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Jardin de Pamplemousses : Cri du cœur des citoyens !

L’article Jardin de Pamplemousses, un crève-cœur, publié il y a deux semaines dans nos colonnes, a suscité nombre de réactions. Notre équipe sur place et les informations glanées sur les sites de réservation en ligne ont mis en lumière l’état déplorable de ce jardin historique, mais aussi commémoratif, car y reposent depuis quelques années de hauts dignitaires du pays.

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Un détail non négligeable qui aurait dû mettre la puce à l’oreille des administrateurs et des autorités qui semblent ne pas être souvent sur le terrain… Avec la nomination d’un nouveau CEO en la personne de Vishnu Tezoo, ancien conservateur des Bois et Forêts, gageons que tout sera fait pour redonner ses titres de noblesse au SSR Botanical Garden, soit le plus ancien site d’acclimatation de l’hémisphère Sud. Les citoyens, eux, poussent un cri du cœur pour sauver leur jardin historique.

Il fut un temps où des autobus scolaires remplis d’enfants bruyants et tout excités à l’idée de voir les tortues géantes du jardin de Pamplemousses remplissaient l’aire de stationnement du SSR Botanical Garden. De vagues souvenirs, joyeux, qui mettent du baume au cœur… même des dizaines d’années plus tard. Si le Mauricien lambda trouve rarement le temps d’aller en excursion, il le fait lors de visites de parents venus de l’étranger, afin d’être touriste dans son propre pays… mais ce souvenir d’enfance, il a vite disparu aussitôt le grand portail franchi.

Le jardin de Pamplemousses n’est plus ce qu’il était. Catherine Leclézio, fondatrice de la page Mauritius in Quarantine sur Facebook, est souvent en communication directe avec des touristes ou des Mauriciens de la diaspora en escale dans leur île natale. Dans une publication sur ce réseau social, elle fait part de son chagrin et surtout de sa déception face à l’indifférence des autorités. Sa publication a été partagée plusieurs fois.
« Pendant un mois, j’ai emmené un visiteur découvrir la côte et les montagnes du pays. Une virée dans l’est et le sud très plaisante et agréable, même si l’on doit déplorer certains restaurants qui proposaient des menus moyens à des prix onéreux. Sans parler du service… Toutefois, l’on a pu profiter de la visite, même si j’ai dû parfois trouver des excuses pour l’insalubrité de certains bâtiments, dont des municipalités et vanter la présence de vieilles voitures, nonobstant leur émission en monoxyde de carbone ! » nous confie-t-elle. « Toutefois, je n’ai pas pu trouver d’excuses pour le jardin du Pamplemousses. »

Racontons à chaque coin de rue l’histoire de notre île !
Sans langue de bois, elle affirme que le jardin est en train de « pourrir ». « Personne ne pourra avoir le courage de dire que cet endroit est entretenu tellement il est en mauvais état. C’est faire violence aux touristes ! Outre les bouteilles en plastique, les cannettes de bière, les poubelles remplies et la mauvaise herbe, il y a aussi l’enclos des cerfs qui est selon moi un case study pour l’abus animal. » Pour Catherine Leclézio, comme beaucoup d’autres s’étant exprimés sur les réseaux, il était de son devoir de parler pour cette attraction historique qui reste avant tout « un héritage national et qui est une opportunité en or pour développer les recherches scientifiques dans le domaine. »

Elle nous confie, par ailleurs, que grâce à sa page sur les réseaux sociaux, elle est aux premières loges pour recevoir le feed-back des touristes de l’île. « Les gens sont généreux. Ceux qui passent leurs vacances dans les hôtels laissent des commentaires positifs. Les résidents et ceux qui fréquentent les petits établissements hôteliers, c’est autre chose. Le problème de chiens errants inquiète de plus en plus les touristes, le manque de trottoirs, les rues bondées, le manque de toilettes, les plages polluées, l’insalubrité des villes et les publicités mensongères sont les plaintes que nous entendons le plus souvent. J’ai aussi souvent des commentaires sur le manque d’espaces verts et de planification urbaine avec nos villes qui se rentrent dedans… »

Selon Catherine Leclézio, l’État devrait investir plus dans la préservation de la riche histoire pluriculturelle du pays. Et cela, en préservant les bâtiments historiques et en comprenant cette histoire commune construite à partir d’un héritage socioculturel divers et riche. « Améliorons l’état de nos musées. Racontons à chaque coin de rue l’histoire de notre île ! Les touristes peuvent très bien se trouver une île tropicale ailleurs dans le monde, mais ils ne retrouveront jamais la richesse que propose Maurice… » Avec la nomination de Vishnu Tezoo au poste de CEO, l’on espère que le Jardin botanique de Pamplemousses reprendra vie, d’autant que ce dernier semble être « the right man at the right place ». Nous avons, en vain, tenté de le contacter.

Questions à
Dre Ameenah Gurib-Fakim :
« Lorsque j’étais à la State House, j’ai créé cinq jardins (…) »
L’ancienne présidente de la République Ameenah Gurib-Fakim, qui est avant tout une chimiste et botaniste de renommée internationale qui a consacré la majeure partie de sa vie à la recherche et aux plantes, a pris le temps de nous répondre. Après la parution de l’article sur l’état du jardin de Pamplemousses, la Dre Ameenah Gurib-Fakim a elle aussi vivement réagi sur Facebook, et c’est avec la même vivacité et la même ténacité qu’elle répond à nos questions.

Vous avez réagi sur les réseaux sociaux à l’article publié sur l’état du jardin de Pamplemousses. En tant que citoyenne et botaniste, cette situation vous attriste-t-elle ?
Le Jardin botanique SSR a été créé il y a près de 300 ans et est devenu une référence dans l’hémisphère Sud. Les botanistes du monde entier reconnaissent ce jardin pour la biodiversité unique qui s’y trouve. Comme je l’ai déjà dit, l’archipel des Mascareignes fait partie des points chauds de la biodiversité mondiale où l’on trouve des plantes uniques.

C’est un bijou qui ne s’apprécie pas. Le méconnaître par les collectivités locales est un problème, mais le répertorier parmi les attraits du secteur touristique en est un autre… car ce faisant, nous avons le devoir de veiller que le jardin soit dans un état digne de ce nom. Pourtant, au fil des ans, le jardin s’est détérioré rapidement par négligence, et c’est une honte.

Vous évoquez aussi, dans votre publication Facebook, d’autres jardins mauriciens laissés ainsi à l’abandon…

Vous n’avez qu’à vous rendre au Jardin botanique de Curepipe. Je ne sais pas combien de Mauriciens savent qu’il n’y a qu’un seul spécimen d’un palmier extrêmement rare qui y pousse. Récemment, des ouvriers ont été aperçus en train de brûler des feuilles séchées non loin de là ! L’état des bords de nos routes est déplorable… Il suffit de regarder l’état de nombreux ronds-points ! Les mauvaises herbes ont dépassé les rares plantes ornementales qui poussent à l’intérieur.

L’UNESCO a listé 35 sites, 35 jardins historiques. Pourquoi, selon vous, ces jardins historiques et patrimoniaux sont-ils traités de la sorte à Maurice ?
Il vaut mieux poser cette question aux autorités compétentes, car les Mauriciens se sont déjà exprimés sur cette question. De plus, au cours des dernières années, avec l’avènement du « métro » ainsi que des extensions de routes, il y a eu une ruée vers l’abattage d’autant d’arbres alors qu’ils auraient pu être déracinés et plantés ailleurs. Les outils existent. Vous savez qu’il faut en moyenne 20 ans ou plus pour qu’un arbre atteigne sa maturité et à l’ère du changement climatique, la plantation d’arbres est un must. De nombreuses grandes villes à travers le monde font exactement cela et connaissent une baisse des températures pendant les mois d’été. Il ne faut pas oublier que les arbres préviennent aussi l’érosion des sols. Le dernier massacre que j’ai vu c’est le village de Réduit avec les palmiers indigènes abattus pour faire place au… « métro » !

Et pourtant, ce jardin de Pamplemousses semble être devenu un haut lieu « sacré » où reposent les anciens dignitaires du pays. L’État devrait logiquement y accorder plus d’importance, non ?

Avant de devenir ce « lieu sacré » auquel vous faites référence, il était et restera un magnifique jardin botanique, dépositaire de plantes uniques appréciées de tous. Il peut devenir un lieu où chacun en apprend davantage sur notre biodiversité unique et ce qu’elle représente pour la science et comment elle sous-tend notre survie sur cette planète.
Lors de votre passage au château de Réduit, aviez-vous une considération particulière pour les plantes ?

Lorsque j’étais à la State House, j’ai créé cinq jardins dans son parc : cactus, médicinal, bambou, endémique, et une section réservée aux plantes endémiques de Rodrigues. Le jardin des plantes médicinales était accompagné d’un livre que j’avais édité quand j’y étais. J’espère que les plantes vont toujours bien.
Un appel à lancer aux autorités ?

Je n’ai rien à dire aux autorités, car ma philosophie qui a toujours été constante est qu’on laisse l’institution renforcée quand on la quitte…

Quid du rapport du consultant Gilles Clément ?
« Le jardin de Pamplemousses n’est pas un champ d’agrumes. Il s’agit d’un jardin d’acclimatation de 25 hectares créé au XVIIIe siècle par Pierre Poivre dans le nord de l’île Maurice. Un lieu historique, le plus ancien jardin d’acclimatation de l’hémisphère Sud, puisque c’est grâce à lui que le monopole sur les épices des Hollandais a pu être levé », écrivait Le Monde en 2014. À l’époque, l’ingénieur horticole, jardinier-paysagiste de renommée internationale Gilles Clément intervenait après avoir été à Maurice, à l’invitation du ministère de l’Agro-industrie, pour soumettre un rapport sur un plan de restauration du jardin… Un rapport qui est resté, semble-t-il, aux oubliettes. Week-End a tenté de le contacter, en vain.

En 2015, ce dernier tirait en effet déjà la sonnette d’alarme sur les nénuphars géants, figures emblématiques du SSR Botanical Garden. Dans un article du Mauricien de la même année, Gilles Clément avançait qu’il s’agissait d’« une situation qui dépasse le cadre du jardin et relève de la qualité de l’eau “disqualifiée biologiquement” dans la région. Selon l’expert, cela découle de la façon dont on s’occupe des terrains agricoles ainsi que de l’eau grise provenant notamment des maisons de la localité qui rejoint le courant d’eau et pollue le bassin. D’où son appel pour que les autorités réagissent à cette urgence qui est de revoir le système de filtrage d’eau dans la région. »

Gilles Clément déplorait aussi « de nombreux changements en déphasage avec le rôle botanique du Jardin, dont l’asphaltage des allées, le nivellement du sol aux abords des canaux, le non-entretien de certains sites, mais aussi des stèles au-devant des plantes mises en terre par certaines personnalités “qui donnent un aspect de cimetière” au Jardin de Pamplemousses. »

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