« Les détenus m’ont donné une mission : être le porte-parole de leur souffrance et de leur détresse ! »

L’infirmier à la retraite: « La prison a été pour moi l’université de la vie, et je ne me suis jamais senti plus en sécurité qu’avec les officiers et les détenus »

Incontournable figure sur la scène sociale nationale, Cadress Rungen a raccroché sa blouse blanche de membre du personnel soignant après 38 ans de « bons et loyaux services », respectant ainsi l’adage. À ses amis, qui lui envoient des messages de circonstance, lui disant qu’il est « enfin libre », l’homme fait remarquer que « je n’ai jamais éprouvé de sentiment d’asphyxie ou que mes mouvements étaient limités durant ces quatre dernières décennies où j’ai travaillé entre quatre murs et côtoyant des détenus ». Au contraire, dit-il, « car c’est là que je me suis senti le plus en sécurité ». Ce père de deux fils, diacre de l’Église catholique depuis 2018, fondateur du Groupe A de Cassis et de la structure d’accueil Lakaz A, entre autres initiatives sociales, explique que « quand je suis allé rencontrer quelques détenus pour leur annoncer mon départ, ils m’ont confié une mission : porter leur parole dans la société et éveiller les consciences sur leur souffrance et leur détresse ».

« Je me sens une deuxième jeunesse ! » lance d’entrée de jeu Cadress Rungen. « Loin d’être fatigué ou démoralisé, bien que la situation soit ni rose, ni réjouissante, surtout avec l’avènement des drogues synthétiques, qui causent des drames familiaux inimaginables, j’ai quitté la prison avec une nouvelle espérance. Et puisque les détenus m’ont confié une mission qui, à mes yeux, est de la plus haute importance, parce qu’elle concerne leur avenir, leurs attentes légitimes et leurs espoirs, et parce que cela reflète notre société, je ne baisserai pas les bras ! » La retraite s’annonce donc hyperactive pour cet homme qui, depuis l’aube des années 1980, est activement engagé sur le terrain « par amour pour mon pays et mes frères et sœurs de la patrie ».

Quand il pose les pieds, le 14 mars 1983, à la Prison centrale de Beau-Bassin, Cadress Runghen a immédiatement su, dit-il, qu’il y resterait. « À l’époque, on nous donnait six mois de réflexion pour décider si l’on voulait rester ou changer de branche de travail. » Il poursuit : « En 1983 comme maintenant, travailler à la prison, pour la plupart des Mauriciens, est plutôt… mal vu. La perception est que derrière les barreaux croupit la lie de la société, des “cas” qu’il faut absolument éviter. Tout cela perdure depuis plusieurs décennies malheureusement. »

Mais ces préjugés ne l’ont jamais atteint. « Je pense que c’est grâce au regard que j’ai sur les hommes, en général. Je vois l’humain, et rien d’autre. » Ce qui l’a immédiatement convaincu qu’il allait rester et faire carrière à la prison ? « Dès que je suis entré, plusieurs détenus me disaient bonjour, venaient me rencontrer… Ils affichaient le sourire de voir quelqu’un qui les connaissait. »

Ces années-là, poursuit-il, « pour désigner ceux qui se trouvaient derrière les barreaux, on ne disait pas détenus, mais prisonniers ». Il explique : « On n’avait pas encore réalisé la portée péjorative du terme, et on leur attribuait des numéros. C’est comme ça qu’on les appelait, pas par leur nom. Ils n’avaient plus droit à leur identité respective. La prison était un endroit très déshumanisant. Les détenus de l’époque n’ont rien à voir avec ceux qu’on croise dans nos geôles aujourd’hui. » Quand il fait ses débuts, en blouse blanche, au sein de l’univers carcéral, à cette époque-là, Cadress Rungen avait déjà forgé une réputation sur le terrain.

Flash-back. Octobre 1976. Cadress Rungen rejoint le service public et obtient un emploi au sein de la défunte DWC. Puis il sera muté au ministère des Travaux. Jusqu’à l’aube des années 1980, il pensait poursuivre un parcours classique de fonctionnaire. Mais c’était sans compter les ravages de la drogue, comme l’opium et le Brown Sugar, sur des personnes de son âge à l’époque, de même que les drames familiaux dont il allait être témoin. Chemin faisant, Cadress Rungen entame un virage complet et se lance dans des études en matière  médicale.

« Mo pena non, mwa »

« Que ce soient les toxicomanes que je rencontrais, dans les quartiers de la capitale, explique-t-il, ou les détenus, dont un grand nombre sont actuellement incarcérés pour des délits liés à la drogue, qu’ils soient des hommes, des femmes ou des adolescents, voire des enfants, tous ont cette même détresse humaine. » Il poursuit : « La phrase que j’ai entendue le plus souvent lors de ces quatre décennies, c’est : “Mo pena non, mwa. Mo personn !” C’est une phrase qui m’a beaucoup secoué. Au final, chacun de ces êtres humains a besoin d’une chose principale : retrouver son estime de soi. Et ça, ça passe par le dialogue, le contact humain, une relation de confiance qui s’établit, un lien qui se cultive… C’est l’élément crucial qui peut faire marcher la réinsertion et briser ainsi le cercle vicieux de la rechute. »

Cadress Runghen souligne que la première fois qu’un détenu lui a dit qu’il n’était « personne », il s’est senti « beaucoup blessé », poursuivant : « ça m’a immédiatement ramené à mon père, et à cette scène du film indien Awara, où Raj Kapoor dit cette même phrase en parlant à un chien… J’ai ressenti toute la souffrance de ces détenus. »

Incapable de rester insensible aux détresses humaines des autres, Cadress Rungen, sur un ton de philosophe, explique : « Quand je me préparais à partir, ces dernières semaines, j’ai expliqué aux jeunes infirmiers qui venaient de rejoindre les rangs de la prison que, de toutes leurs qualifications académiques, leurs meilleurs outils de travail et leurs meilleures armes sont leurs yeux, leur langue et leurs oreilles. En d’autres mots, je leur ai fait comprendre que sans humanité, ils n’arriveraient jamais à trouver satisfaction dans leur carrière. »

En attendant, Cadress Rungen quitte la prison le coeur rempli d’émotions et de souvenirs, « les uns plus beaux que les autres »… Des « rencontres humaines inoubliables », dit-il. « Souvent, les gens pensent, à tort, que ceux qui sont en prison sont dépourvus de sentiments. En fait, ce sont pour la plupart des êtres abîmés par la vie. Des enfants brisés dès le plus tendre âge, certains abusés, d’autres exploités, d’autres encore abandonnés… »

Il se souvient d’une anecdote avec un détenu connu sous le sobriquet de Mons : « Notre entrevue m’a fortement marqué. Quand cet homme a finalement cassé la carapace endurcie qu’il s’était construite pour se protéger, j’ai découvert une âme qui souffrait énormément. » Comme ce détenu, Cadress Rungen en a accompagné une foule d’autres. « Ils m’ont confié une mission de la plus haute importance, continue-t-il. Ils m’ont demandé d’être leur relais dans la société, et de faire entendre leur détresse, leurs souffrances. C’est mon but désormais ! »

« La prison a été l’université de la vie pour moi, confie-t-il encore. Jamais je n’aurais pu acquérir autant de savoir et d’expériences qu’avec ces personnes. Qu’il s’agisse des officiers ou des détenus, cet univers a été pour moi l’endroit où je me suis toujours senti le plus en sécurité. » Il reprend donc  son bâton de pèlerin et se remettra au travail physiquement dès que le confinement sera levé. Mais déjà, via les réseaux sociaux et son carnet rempli de contacts, il a déjà ouvert un chantier riche en expérience humaine et d’une valeur inestimable.

Le Foyer de l’Amitié

« Fin des années 1970, début des années 1980,  j’étais interpellé quand mes propres amis tombaient, esclaves de l’opium et du Brown Sugar, qui faisait des ravages dans notre pays. Je les voyais souffrir », se souvient encore Cadress Runghen.

Avec le soutien du père Jean-Maurice Labour, dès ces jours-là, « on écoutait les souffrances de ces esclaves de drogues ». Il poursuit : « On avait ouvert un petit local, le Foyer de l’Amitié, situé rue Saint-Georges, à Port-Louis, en face de l’église Immaculée-Conception. On ne savait pas vraiment où on allait… Mais on avait ressenti le besoin, l’urgence qu’avaient ces jeunes qui se retrouvaient piégés par ces substances. Ils avaient besoin d’amour, de considération, de dialogue. »

C’est à partir de là que Cadress Rungen, offrant ce service d’écoute de la toute première heure, devient une Resource Person des premières victimes des drogues dans le pays. Et c’est ainsi que, quand il fait ses premiers pas dans l’univers carcéral, « bon nombre de détenus m’approchaient et me parlaient directement, car ils m’avaient déjà rencontré quand ils étaient dans la rue et me retrouvaient maintenant derrière les barreaux ».

Ce qui a poussé Cadress Rungen à s’engager dans les rangs de la prison comme membre du personnel médical.  « Quand je rencontrais ces amis et les autres qui devenaient des victimes de la drogue, et quand je leur demandais comment je pouvais les aider, ils me répondaient qu’ils avaient besoin de quelqu’un qui les soigne, qui leur donne des médicaments… Je savais que je n’allais pas pouvoir devenir médecin. Aussi, je me suis engagé à suivre une formation en “nursing”. Par la suite, c’est toujours suivant leurs attentes que je me suis engagé au sein de la prison, afin d’être plus près d’eux. »

Enfants abîmés

Au tout début de sa carrière, Cadress Rungen est affecté à l’institution pénitentiaire de Borstal, qui accueillait alors des mineurs en délicatesse avec les lois. « C’était avant qu’on ait les Correctional Correctional Youth Centre (CYC) et les Rehabilitation Youth Centres (RYC) », explique-t-il.

« Je me souviens qu’il y avait 30 à 40 enfants. Les jours passant, je me retrouvais avec pas grand-chose à faire. J’allais les regarder jouer au ballon, je leur parlais… Petit à petit, chaque fois que je devais être en poste à Borstal, la moitié des enfants disait être malade et sollicitait les services de l’infirmerie. »

Il poursuit : « Je me souviens qu’à l’époque, Deepak Bhookun était commissaire des prisons. Il m’avait fait venir dans son bureau pour me dire qu’il avait une plainte à mon sujet, parce qu’il ne comprenait pas pourquoi autant d’enfants tombaient malades… Je lui expliquais qu’en fait, ces enfants prétendaient ne pas aller bien uniquement pour avoir la chance d’avoir une petite conversation, qu’on parle de tout et de rien… Quelques jours plus tard, le CP Bhookun m’a rappelé et m’a dit que ces enfants avaient effectivement besoin qu’on les écoute, qu’on les encadre. C’étaient des gosses abîmés par la vie… Ils n’avaient pas besoin du repas qu’on leur donnait ou du lit où ils dormaient. Ils avaient surtout faim d’amour et d’affection. En fait, c’est là tout le drame de ceux qui se retrouvent en prison — hommes, femmes et enfants. Tous ont cette même soif d’estime de soi, d’amour, et de retrouver leur valeur d’humain dans les yeux des autres. »