• Karl Lamarque : « Il n’y a pas de volonté politique pour apporter du changement »

L’esclavage a été aboli à Maurice en 1835 par les Britanniques, suite au vote de la loi découlant de la Slavery Abolition Act de 1833. Les préparatifs pour sa commémoration du 186e anniversaire sont sur la bonne voie.

Avinash Teeluck, le ministre des Arts et de la Culture, et des responsables de son ministère vont se rendre prochainement au Morne pour une visite. COVID-19 oblige, apprend-on, il n’y aura pas d’invité spécial. Sont prévus la messe traditionnelle ainsi que l’événement culturel au Morne avec la cérémonie de dépôt de gerbes au pied du Monument des esclaves, un lieu symbolique, refuge de nombreux esclaves en fuite.

Karl Lamarque, qui était le porte-parole de la Platform Pou Sov Le Morne et qui siégeait sur le comité consultatif du Morne Heritage Trust Fund n’y va pas de main morte. « La dernière fois que le comité consultatif s’était réuni remonte à plus de deux ou trois ans. Les membres sont inactifs et n’ont aucune ambition pour faire avancer les choses. La preuve, ils n’ont rien fait pour mettre en pratique le Management Plan du Professeur François de Odendale pour la période de 2014 à 2019, consultant sud-africain qui avait travaillé sur le projet visant à créer un parcours culturel de cinq kilomètres, reliant le Morne au Parc national des Gorges de la Rivière-Noire et celui d’un Local Development Plan pour les habitants de la région, » tempête-t-il.

Selon Karl Lamarque, le professeur Odendale avait insisté pour que le Morne Heritage Trust Fund soit non seulement un « bureau administratif » mais également « un agent de développement du village du Morne ». Le National Heritage Trust Fund, créé en 2002, n’a pas de lieu fixe pour se réunir, dira-t-il. Il y a quelques années, les membres se réunissaient dans un bureau au Morne, et maintenant à Cotteau-Raffin. « Ils sont toujours des sans domicile fixe. Sont-ils en position de réaliser des projets pour les autres alors qu’ils sont des SDF ? » se demande-t-il.  Et d’ajouter : « Il faudra peut-être demander un jour aux gestionnaires du National Heritage Trust Fund les critères choisis avant de louer une maison ou un bâtiment et le montant déboursé à ce jour en termes de loyers. »

Karl Lamarque dénonce l’absence de volonté politique apporter des changements. « La dernière fois que le comité consultatif s’était réuni au Caudan, j’avais été invité. J’avais insisté pour avoir des éclaircissements sur certains projets. On m’avait répondu très vaguement. On a beaucoup reculé sur le plan du développement », explique-t-il. Il n’entend plus parler du conseil d’administration du Morne Heritage Trust Fund. « Existe-t-il toujours ? » se demande-t-il.

Il suggère la mise sur pied d’un comité consultatif avec des gens de bonne volonté et des Ong telles que le Comité 1er février, les rastafaris, les cadres de la région qui ont une connaissance de la gestion de l’environnement et du patrimoine, entre autres. La mission du conseil d’administration, faut-il le rappeler, est de promouvoir le site sur les plans national, régional et international.

Ainsi, le contrat d’Armand Tadebois qui a  été nommé président du conseil d’administration du Morne Heritage Trust Fund en 2017, a expiré en octobre de l’année dernière. « Nous sommes tous dans le flou. On attend la décision du ministère des Arts et de la Culture », confie-t-on.

Toutefois, la reconstitution d’un ancien village d’esclaves à Trou-Chenille l’année dernière est accueillie favorablement. « Notre objectif était d’améliorer la visibilité du village du Morne. Nous avions pensé préparer un cahier des charges, encourager les entreprises à investir pour des projets communautaires. La COVID-19 a  bousculé notre stratégie. »

En ce qui concerne un lieu pour abriter un bureau pour les membres du Morne Heritage Trust Fund, un haut cadre répond : « Nous avions déjà identifié un terrain d’une superficie de cinq arpents pour  construire un centre administratif pour le Morne Heritage Trust Fund. Nous n’avons malheureusement pas pu faire grand-chose. ».


Pierre Ramalingum: « Mo kone sa montagn la kouma mo pos. »

Pierre Ramalingum a commencé à travailler au Morne à l’âge de 14 ans. Il a gravi les échelons pour devenir  chef gardien de la montagne du Morne. Il y a passé 45 ans. « Mo kone sa montagn la kouma mo pos. » Il a eu le privilège, relate-t-il, de placer en 2004 une croix au sommet de la montagne. Il a aussi été témoin de beaucoup d’événements. « C’est une montagne qui regorge de richesses », ne cesse-t-il de rappeler.

Pierre qui fêtera son 75e anniversaire en juillet est sur la même longueur d’onde que Karl Lamarque en ce qui concerne le développement et les changements qu’avait voulu apporter dans cette région le Professeur François Odendale. « Il était sincère dans sa démarche. Il avait beaucoup de projets en tête pour aider au développement communautaire du village tout en créant des emplois. Li ti pe ankouraz bann madam devlop bann tab dot ele zot proze. Mais malheureusement, il a dû partir. »

Selon le septuagénaire, le départ du consultant sud-africain reste encore inexpliqué. « Mo sir ki bokou zenes dan vilaz ti pou gagn travay. Zordi, si bann abitan pa ti konn lapes, mo sir ki ti pou ena bokou ti pou mor defin. »

Pierre s’est dit exaspéré du nombre de fois qu’il a vu des politiciens venir au Morne chaque 1er février pour la cérémonie du dépôt de gerbes. « Cela ne changera grand-chose dans la vie des habitants. Il faut faire des choses plus concrètes et faire des réflexions plus poussées pour voir de quelle manière on peut apporter de vrais changements dans cette région en créant de l’emploi. Vinn depoz enn zerb sak lane pa sanz nanyen », dira-t-il.

Contrairement à Pierre, José Rose, membre du mouvement rastafari qui siégeait sur le comité consultatif, pense qu’il faut maintenir le dépôt de gerbes le 1er février chaque année pour commémorer l’abolition de l’esclavage. « Sinon, toute trace de l’esclavage disparaîtra et nous y verrons d’autres statues. Il faut encourager nos enfants et la future génération à perpétuer la tradition », insiste le porte-parole du mouvement rastafari. « Cette revalorisation de l’esclave marron est pour les rastafariens une manière de participer à la réhabilitation de la culture africaine. Nou pou kontinie selebre le 1er février », a-t-il insisté.

En ce qui concerne le MHTF, José  Rose trouve que c’est un bon moyen pour placer des fonctionnaires au sein du conseil d’administration pour que « zot gagn inpe cash avan zot ale san tro fer zefor. »

Marie Danielle F., mère  de trois enfants, d’origine rodriguaise et habitante du village, travaille depuis plus de 20 ans comme employée de maison chez une habitante du Morne. « Ma famille et moi étions très fières lorsque nous avons appris que la montagne allait être inscrite comme patrimoine mondial de l’Unesco. Avec le recul, je peux vous dire que notre condition de vie n’a pas beaucoup changé par rapport à ce qui avait été imposé comme conditions par l’Unesco, comme la tenue régulière de comités de consultation, la protection de l’environnement et tout ce qui peut être fait pour améliorer les conditions de vies des habitants. » Le Comité 1er Février s’est aussi joint à la cause des habitants du Morne afin de veiller à leurs intérêts. Et les membres de ce groupe ont fait  savoir, eux aussi, que les conditions imposées n’ont pas été respectés.

Selon Marie, les quelques structures abîmées qui ont été remplacées dans le jardin d’enfants du Morne, à côté du centre communautaire, n’ont apporté rien de concret dans la vie des enfants. « Kan ou vinn dan vilaz lapremidi ou pou trouv ban zanfan pe zoe bor lamer ou pe tap koud pye dan enn vie boul », fait remarquer cette habitante du Morne.

Joe Ramalingun, ex-président du conseil de district,  est lui aussi très remonté par rapport à la gestion du Morne Heritage Trust Fund. « À part quelques petits projets ici et là, rien n’a été fait pour changer la vie des habitants. Nous sommes exclus des plans des promoteurs de projets. Il n’y a, à ce jour, aucun projet communautaire qui n’a été mis en place. Pas de fabrication de produits artisanaux, ni de vente de mets traditionnels. Les habitants n’ont bénéficié de rien. »

Il s’insurge aussi contre l’absence des habitants du village sur le comité consultatif ou sur d’autres instances où les décisions sont prises. Il partage aussi le point de vue de Karl Lamarque : « MNHF pa ankor ena enn landrwa fix pou ki zot travay. Zot pe pretan ki zot kapav fer gran devlopman danla rezion. »