Joyce Veerasamy, de Camp-Diable, et son blues de… Carol

Chaque mois, nous irons à la rencontre d’un lecteur du Mauricien pour une balade au fil des mots. Des mots qui dansent en ritournelle pour nous conter la région qui l’a vu grandir, découvrir ses projets face à la vie et, surtout, redécouvrir à travers son regard cette île Maurice plurielle. Joyce Veerasamy, auteur d’Enfant de Carol, se décrivant aussi comme le Rolling Stone de Camp-Diable, est notre premier lecteur à inaugurer cette rubrique. « Je suis l’enfant issu du vent de Carol, inscrit dans la mémoire du pays. » L’histoire d’un blues devenu roman.

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Enn ti bataz serie, la démarche chaloupée, toujours coiffé de son chapeau, Joyce Veerasamy est aussi un habile conteur né en septembre 1959 à Camp-Diable, village du district de Savanne, à mi-chemin entre Souillac et Britannia. Enfant, il a été témoin du passage du cyclone Carol, emportant tout sur son passage, dans un déferlement de vents et de rafales. Il y avait aussi l’usine sucrière qui rythmait la vie de ses habitants. Les charrettes tirées par les bœufs avec leur charge de canne à sucre, au temps de son grand-père. Autant de souvenirs longtemps ancrés dans sa mémoire. Et ces bons remèdes de grand-mère pour passer un rhume de foin. Allez… un p’tit grog composé de citron pressé et de miel.

Joyce est un grand rêveur, un passionné de la vie. Pour lui, la solitude est une libération qui renvoie chacun à son jardin secret. À 64 ans, Joyce Veerasamy s’est métamorphosé, et Enfant de Carol, son livre autobiographique, lui renvoie deux visages, celui de l’enfant né à Camp-Diable et son hibernation à Curepipe pour des raisons pratiques. « À chaque fois quand j’écoute Françoise Hardy et sa Maison où j’ai grandi ou Ghazal Pyaaral avec son Gaaon (village), cela me ramène à mon village de Camp-Diable. »

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C’est précisément au cœur de cette région verdoyante en un temps pluvieux, ce 3 février, que la balade avec Joyce Veerasamy a démarré. Une enfance bercée par l’écho des voix de son père Edwin – avec son deux-pièces en étoffe et son chapeau Wilson – qui était illettré, mais qui racontait à ses enfants Le comte de Monte-Cristo et les contes de Perrault. « Il a eu une culture à travers les films au cinéma. Comme il était bon orateur, il arrivait à me transmettre cette passion qu’il avait de décortiquer un film et de se plonger dans le récit d’un conte rien qu’en en ayant capté l’essentiel. »

Sa mère, Julienne, exerçait comme “Miss” à l’école maternelle et avait quitté Baie-du-Cap pour suivre son mari, Edwin, renonçant ainsi à un mode de confort de vie et de statut social. De cette union seront nés 13 enfants, donc seuls six survivront. Elle trouvera emploi comme femme de ménage chez un certain M. Lebon, tout en travaillant comme laboureur dans les champs de cannes pour faire bouillir la marmite. Une image forte de ses parents qu’il garde précieusement dans un coin de sa tête.
Joyce revoit encore ses dépendances des grands bourgeois, ses bâtiments taillés dans de la pierre brute avec un rendu différent. Les repas de Joyce consistaient en des produits du potager de son jardin, soit du manioc, des patates… Et il y avait aussi cette habitude des gens de son village de « rod enn ti disik disel kot vwazin ». Les mots « partage » et « convivialité » reviennent en boucle quand il parle des habitants de Camp-Diable. Les légumes poussaient aux abords des rues, ce qui constituait souvent un repas gratuit. Les fausses cigarettes fabriquées à partir de lianes de chouchou séchées, comme pour faire plus distingué.

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Réminiscences d’une enfance paysanne

Joyce Veerasamy qualifie le voisinage comme un melting-pot de religions. À Camp-Diable, ils ont tous appris les jeux d’antan: jeux de billes (“kanet”), lastik, boule western. Prenant la pause devant le club de foot, Skylarks, endroit où il a appris à aimer ce sport, un sourire se dessine sur le visage de notre intervenant. Il se souvient aussi des grands noms issus de ce modeste village, dont Prem Nababsing, et de ce fait divers qui a secoué le village avec l’assassinat du père et du grand-père de Prem Nababsing.

L’Azaan (appel à la prière musulmane) était son repère matinal pour sortir du lit et acheter du pain à la boutique de M. Roger, qui notait toutes les denrées à crédit dans son fameux carnet rouge. Joyce se félicite qu’en 2023, Camp-Diable soit doté de son propre supermarché (Dream Price), de son Beauty Center. Il nous montre la Boutik Roche d’antan, qui n’a pas fléchi, malgré son grand âge. Sa plus grande fierté est d’expliquer aux visiteurs qui viennent pour la première fois à Camp-Diable que l’entrée qui mène vers l’endroit était autrefois une ancienne gare ferroviaire.

Camp-Diable, profil d’un nouvel horizon pour celui qui débarque, respire la plénitude. Ici, point de pollution, l’air est vivifiant, et les routes, loin d’être sinueuses, donnent cette impression de voyage vers de grandes vallées verdoyantes à perte de vue. Des champs de cannes qui rappellent que l’agriculture avait ici toute son importance.

L’architecture dravidienne de Amma Tookay

Camp-Diable est surtout connu pour son temple tamoul, à l’architecture dravidienne. C’est le temple Amma Tookay, dédié à la déesse Durga, la mère de l’univers, devenue une référence à l’international. Ce kovil tire ses origines du 19e siècle, avec l’arrivée des travailleurs engagés.

L’autre attrait de Camp-Diable sur un même plan spirituel est la chapelle Saint-Georges, qui attire chaque 23 avril, lors de la fête de son Saint Patron Georges, une foule d’adeptes. Non loin du temple Tookay, le terrain de foot, Dr Ahmud Swalay Kasenally, et, un peu plus loin, ce fameux lac qui lui servait d’échappatoire à ses amis et lui, et connu comme le « Bassin Riche-Bois ».

Leur distraction d’enfants consistait à nager, pêcher des tilapias, tout en organisant un pique-nique à ciel ouvert, composé de pommes de terre, de pistaches. Camp-Diable, dit encore Joyce Veerasamy, englobe trois agglomérations (Rivière-Dragon, Riche-Bois et Ilot). De Riche-Bois, il retient des maisons au style huppé, qui étaient mises à la disposition des employés de la propriété sucrière de Britannia.

« Grand réveil de so ti paradi »

Joyce a aussi été témoin de la guerre raciale de 1968, à seulement neuf ans, où 29 morts avaient été enregistrés. « Camp-Diable a été épargné grâce à l’entente qui y régnait. » Il avait fallu faire appel aux Anglais pour rétablir l’ordre, dit-il. Joyce se souvient d’ailleurs encore du son de leurs bottes martelant le sol des rues du village lors de leurs patrouilles.

Carol, le cyclone dévastateur, a aussi marqué sa mémoire d’enfant le 28 février 1960, avec une intensité de vents de l’ordre de 130 km/h. « Tou finn anvole, lakaz, marse. Pei tinn devaste. » Il en a encore le souffle coupé, mais trouve cependant que le cyclone Carol « finn met tou dimounn dakor » avec la construction de maisons Low Cost et EDC. « Moi, j’ai réussi à laisser une trace de mon passage à Camp-Diable avant de m’installer à Curepipe à 12 ans. Cela aura été une déchirure totale, un abandon, mais il fallait suivre la famille. »

Joyce Veerasamy veut aujourd’hui recoller les morceaux et recomposer avec ses couleurs et notes qui ont fait partie de son enfance. À travers balade au fil des mots, il devient l’ambassadeur de la région de Camp-Diable qui l’a vu naître. Il parle « de grand réveil de “mo ti paradi” ».

De sa première guitare de Noël, reçue à 8 ans, à 25 sous, la grattouillant avec un petit médiator, Joyce traçait les premières esquisses de son parcours musical. Il ignorait tout de cela à ce moment précis. « Au fil du temps, j’étais devenu un artiste engagé, car j’étais embarqué dans le combat politico-culturel. Cette belle appellation d’engagé, je la chérissais au point de fonder Grup Fangurin avec Reza Soondoorkhan, Claude Victoire, Serge Lindolent, Rajaram Gunnoo, Alain Chou, Dany Talbot, et Laval Veerasamy, mon frangin. Nous étions des militants qui croyaient dans le changement de la société en plus juste. Avec Grup Fangurin, on chantait la misère, la souffrance et la désillusion que produisait le système. Les groupes engagés partageaient la souffrance des opprimés. » Il évoque aussi son cousin Richemond Rebet, chanteur de la Savanne à Camp-Diable.

Avec Joyce, c’est tout un pan des souvenirs de son enfance qu’il décline en filigrane. Devant le pont Saint Amand, il se remémore encore de deux corps retrouvés le 3 janvier 1964, celui d’Ulriq Rebet, 19 ans, et Pierrot Babet, 14 ans. Parmi ses autres souvenirs retrouvés, sa rencontre avec sa “Miss” de maternelle, de “lekol paye”, Maude.

« C’est elle qui m’a appris à lire et écrire. »

À Camp Diable, le temps ne s’arrête jamais, avec ses paysages dignes de cartes postales, qui se dévoilent aux couleurs des énergies positives. La balade tire à sa fin, mais Joyce a décidé ce jour-là de rester à Camp-Diable. Histoire de se ressourcer et de se souvenir qu’un jour, il a été enfant de Carol à cet endroit. Son Blues Horizon à lui.

Carte de visite…
Joyce Veerasamy est à l’origine de la fondation du Grup Fangurin, fondé avec son frère Laval et quelques amis dans les années 80’. Défenseur de la musique qu’il prône sous toutes les coutures en valorisant de jeunes talents, il se décrit aussi comme un poète. Sa simplicité, son âme généreuse et surtout cette soif de connaissance l’habitent.
Travailleur social acharné, il surfe sur tous les accords, ceux d’auteur, de compositeur, d’éditeur et de producteur de musique. Son projet cette année est de faire découvrir de nouveaux talents musicaux et de sortir une compilation, Revelasion 2K23. Il travaille aussi avec le petit-fils de Ti-Frer. Avec Enfant de Carol, son autobiographie, il nous mène au cœur de son village de Camp-Diable.

Légende autour de Camp-Diable
Mais pourquoi ce nom de Camp-Diable ? Avec un large sourire, Joyce Veerasamy explique que son origine s’est formée sur des anecdotes : « Il y avait beaucoup de pommes jako dans le coin. On pense que le mot Candy Apple, prononcé par les Anglais à l’ère coloniale, a été déformé et est devenu Camp-Diable. »

D’autres disent que des Indiens, en conversant entre eux, avait prononcé “kan jab”, et que cela a été interprété comme Camp-Diable. On avance aussi qu’un prêtre habitant derrière l’église de ce village entendait tous les soirs, vers minuit, une voix mystérieuse sur la route principale. Traumatisé, il répétait à qui voulait l’entendre : « C’est un camp de diables, c’est un camp de diables. » Mais le lieu demeure toujours une légende.

Fait divers : assassinat du père et du grand-père de Prem Nababsing
C’est le seul drame qui ait marqué les esprits à Camp-Diable : l’assassinat commis par des jeunes désœuvrés du père et du grand-père de Prem Nababsing. Joyce l’évoque dans son livre Enfant de Carol. Prem Nababsing, qui a vu le jour un 24 novembre 1940 à Camp-Diable, cumulera plusieurs postes, dont celui de vice-Premier ministre, ministre et chef de l’opposition. De lui, Joyce Veerasamy retient son humilité et sa discrétion.

 

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