– « C’est aux autres de faire l’effort de s’adapter à nous…

De malvoyante, elle est devenue carrément non-voyante. Aarthi Burtony est de ces rares Mauriciens en situation de handicap qui a préféré persévérer plutôt que de se replier sur elle-même. Soutenue par « des parents solides et solidaires, qui m’ont toujours encouragée à foncer, quelles que soient les difficultés », la jeune femme a complété, récemment, son Masters en Business Administration on Innovation & Leadership. Rencontre.

Aarthi Burtony n’est ni un nom ni un visage inconnu de Maurice. La jeune femme est née atteinte de tension oculaire, soit un glaucome. « À trois ans, j’ai perdu l’usage de mon œil gauche, et j’ai alors commencé à m’habituer à regarder d’un seul œil… » À ce point de départ dans la vie, elle se sent déjà diminuée alors qu’autour d’elle, tout le monde mène une existence normale. Cela provoque chez elle, bien évidemment, des hauts et des bas… « Cependant, avoue-t-elle, le soutien indéfectible de mes parents, surtout de mon papa, tout au long de ma vie, a rapidement eu raison de mes angoisses et mes appréhensions. »

Du haut de son parcours qui n’a pas été un long fleuve tranquille, Aarthi Burtony lance un vibrant appel : « Nous, personnes en situation de handicap, ne souffrons d’aucune pathologie. Le handicap n’est pas une maladie ! C’est une condition. À Maurice, l’attitude générale des personnes envers notre communauté est souvent blessante. Parce que, par ignorance, et par manque d’intérêt à notre sujet, la plupart des personnes nous évitent… Comme si nous toucher allait faire d’eux des personnes en situation de handicap. Mais nous ne sommes pas contagieux ! Enfin, notre envie de vivre l’est, certainement ! » Elle reprend : « Au final, ce n’est pas à nous de faire l’effort. Nous sommes là et nous vivons pleinement nos vies. Aux autres de faire l’effort de nous comprendre et de vivre avec nous ! »

« Choc de ma vie »

S’exprimant tant en français qu’en anglais de manière impeccable, la jeune non-voyante dira qu’elle n’oubliera jamais ce matin de janvier 2001 quand, à son réveil, elle ne voit plus rien… « Mon médecin traitant nous avait avertis, mes parents et moi, que je perdrais graduellement l’usage de mon unique œil. Mais je ne voulais pas y croire… Ça a été le choc de ma vie quand je ne voyais plus rien ! » Aarthi Burtony a alors terminé sa scolarité dans une école primaire “inclusive” et venait d’entamer ses études au collège BPS « où on m’a accueillie et où je me suis rapidement intégrée, tant auprès des élèves que du personnel enseignant et non enseignant. »

Débalancée, au départ, et presque convaincue que « ma vie était finie », elle se demandait quelle était l’importance de faire des efforts, de poursuivre ses études. La jeune fille ne comprend pas son père qui, lui, « me martelait que je devais apprendre le braille, reprendre mes cours, et aller de l’avant… » Et de poursuivre : « Il me disait de ne pas m’en faire, de lui faire confiance, et que je comprendrais… plus tard. Je n’y comprenais rien ! » Ses premiers contacts avec le braille, en 2001, toujours, Aarthi Burtony se souvient que « j’étais encore très mal dans ma peau », ajoutant : « je me faisais violence, je ne voulais pas m’appliquer ». Puis, quand elle se jette à l’eau et commence à saisir la langue, elle s’est rendu compte que c’était tellement enrichissant ! « Mes inquiétudes au sujet que je n’y arriverais jamais, malgré mes efforts, ont tous volé en éclats ! » Pour cela, elle remercie « ma prof qui est excellente, sinon la meilleure ! » Aarthi Burtony se souvient du roman culte de Mark Twain, Tom Sawyer, « qui a été le premier livre que j’ai lu… »

Ses années de collège au BPS, notre jeune interlocutrice les passe sans problème : « J’étais dans un endroit et un espace où tout le monde m’acceptait avec mes différences et s’adaptait à moi… » Ce qui la frappe toujours, « j’étais là, avec ma machine à braille qui faisait un bruit immense, alors que les autres, silencieuses, avaient leurs livres, cahiers et plumes…»

Séjour dans le New Jersey

C’est quand elle décide de s’inscrire pour des études universitaires à l’UoM qu’Aarthi Burtony rencontre des premières difficultés de “mindset” : « Ma première inscription fut carrément “turned down… » À l’époque, aussi, la convention des Nations unies n’avait pas encore été adoptée. Donc, pour la reconnaissance des droits des personnes en situation de handicaps, il fallait repasser. »

Un passage à l’université américaine de Rutgers’ dans le New Jersey transforme littéralement la jeune femme : « C’était la véritable inclusion, dans tous les sens du terme ! » Au retour, les choses avaient changé à l’UoM et elle a pu s’y inscrire. « Bon, ce n’était pas l’idéal, il restait et reste encore et toujours des choses à améliorer pour les étudiants en situation de handicap, mais j’ai pu poursuivre mes études…» A un moment, quand son père, son soutien de tous les moments, tombe malade, Aarthi Burtony se tourne alors vers un “hostel”. « J’ai vécu seule et c’est de cette manière que j’ai travaillé mon indépendance, mon autonomie. Je ne remercierais jamais assez mes parents d’ailleurs d’avoir eu le courage et la force de me faire confiance pour me laisser me débrouiller toute seule ! Cela m’a profondément marquée et changé du tout au tout ma vie…»

La jeune femme a raflé, le jeudi 3 décembre, le prix d’Outstanding Young Persons Award 2020 du Junior Chamber International Mauritius « coïncidant avec la Journée mondiale : quelle chance ! » Aarthi Burtony est d’avis qu’il n’y a pas « de place pour la timidité quand on est en situation de handicap ». Et d’ajouter : « On ne doit pas se laisser faire et s’enfermer sur soi. Non. Il y a aujourd’hui des Ong et des personnes compétentes qui veulent soutenir et sortir les personnes en situation de handicap, comme moi, à se sentir partie prenante de la société. Il faut, de plus en plus, aller vers cela. »