Féminicides – Urgent besoin d’engagement des hommes comme Role Models

– « Nou finn fel dan sa konba-la ! Plus de 50 ans que les violences contre les Mauriciennes durent… Maurice n’est pas un cas isolé, mais nous devons tout repenser ! »

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Le passage de 2025 à 2026 s’est fait dans l’horreur et le sang. Alors que l’humeur devait être à la fête, Maurice pleurait deux de ses jeunes femmes. Le 31 décembre, Marie Anna Muthoora, 33 ans, périssait sous les coups de son mari, Vikash, 50 ans, à Batimarais. La nation se remettait à peine de ce funeste événement que le 4 janvier, la police découvrait le corps sans vie de Sivanee Saminaden, 25 ans, à son domicile, à Petit-Raffray. Son conjoint, un ressortissant étranger, Beltrami Kemayou, a été appréhendé peu après. Ces deux meurtres ont déclenché une nouvelle fois l’indignation publique et la révolte de tout un chacun. Cependant, il convient d’aller au-delà des faits divers, disent des travailleurs sociaux. « Nous ne pouvons pas, à chaque féminicide, hurler notre colère, crier “plus jamais ça” lors de marches pacifiques, entre autres démonstrations populaires, et puis, quelques jours plus tard, laisser le silence recouvrer à nouveau tous ces ressentiments. » Parmi les travailleurs sociaux, militantes engagées et autres activistes sollicités par Le Mauricien se trouvent Pouba Essoo, Rajni Lallah et Cadress Rungen, de même que d’autres compatriotes engagés mais qui préfèrent garder l’anonymat.

Tous sont unanimes : « Des provisions légales sont en phase de renforcement et des mesures sont prises de manière concrète. Arianne Navarre-Marie s’est attelée avec beaucoup de rigueur et de sérieux à ce dossier. Et nous avons appris que le terme “féminicide” sera inclus dans la nouvelle loi. Le gouvernement, dans son ensemble, donne priorité à ce douloureux problème. Et tout cela est très bien. Néanmoins, force est de constater que nous avons, dans l’ensemble, échoué dans ce combat ! Nou finn fel. Cela fait plus de 50 ans que les mouvements et associations militent pour le respect des femmes, mais cela n’empêche pas les bourreaux de sévir. »
Ces observateurs sociaux continuent : « Pour que tout l’arsenal légal, les “policies” et autres mesures fonctionnent, nous en sommes à un point où il faut tout repenser en ce qu’il s’agit du combat contre les cas de féminicide. Il convient d’une part de renforcer le “mindset” culturel et religieux. Cela passe par une refonte et réorganisation de la manière de penser, et inculquer ces valeurs dès le plus jeune âge. Et parallèlement, il faut absolument que des hommes s’engagent dans le combat de manière sérieuse. Nous avons un cruel besoin de Role Models pour nos petits garçons ! »
D’emblée, nos interlocuteurs tiennent à ce qu’il n’y ait aucun amalgame entre féminicide et violences basées sur le genre. « Ce sont deux éléments très distincts », disent-ils. Une militante des droits humains sous couvert de l’anonymat, retient : « Les violences à l’égard des Mauriciennes ne datent pas d’hier, certes. Mais ce ne sont pas avec les statistiques que nous allons mesurer l’ampleur du problème. Dès les années post-indépendance, les mouvements en faveur des femmes faisaient des violences contre les Mauriciennes une de leurs priorités. Et c’est encore le cas en 2026. »
« Malgré tout, le féminicide continue… Les formes de violences utilisées sont multiples : physiques, mais tout aussi bien psychologiques. Sans compte la violence morale, mentale, économique, émotionnelle… » Un élément a cependant changé : « Aujourd’hui, les médias classiques relayent l’info, tout autant que les réseaux sociaux. Et il y a les associations et les Ong engagées dans le combat. Sans oublier les agences et les services de l’État, dont la police et le Judiciaire. Tout cela fait qu’on en parle autour de soi… Les crimes, et dans le cas présent les féminicides, ne passent plus inaperçus ! » Pouba Essoo prend l’exemple des mouvements #meetoo, entre autres : « La parole libérée permet d’avancer dans ce combat. »

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Fléau social

Néanmoins, un aspect a changé, avec le temps, estime la militante des droits humains. « Parmi ceux qui sont les plus au bas de l’échelle, un certain travail pour protéger les filles et les femmes a été fait. Nous rencontrons souvent les réactions du type : “To tous mo ser, to gete !” Par contre, on ne peut s’attendre au même parmi les Middle Class et encore moins parmi les plus aisés. C’est là qu’on demande aux victimes d’abus et de violences de se taire, de rentrer chez elles parce qu’elles sont mariées maintenant, qu’elles doivent penser à l’honneur de la famille, et toutes ces sottises ! »
Notre interlocutrice prend le cas de Sivanee Saminaden : « Une jeune entrepreneure engagée, que son entourage décrit comme une jeune femme dynamique et souriante. Depuis que j’ai rejoint ce combat contre les violences envers les femmes, j’ai découvert plusieurs aspects qui donnent froid dans le dos. D’abord, le silence que la plupart cultivent. Il y a, bien entendu, la honte, le qu’en dira-t-on, le “ki dimounn/fami pou dir ?”. Il y a surtout le fait que la plupart de ces femmes dépendent de leur mari/conjoint pour vivre, car elles ne travaillent pas. Mais ce qui m’a atterré, c’est quand j’ai rencontré des femmes occupant des positions importantes au sein de compagnies, des chefs d’entreprise, des responsables de direction, et même dans le secteur public, celles qui ont gravi les échelons… Savez-vous que bon nombre d’entre elles sont des femmes violentées par leur mari ? C’est aberrant ! »
Pouba Essoo, militante engagée depuis plus de quatre décennies dans ce combat, renchérit : « Nous devons réagir sur deux plans qui touchent directement les Mauriciens : il y a toute la culture autour de la “patriarchie”, et l’aspect religieux. » Pour elle, c’est « un énorme aspect du problème » qui n’est pas pris en considération. « La normalisation du système patriarcal et le concept que l’homme, au sein de la société, a tous les droits, doivent être démystifiés et déconstruits. Cela passe par les plateformes religieuses. Mais aussi par des mouvements menés par des hommes. »

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Et se soutenir, de pair avec la militante des droits humains, que « tous les hommes ne sont pas violents ». Elle ajoute : « Tous les hommes ne tapent pas leurs femmes. La majorité sont des êtres humains respectueux et qui partagent la vie de leur femme avec beaucoup de compréhension, de dialogue, d’écoute, d’aide et de soutien. » Ce qui les amène à réclamer : « Il est grand temps que les hommes s’engagent sérieusement dans ce combat. Ce faisant, nous aurons des Role Models que l’on pourra, de fait, dans le cadre d’une instruction scolaire élargie, présenter à nos jeunes. »

Des hommes exemplaires

Pouba Essoo fait remarquer que parmi les politiciens, « même si tous ne sont pas des anges », certains pourraient faire des émules. « Non pas en s’érigeant comme des modèles, mais en engageant des plateformes de discussions, de partage et d’expressions, où ils seraient entourés de leaders religieux et d’autres leaders d’opinion. Cela représente, à mon sens, un impact important. » Avec, dit-elle, en parallèle, la création de mouvements « portés par des hommes exemplaires ».
Elle souligne : « Exposer nos jeunes, dès leur plus tendre enfance, à un “shift in paradigm” concernant le système patriarcal, et déconstruire ce mythe autour de l’homme, nous permettra de mieux encadrer et préparer les générations à venir. Mais quid de ceux qui sont des adultes et nos séniors ? » Elle relève : « L’État investit énormément d’argent dans ce combat. Il est plus que temps d’établir un état des lieux, d’identifier où le bât blesse, où sont les Loopholes, et dégager, à partir de là, des approches, des projets et des structures nous permettant de prendre le taureau par les cornes. »
La militante des droits humains abonde dans le même sens : « A Maurice comme ailleurs, les enfants grandissent avec les paramètres que l’homme est fort et le protecteur de la famille. Et la femme, le sexe faible. Inn ler sanz sa ! Parce que c’est avec ce genre d’attitudes que nombre d’hommes se croient tout permis. Et donc de cogner leur femme et conjointes. Et même leurs filles ! » Instaurant, du coup, soutient-elle, une culture d’impunité. « Mo konn bann zom ki pa per, ki kone zot pou gayn case lapolis, me dan sa moman-la, se bate-la ki pli inportan. Parce que de cette manière, l’homme “prouve” qu’il est “fort” ! Que c’est lui qui a le “pouvoir”. Il a été élevé avec ces formules; autour de lui, cela est répété, martelé. Il n’a pas été amené à mettre à nu ses émotions, comprendre que la femme est aussi un être humain à part entière et qu’elle a aussi des sentiments. »

Pulsions bestiales

Pouba Essoo évoque sur ce point les “honor killings”, qui gagnent du terrain. « Parski boug-la, dan so latet, fam-la so posesion. Quand il l’a aimée et qu’elle s’est engagée envers lui, pour lui, elle ne doit jamais lui faire faux bond. Et quand par malheur elle tombe amoureuse d’un autre et qu’elle décide de le quitter, il n’a qu’une idée : la tuer afin de sauver son honneur. Parce que dans sa manière de voir les choses, “je vais devenir la risée des autres hommes” : c’est comme cela qu’il réfléchit. Et c’est de tout cela que nous devons discuter, comprendre, changer les croyances erronées et les préjugés. »
La militante des droits humains conclut pour sa part en notant : « Les formes de violences – physiques, psychologiques, morales, mentales, verbales, émotionnelles, économiques… – prennent de l’essor. Il y a une multitude de facteurs. Il y a les agressions quotidiennes; les pressions multiples, au travail, dans la société… Il y a aussi eu les confinements du Covid-19 qui ont impacté la santé mentale. Les pulsions barbares et bestiales n’arrêtent pas ceux qui sont mal encadrés. » Pour les deux femmes, le chantier pour venir à bout des féminicides est immense. « Mais ce n’est pas pour autant qu’il ne faut pas s’y atteler. Chaque vie humaine mérite respect, dignité et protection. Et les survivantes des violences contre les femmes sont encore plus vulnérables de par le parcours qu’elles ont eu. »

 

RAJNI LALLAH (MLF) :


« Encourageons la société
autant que l’État à soutenir les victimes »
« Début 2026, deux jeunes femmes, Marie Anna Muthoora et Sivanee Saminaden, ont été tuées par leur conjoint dans des circonstances tragiques. Ces deux nouveaux cas de féminicides viennent hélas s’ajouter à la déjà très longue liste des victimes. Au sein du Muvman Liberasion Fam (MLF), nous étions parmi les organisations qui, dès les années 1980, avons milité pour la loi sur les violences conjugales, inspirée du droit australien. Nous nous félicitons de la reconnaissance progressive du féminicide dans la loi.

Dès le départ, nous savions que la loi, à elle seule, ne peut éradiquer les violences conjugales. Elle ne serait qu’un outil permettant à l’État et à la société de soutenir les femmes qui quittent un conjoint violent. Cela implique de reconnaître le caractère patriarcal des violences subies par les femmes au sein de la famille et de soutenir celles qui ont le courage de les affronter. Dans le même souffle, au MLF, nous encourageons la société et l’État à soutenir les victimes, surtout celles qui ont des enfants.

S’appuyer uniquement sur la police, le système judiciaire, l’État et les prisons ne suffit pas. Il est indispensable de donner aux victimes de violences conjugales les moyens de s’en sortir. Cela implique la mise en place d’un programme leur permettant de subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs enfants sans être contraintes de vivre avec un conjoint violent. L’État doit donc pouvoir garantir des emplois ou des allocations leur assurant un revenu suffisant. Il doit également garantir un logement afin que la femme (et ses enfants, le cas échéant) puisse quitter définitivement le domicile conjugal.

Dans ce contexte, le nouveau système de logements locatifs de la NHDC représente un progrès et répond à une revendication du mouvement féministe depuis des décennies. Mais il faut que l’État mène une campagne pour populariser cette solution.

Dan muvman fam, nou devlop stratezi pou gayn soutyin sosyal kont perpetrater vyolans domestik. Concrètement, lorsqu’une femme est battue, nous l’encourageons à en informer ses voisins et à leur donner un signal clair pour qu’ils interviennent. Ainsi, les voisins se sentent à l’aise de frapper à sa porte, de lui porter secours et d’appeler la police. Cela permet d’isoler socialement l’auteur des violences. De cette manière, la population contribue à lutter contre cette forme de violence patriarcale partout dans le monde.
Il est essentiel de comprendre la nature des violences conjugales : elles s’inscrivent dans un cycle, caractérisé par une période de répit où le partenaire s’excuse et reprend ses habitudes, permettant à la femme de retrouver confiance en lui. Puis, les violences reprennent et s’intensifient avec le temps. Toute stratégie de lutte contre les violences conjugales doit appréhender ce cycle et s’attacher à soutenir les femmes, de la société à l’État, lorsqu’elles trouvent la force et le courage d’y faire face. Anou pa atann ziska ena femisid, lerla kriye “Kot lapolis ti ete ?” »

CADRESS RUNGEN :


« Trop de violences et d’agressions
en tous genres »
« Dès le réveil, chaque matin, nombre de compatriotes sont soumis à une multitude d’agressions en tous genres. À la maison, dans le transport, en commun ou en voiture, sur la route, donc, à l’école ou au travail… Et c’est ainsi que chaque jour, par le biais des médias classiques et les réseaux sociaux, nous apprenons des nouvelles les unes plus consternantes que les autres : abandons de bébés aux portes d’une église ou à l’hôpital, féminicides, viols, accidents mortels, suicides… et une panoplie de drames humains. Et en contrepartie, très peu de good news… Pourtant, il y en a !
Avec les différentes unités que nous avons, tant à Lakaz A qu’au sein du diocèse, j’ai la possibilité de rencontrer beaucoup d’adolescents. Il y a une chose qui me frappe beaucoup, ce sont ceux de ces jeunes, qui se disent des “influenceurs”. Ce sont surtout des jeunes, bien habillés, tirés à quatre épingles, qui manient avec beaucoup d’aisance les langues, et qui animent des vidéos sur les réseaux sociaux. Ils comptent parmi la jeunesse, surtout, des milliers d’adhérents. Mais ces “influenceurs” utilisent très souvent un langage ordurier, des paroles de haine et violentes. Je me demande si les parents de ceux qui sont adhérents de ces “influenceurs” savent que leurs enfants “boivent” ces paroles !
Il est vrai que notre société vit actuellement des heures très éprouvantes avec la cherté de la vie, les drogues synthétiques, l’alcool et d’autres problèmes sociaux. Ce qui résulte en une certaine anarchie et des dysfonctionnements de la cellule familiale. Il y a aussi une autre explication : l’absence des grands-parents. Nous avons connu des générations où c’étaient les grands-parents qui inculquaient les valeurs et principes à leurs petits enfants. Aujourd’hui, nous nous retrouvons avec des grands-parents qui sont eux-mêmes paumés, perdus. Finn ena enn gro gap interzenerasyonel. Avec pour résultat que la transmission n’a pas suivi… C’est un aspect du problème.
Il y a plusieurs moyens de trouver des solutions. À Lakaz A, par exemple, nous avons des groupes qui se réunissent régulièrement, qui sont formés aux “skills” et “leadership”, entre autres. Au niveau de l’église, nous avons les cours de préparation au mariage, parmi d’autres. Ce sont là des espaces d’écoute, de partage, d’échange et d’apprentissage. Il en faut plus, beaucoup plus, au niveau national. Il y a, dans notre société, actuellement trop d’agressions à tous les niveaux. La majorité de nos compatriotes ne peuvent gérer toutes ces pressions. Il faut désamorcer la situation. »

2025 : fin d’année sanglante
En moins de sept jours, deux jeunes Mauriciennes ont péri sous les coups de leurs conjoints. Le 31 décembre, Marie Anna Muthoora, 29 ans, pousse son dernier soupir. Vikash, 50 ans, son époux, est arrêté par la police. Le 4 janvier, c’est le corps sans vie de Sivanee Saminaden, 29 ans, qui est retrouvé. Elle partageait sa vie avec un ressortissant étranger, Beltrami Kemayou, 24 ans. Celui-ci a également été appréhendé par la police.
Pendant que toute l’île Maurice se prêtait aux festivités du réveillon de la Saint Sylvestre, le 31 décembre, à Batimarais, dans la maison des Muthoora, un drame insoutenable se jouait… Une énième dispute conjugale éclate et, au final, Marie Anna Muthoora arrête de respirer. Le couple était marié depuis cinq ans. « Autant d’années marquées par la violence. Un calvaire permanent », ont déclaré des proches de la jeune femme aux autorités.
La jeune femme avait connu une première union dont est né un enfant. Puis, il y a quelques années, séparée, elle fait la rencontre de Vikash Muthoora. De fil en aiguille, ils se fréquentent et finissent par se marier, et partent s’installer à Batimarais, dans le sud de l’île. Graduellement, ont encore confié les parents de la jeune maman, « nous avons découvert un homme autoritaire et qui abusait de l’alcool ».
Ils poursuivent : « Les coups pleuvaient régulièrement… Marie Anna en portait des traces sur le corps. Mais malgré nos requêtes qu’elle sorte de cet enfer et revienne vivre auprès de nous, elle restait auprès de lui. Des Protection Orders ont même été dûment consignés auprès de la police. Marie Anna allait les retirer, la plupart du temps, convaincue que son mari allait changer, et souvent sous la menace de ce dernier. Finalement, personne ni rien pu faire pour la protéger. »
Sivanee Saminaden, 29 ans, a été tuée par Beltrami Kemayou, 24 ans, un ressortissant étranger, lors d’une violente dispute conjugale à Petit-Raffray le dimanche 4 janvier. Après le meurtre, il a jeté leur bébé dans l’arrière-cour avant de prendre la fuite. Il a toutefois été rattrapé par des passants sur un pont à proximité, puis remis entre les mains des policiers.
Une voisine, qui, selon des sources proches du couple, s’occupait déjà de la fillette, avait émis le souhait de prendre à sa charge l’enfant. Une enquête du ministère de l’Égalité des genres est en cours à ce sujet.
Hospitalisée à l’unité pédiatrique de l’hôpital de Pamplemousses depuis le drame qui a coûté la vie à sa mère, la petite fille de Sivanee Saminaden montre des signes de stabilisation. Si sa santé s’améliore, sa prise en charge future reste complexe : les autorités se tournent désormais vers le placement en famille d’accueil, apprend-on encore.

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