteurs de fuite des cerveaux, selon elle, « tandis que lorsqu’ils débarquent à l’étranger, ils sont libres ».

Besoin de compétences, pas de qualifications

Eddy Jolicoeur, consultant en ressources humaines et ayant exercé comme chef des ressources humaines au sein des plus importants conglomérats, dont Rogers, MCBGroup et Air Mauritius, estime qu’aujourd’hui, le métier a changé et qu’on passe à côté de beaucoup d’opportunités : « Nous mettons tout sur le dos du Covid et nous jouons à l’autruche. Nous sommes dans une crise de leadership, nous n’arrivons pas à résoudre ces problèmes. Il faut former des leaders plutôt que rechercher des talents. Nous passons à côté d’une vraie stratégie. Les entreprises commettent souvent l’erreur de rechercher des profils “techniques” et ne privilégient pas nécessairement les compétences de leadership et les “soft skills”. Nous devons revoir fondamentalement notre manière de recruter alors que nous sommes aujourd’hui dans une situation où nous devons corriger ce que notre système d’éducation n’a pas pu fournir. L’entreprise a besoin de compétences, pas de qualifications », fait-il comprendre.

Il a déploré au passage qu’il n’y ait pas d’orientation de carrière à Maurice, et que ce n’est qu’en fin d’études secondaires que le jeune décide ce qu’il veut faire ou pas, tout en subissant l’influence de la famille ou autre « mais c’est déjà trop tard, il faut repenser l’accompagnement du jeune sur l’orientation professionnelle, tout en s’assurant que la filière choisie est cohérente avec ce qui est recherché sur le marché du travail ». D’où l’inadéquation observée sur le marché du travail actuellement : « On se retrouve avec des ressources qui sont en déphasage avec le marché du travail. »

Une grande partie de la solution résiderait dans la création d’une Chambre des métiers, a-t-il dit, afin non seulement de valoriser les métiers qui ont été dévalorisés au fil des décennies, à commencer par les métiers d’artisans, mais accompagner aussi leur professionnalisation et les encadrer pour intégrer la société. Et que penser du recours à la main-d’œuvre étrangère pour assurer les emplois dont les Mauriciens ne veulent pas ? « C’est une solution facile et court-termiste », selon lui, car il faudrait plutôt une réelle stratégie pour résoudre le problème d’inadéquation sur le marché de l’emploi.

1 500 postes à remplir dans l’hôtellerie

Dans l’hôtellerie, un secteur exigeant où les horaires sont difficiles, pas moins de 1 500 postes sont à pourvoir actuellement et la situation est compliquée. Kannen Packiry Poullé, Chief Human Resources, chez Attitude Hotels, est bien placé pour le savoir. Il est à la recherche de 200 personnes à recruter. Le groupe a même organisé une demi-douzaine de Job Fairs en six mois. « Depuis août 2021, soit avant même l’ouverture des frontières, nous essayons de recruter pour des postes clés dans l’hôtellerie (room attendants, valets de chambre, cuisiniers et intendance notamment), mais ce n’est pas facile car il y a du “poaching” dans le secteur. Les gens démissionnent pour Rs 500 de plus », dit-il.

Le groupe est pourtant certifié Great place to work depuis 2017, a passé plus de deux mois à revoir de fond en comble sa stratégie HR, et a décidé de prendre en compte la santé physique et mentale de ses employés, mais le problème de recrutement demeure entier. « Nous étudions encore des moyens d’améliorer le “work-life balance” car ce critère est de plus en plus important pour les milléniaux et nous cherchons d’autres leviers pour attirer et retenir le personnel. »

Kannen Packiry Poullé avoue que si la situation actuelle perdure, il faudra envisager le recours à la main-d’œuvre étrangère. Car le secteur se trouve actuellement dans une problématique. « Nous sommes actuellement en train d’épuiser notre staff, car nous n’arrivons pas à recruter des personnes additionnelles et ce n’est pas une situation acceptable. Donc, si nous pouvons apporter une petite composante de main-d’œuvre étrangère pour soutenir la main-d’œuvre locale, c’est clair que nous ne dirons pas non. »

Et qu’en est-il des critiques sur le niveau salarial dans le secteur ? « Savez-vous qu’au sein de notre groupe nous donnons des Benefits équivalant à Rs 9 000 – Rs 10 000 mensuellement ? Les salaires ne sont pas dictés par un employeur, par un CEO ou même par moi, mais par le marché. L’offre et la demance dictent le marché, c’est lui qui va stabiliser les salaires. Par exemple, si je paie des Waiters Rs 12 000 et qu’ils ne restent que trois mois chez nous, à un moment donné je serai bien obligé de leur proposer Rs 14 000, car la survie de notre business en dépend », concède-t-il. Mais il ne faut pas non plus entrer dans la surenchère, dit-il. Sinon c’est le secteur dans son ensemble qui sera perdant.

 

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