– Des toxicomanes : « Gayn flashe ek nisa tou ar sa… mai li boukou pli for ki Brown ! Danzere net ! »

– Autre nouveau phénomène : « Beaucoup de jeunes s’adonnent à la consommation de l’alcool “bleu” »

Depuis quelques semaines, les usagers de drogues injectables (UDI) ont découvert « un petit nouveau » sur le marché, surnommé Wakashio, « parce que c’est un produit très fort » et « li atak servo direk »/. C’est ce que témoignent des toxicomanes actifs, qui y ont goûté et qui en sont devenus accros. Du côté des travailleurs sociaux, Imran Dhanoo, directeur du Centre Idrice Goomany (CIG), et Danny Philippe, coordinateur à Développement Rassemblement Prévention Information (DRIP), n’en disconviennent pas. « C’est un produit extrêmement dangereux, de par la pureté de l’héroïne qu’il contient, ainsi que nous confient des toxicomanes».

Danny Philippe

Il ne s’agit pas d’une nouvelle drogue synthétique. Wakashio – « inn apel li koumsa apre sa zafer bato kinn koule isi la ek inn fer boukou dega; la drog-la osi mem parey, bel dega partou ! » – se répand « comme une traînée de poudre un peu partout dans l’île ». Notamment au Nord, dans la périphérie de la capitale et une partie de l’Ouest et des basses Plaines-Wilhems.

« Zafer-la pe fane ! Il y a beaucoup, beaucoup de Wakashio, actuellement dans le pays… Les vendeurs rivalisent entre eux : mem zour, mem kartye, enn demi kar kot enn pe vande Rs 400. De met pli lwin, lot vander-la donn ou mem zafer pou… Rs 300 ! Kargo bel : noune gayn tann boukou Wakashio ena dan pei, pe fane partou. »

Le produit se présente « comme un bout de craie », poursuivent des habitués. « Il est d’une couleur crème, légèrement jaunâtre. Li pa enn lapoud. On en achète un morceau, puis on l’égrène avec les doigts, et on mélange pour s’en injecter. » Cette étape terminée, ces UDI expliquent : « Lekor drese net ! Il agit comme un remontant. On ressent des picotements… Nou flashe ! Sansasion bel ! »

Imran Dhanoo

Jalil M., un ancien toxicomane qui a raccroché depuis une douzaine d’années, et qui connaît le milieu, explique : « j’ai remarqué qu’ils entrent dans une sorte de transe quand ils ont consommé ce produit. Zot koumans sante, sante aler mem… Pena arete. L’effet dure longtemps ! Ils ont de l’énergie à revendre et ils n’éprouvent pas les mêmes symptômes que quand ils prennent du Brown Sugar. »

Pas de mélange

Ce qui l’amène, avec quelques autres « vétérans » toxicomanes, qui comptent 15 à 20 ans de parcours comme consommateurs de Brown Sugar, à avoir la réflexion suivante : « Ce produit est définitivement à base d’héroïne. Mais une héroïne très pure, qui n’a pas été altérée avec d’autres produits… À un moment, on a pensé que du MDMA, des amphétamines ou autres, ont été mélangés… Peut-être que oui, peut-être que non. Bizin fer test pou kone. »

Et ce produit, indique Danny Philippe, « s’il contient ce degré élevé de pureté d’héroïne, est extrêmement dangereux ». « C’est comme de prendre de l’alcool, si on fait un parallèle : l’impact sur le corps dépend de la constitution de chacun. Mais avec ce produit Wakashio, si on a le cœur faible, par exemple, ça peut entraîner la mort. »

Les travailleurs sociaux disent être au courant de la présence du Wakashio sur le marché. « Des patients dans les centres et d’autres rencontrés dans les rues en parlent. Et il s’avère que c’est quelque chose qui se répand très, très vite, et qui cause bien des dégâts… Nous n’avons pas encore de Casualties, mais il ne faut pas attendre d’en arriver là ! » Ce qui amène le directeur du CIG à réclamer un dialogue avec tous les partenaires dans cette lutte. « Nous avons un National Drugs Observatory. Or, cela fait des années que cette instance ne nous a pas rencontré, les membres de la société civile… Il faut une communication, une synergie entre partenaires, avec le concours du FSL et de toutes les agences de l’État qui sont impliquées, pour savoir ce qu’il y a dans ce produit. »

Pour sa part, Danny Philippe explique que la pureté de ce produit, ainsi qu’en attestent les toxicomanes, est « un élément qu’il ne faut pas prendre à la légère ». Ancien usager de drogue, il explique : « Beaucoup de données ont changé ces dernières années. Par exemple, le profil du consommateur, de même que celui du vendeur. Il y a un énorme rajeunissement, d’une part, mais il y a aussi le fait que bon nombre de ces très jeunes personnes qui touchent aux produits, que ce soit du synthétique ou du Brown Sugar, certains consomment et vendent. D’autres se contentent uniquement de vendre, sans y toucher. »

Étude de prévalence réclamée

Revenant au Wakashio, il continue : « Actuellement, quand le produit arrive, ni le trafiquant, ni le dealer, ni aucun des autres maillons de la chaîne, allant jusqu’au Jockey, ne coupe l’héroïne, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de mélange. Ce qui explique sa pureté au-dessus de la moyenne. » Et d’ajouter : « Les informations que nous avons sur le terrain concordent en effet sur le fait qu’il y a une grosse quantité de ce produit actuellement dans le pays. »

Les deux travailleurs sociaux réclament « une étude de prévalence des drogues en circulation à Maurice », de même que sur les produits qui sont saisis, les quantités, les types de produits, héroïne, cocaïne, MDMA, LSD… et autres, qui sont utilisés dans la fabrication de ce que l’on appelle les “simik”. I. Dhanoo rappelle : « La dernière étude complète menée dans ce sens remonte au début des années 2000. Nous avons besoin d’informations pour mieux travailler et aider les patients. » Danny Philippe évoque un autre produit qu’on rencontre actuellement dans le pays : « Il vient comme un papier buvard. On en casse des morceaux, qui sont ajoutés à d’autres ingrédients… Qu’est-ce que c’est que ce produit ? Qu’est-ce qu’il fait au corps et au cerveau ? On ne sait pas. Ce qu’on sait, c’est que les consommateurs délirent, ont des hallucinations. Certains ont même des crises. »
Ils émettent également des interrogations : « Les frontières sont fermées, l’aéroport est sous stricte surveillance… Mais peut-on en dire de même pour le port ? Est-ce que les recommandations du rapport de la Commission Paul Lam Shang Leen ont été appliquées ? »

De l’alcool bleu « bu comme… de l’eau ! »

C’est un autre nouveau phénomène : « Nous avons plusieurs jeunes parmi nos bénéficiaires, expliquent plusieurs responsables de centres, qui avouent qu’ils boivent de l’alcool “bleu”, soit de l’alcool domestique. Certains le font par déprime : c’est un élément qui revient très souvent quand on leur parle. Et également, très courant, ils le font parce qu’ils n’ont pas de sous pour se payer les produits disponibles sur le marché de la drogue. Et aussi parce qu’ils ne trouvent plus de cannabis. »

Ce qui amène Dany Philippe et Imran Dhanoo à souhaiter que le gouvernement suive l’une des recommandations du rapport Lam Shang Leen, à l’effet « qu’un débat dépassionné sur le cannabis soit d’actualité ». Ils poursuivent : « Il est temps, plus que jamais, d’avoir une approche franche et pas hypocrite envers le sujet. Personne ne demande de faire l’apologie du gandia, d’encourager sa consommation. Ce qu’on dit, c’est de privilégier une solution plutôt que de persister dans une voie qui fait beaucoup de torts aux gens. »

Les travailleurs sociaux élaborent : « Pour résumer, n’est-ce pas moins nocif que des gens fument un joint plutôt qu’ils consomment des drogues synthétiques, dont les causes et répercussions peuvent être… fatales ? C’est dans ce sens que nous souhaitons que le gouvernement ait ce débat franc et ouvert. Chacun peut avoir ses convictions personnelles. Mais là, il y va de la santé publique. »