« Nous ne sommes pas des vulnérables, nous mangeons… »

La terre lui a donné une chance, celle de s’en sortir et de nourrir sa femme, Natty, et ses enfants Pouja (8 ans), Lionjude (7 ans) et Jahblond (13 ans). Jean-Marc Toussaint est un agriculteur de Beau-Champ qui dit refuser de sombrer dans la précarité et porter l’étiquette d’assisté. Il est certes soutenu par des aides dont il bénéficie étant inscrit sur le registre social, mais après avoir pris conscience que la terre et la nature avaient une portée économique qui pouvait aussi valoriser son foyer, il ne s’est pas posé trop de questions.

Natty, 35 ans, et Jean-Marc Toussaint, 40 ans, ont attendu longtemps avant se poser sur des terres qui ont bien voulu d’eux. Oui ! La terre adopte les hommes. Contrairement à ce qu’on peut croire, les hommes n’ont pas toujours le dernier mot quand ils décident de cultiver des terres et de les approprier en maître des lieux. Pendant des années, le couple Toussaint a essayé de se poser là où il y avait des possibilités d’exploiter un bout de terre pour de petits projets agricoles. Mais pour de multiples raisons, dont les aléas de la vie, ils n’avaient jamais pu étendre leurs objectifs à long terme. Des récoltes, il y en a eu. Et des ventes aussi.

Mais à Beau-Champ, les choses semblent différentes pour Natty et l’homme de sa vie. D’ailleurs, la région porte bien son nom et ceux de toutes les rues qui mènent jusqu’aux quartiers des Toussaint sont des rappels à la nature. Il y a certes de petits obstacles qui se posent de temps en temps, mais rien d’insurmontable pour les Toussaint, qui ont connu bien de difficultés. Et maintenant qu’ils ont bâti de leurs mains un havre de paix en plein nature pour leurs trois enfants, ils ont bien l’intention d’y rester et de poursuivre leur ambition : renforcer leurs capacités économiques par le biais de l’agriculture.
“Je dis toujours que je suis le capitaine à bord de mon bateau.

Et si je suis le capitaine, je dois mener mes enfants à bon port. C’est pour cela que je leur ai inculqué l’amour de la terre dès leur jeune âge. Dans la famille nous avons tous une tâche précise pour ce qui est du travail dans les potagers et l’enclos des volailles. La benjamine, Pouja, apprend actuellement comment nourrir les poules et les cailles. Sa participation dans la chaîne compte beaucoup, c’est un gain de temps pour moi”, dit Jean-Marc Toussaint. Assis à côté de sa femme dans la cabane à deux niveaux que les deux ont construite avec des matériaux de récupération, l’agriculteur nous raconte son parcours, ce qu’il a dit sans détour au Premier ministre, Pravind Jugnauth qui visitait sa table lors de l’exposition des travaux des bénéficiaires du registre social il y a une semaine à Port-Louis pour la journée internationale du refus de la misère… Et c’est d’emblée que le couple tient à mettre les points sur les “i” en ce qui concerne leur opinion sur la pauvreté.

“Partout où l’on passe, parce que nous sommes des bénéficiaires du registre social ou quand on s’adresse à des personnes en difficulté économique touchées par la pauvreté, on emploie des adjectifs pour les désigner. Pour notre part, nous refusons d’être qualifiés par ces adjectifs. Nous ne sommes pas des vulnérables, parce que nous mangeons ce que nous produisons et que nous sommes capables d’accomplir un travail pour vivre. La pauvreté restera une condition tant que ceux qui sont touchés ne feront pas l’effort de se mettre debout ! Nous avons besoin de l’écoute et du soutien des institutions et du gouvernement pour parvenir à développer notre savoir-faire”, dit Jean-Marc Toussaint.

“J’ai dit au Premier ministre que cette crise économique a rétréci le marché des petits producteurs et que l’accès à des prêts pour financer nos projets n’est pas évident, sinon impossible. Il m’a dit que des femmes entrepreneures comme mon épouse peuvent bénéficier d’un prêt à hauteur de Rs 500 000 par la Banque de Développement. Et qu’en est-il des entrepreneurs masculins avec mon profil ?” se demande Jean-Marc Toussaint. “Même si je voulais avoir recours à ce prêt bancaire, je ne dispose pas des critères d’éligibilité !” rappelle Natty Toussaint.

Depuis, cet échange avec Pravind Jugnauth, les Toussaint sont encore plus convaincus qu’il leur faudra patienter avant de concrétiser un projet d’élevage d’écrevisses. Mais après avoir, à quelques reprises, démarré des cultures vivrières avec zéro sou en poche, les Toussaint ne comptent pas se laisser démotiver.

À Beau-Champ, ils font pousser des herbes fines, du piment, des tubercules, de la salade, des brèdes et des légumes sur une superficie d’un peu plus de 3 arpents. Ces terres, initialement à l’abandon, ils les ont obtenues en location auprès d’un groupe sucrier, et ce, après avoir fait preuve de leur intérêt pour les cultiver. « Pandan lontan mo’nn ale vini dan zot biro pou mo gagn later », raconte Jean-Marc Toussaint. Ils y ont construit un enclos pour les poules et les cailles dont les œufs sont placés dans une couveuse ou sont vendus. Les œufs de caille, prisés pour leurs bienfaits sur la santé, sont parfois réservés même avant la ponte ! Le succès de l’élevage des cailles, Jean-Marc Toussaint le doit à la formation qu’il a suivie grâce à la National Empowerment Foundation (NEF).
“J’ai appris énormément auprès des professionnels de cette activité. À commencer par les vertus des œufs de caille pour la santé, les techniques d’élevage… Je suis partisan de l’apprentissage et je suis preneur de formation. C’est comme cela qu’on peut aussi progresser”, dit ce dernier. Il n’y a pas longtemps, son épouse a suivi des cours de pâtisserie, toujours par l’intermédiaire de la NEF. Les connaissances acquises, dit-elle, seront mises en pratique quand elle commencera à vendre des gâteaux.

Une partie de la plantation de légumes des Toussaint se trouve sur un ancien dépotoir. « Les détritus se sont amoncelés pendant des années. On y trouvait de tout », dit Natty Toussaint en indiquant un plant de manioc d’un peu plus d’un mètre de haut. « Salte ti ariv sa oter-la », explique la jeune femme. Connaissant le potentiel agricole du terrain, le couple réunit une somme d’argent qui représente trois mois d’allocation sociale et fait nettoyer les lieux. Depuis, des légumes ont remplacé les immondices. Les récoltes sont écoulées au marché et dans d’autres points de vente. Et l’argent de la vente fait bouillir la marmite, aide à la scolarité des enfants ou est réinvesti dans la plantation. Pour apprécier le fruit de leurs efforts, les Toussaint se lèvent avant le soleil. Natty et Jean-Marc Toussaint dorment tous les soirs dans la cabane qu’ils ont construite dans leur champ. Pendant le confinement, ils n’ont pas été épargnés par les vols de légumes. Depuis, ils préfèrent ne pas prendre de risque et ont trouvé l’astuce pour être au plus près de leurs biens.

L’agriculture comme moyen de subsistance est loin d’être une nouvelle expérience pour Natty et Jean-Marc Toussaint. Mais avant de s’y lancer, le couple avait un parcours qui ne les prédestinait pas à la culture vivrière. Il y a une quinzaine d’années, lorsqu’ils se sont rencontrés, lui était spécialisé dans la réparation des pneus et elle travaillait dans la restauration. « J’avais une grande passion pour mon ancien métier et la mécanique. Je les ai appris dans une institution prévocationnelle, car je n’avais pas réussi le Certificate of Primary Education. Mais ma formation technique m’a forgé ! J’ai travaillé tôt. J’étais enfant, j’allais à l’école et je vendais de l’eau dans les cimetières », raconte l’agriculteur.
Quand ils s’installent ensemble et que Jean-Marc Toussaint change d’orientation professionnelle et que le couple commence à avoir des problèmes de logement, celui-ci se retrouve sans maison et campe sous une tente, non loin de Port-Louis. « C’est à partir de là que nous avons commencé à planter tout ce que nous pouvions sur un lopin de terre que nous occupions. Petit à petit, nous vendions nos légumes et les aromates. Nous avions des clients réguliers. » Avec ses trois enfants sur les bras, le couple Toussaint quitte la région et part s’installer à Beau-Champ où vit la famille de Natty. Avec l’aide de la NEF, il construit une maison en tôle et scolarise ses deux fils et sa fille dans les établissements proches du village.

Si sa mère l’a abandonné alors qu’il marchait à peine, Jean-Marc Toussaint, lui, veut transmettre les valeurs de la terre à ses enfants et assurer la connexion entre eux et la nature. L’année dernière, son fils aîné lui a ramené un trophée du collège qu’il fréquente, celui du premier prix en agriculture. Il a réédité la performance cette année.