Traverser un deuxième confinement comme nouvelle entrepreneure sur le marché est actuellement le défi que tentent de relever des femmes qui ont créé ou consolidé leur petite entreprise pendant la crise économique en 2020. Julie Bréville, Nooreeza Maslamouny et Aicha Khatib qui se sont lancées dans des secteurs différents se retrouvent confrontées, alors qu’elles étaient en plein envol, à des matières premières et des produits finis bloqués chez elles. Et une caisse que ces entrepreneures de l’ère Covid-19 ne peuvent remplir.

Un congélateur bondé de produits alimentaires, un stock de centaines de masques en tissus qui attend d’être expédié par voie postale, des centaines, aussi, de savons qui ne seront pas livrés à travers le pays avant un certain temps… Et un manque à gagner de plusieurs dizaines de milliers de roupies, non négligeables, dans la caisse de leur petite entreprise. Des femmes entrepreneures qui avaient pris le pari de se réinventer en 2020, alors qu’elles traversaient la crise économique d’alors, font actuellement face à un autre défi que leur impose le deuxième confinement. Elles doivent coûte que coûte subsister pour ne pas perdre le projet qu’elles ont créé et fait évoluer.

«J’ai fait du soutien scolaire lorsque j’habitais en France. Peut-être que je m’y remettrai. Je me suis réinventée l’année dernière, et c’est pour cela que mon entreprise a marché. Mais si je ne peux pas reprendre le travail, je vais réfléchir à cette possibilité», concède Nooreeza Maslamouny, à la tête d’un service traiteur aidée de son époux, Mem. A 57 ans, dit-elle, les possibilités de reconversion sont restreintes. Les événements qui figuraient sur son agenda pour les mois de mars et avril ont été annulés. Sa grande cuisine équipée est vide, le personnel à qui elle a l’habitude de faire appel est contraint au chômage. Un coup doublement dur pour ces derniers composés d’employés d’hôtels. «La reprise sera différente de celle de l’année dernière. Les consommateurs vont redéfinir leurs priorités. Entre-temps, je vais compter sur quelques clients qui pourront récupérer leurs plats et des galettes de roi pendant le ramadan. Je suis la reine des galettes», dit l’entrepreneure en riant. En effet, c’est lors du dernier confinement que ses galettes à la frangipane ont, raconte-t-elle, eu du succès pendant la fête Eid.

A Albion, où Julie Bréville réside et où elle a aménagé un petit coin pour confectionner ses bijoux, elle ne songe pas à une autre reconversion. Depuis trois semaines, elle travaille sur ses accessoires qui portent la griffe de MJ Creation. Ses masques pour le mois de mars sont déjà vendus, mais doivent être expédiés. Comme la jeune femme de 36 ans avait déjà consolidé son stock de matériaux, elle a de quoi, dit-elle, pour créer des commandes uniques jusqu’au déconfinement.

Leur créativité a donné un nouveau souffle à l’artisanat local

Si elle est confiante que ses bijoux trouveront preneuses, c’est parce qu’elle a non seulement une clientèle acquise, mais elle se réfère à l’expérience vécue en 2020, quand elle avait alors commencé ses fabrications artisanales à un prix accessible. «Les boucles d’oreilles ont connu un succès étonnant après le confinement. C’était le moment où les femmes ressentaient ce besoin de porter du neuf après trois mois sans sortie», explique Julie Bréville.

Quand elles se sont recyclées dans un secteur, qui n’était pas le leur, en 2020, parce que leur emploi n’avait pas résisté aux conséquences économiques de la Covid-19, de nombreuses Mauriciennes, à l’exemple de nos interlocutrices, étaient loin de se douter qu’elles allaient devenir des entrepreneures à part entière, et par la même occasion, consolider  la communauté des femmes entrepreneures. Elles n’ont pas attendu des solutions toutes faites pour sortir la tête hors de l’eau. En plein confinement et peu après le déconfinement, elles ont créé leur petite entreprise en se lançant, un peu à tâtons pour certaines, dans ce qu’elles savaient faire le mieux avec leurs mains.

Comme Julie Bréville, qui à côté de ses bijoux et ses masques tendances, fait des tapis de plage pour le moins originaux avec leur forme ronde, ou d’autres, comme Aisha Khatib, qui s’est spécialisée dans la confection de savon à base de matières naturelles, des femmes ont fait preuve de créativité pour donner un nouveau souffle à l’artisanat local. Cela tombait à point puisque ce secteur pataugeait dans la monotonie depuis un certain temps. Leur initiative, leur sens esthétique et leur dextérité ont payé. On a vu émerger des talents insoupçonnés et des produits de qualité dignes de professionnels! «Les Mauriciens ont suivi et j’ai été agréablement surprise de voir un engouement pour les créations locales», atteste Julie Bréville.

La persévérance avait fini par payer

Le succès pour les entrepreneures en temps de Covid-19 n’est pas pour toutes au rendez-vous dès le premier jour. Efforts, persévérance, marketing basique allant du bouche-à-oreille aux réseaux sociaux ont été pour ces femmes sans budget faramineux, les catalyseurs de leur visibilité et de leur marché, petit certes, mais rentable. Toutefois, les revenus, note Nooreeza, ne sont pas toujours suffisants pour faire de grandes économies. En lançant son service de catering, cette ancienne cadre du textile explique que ses profits sont réinjectés dans son business, assurent le paiement des factures et le peu qui lui reste vont dans une cagnotte pour contribuer à assurer sa retraite.

De son côté, Julie Bréville, mère d’un enfant de 2 ans, confie que la vente de ses produits est aussi un moyen de subvenir aux besoins de son petit. Tandis qu’Aisha Khatib, enseignante de religion islamique, explique que La savonnerie détente est un business d’appoint qui au final a pour but de consolider le revenu mensuel de son couple. C’est avec son mari, Imraan, qui est dans la vente de produits d’entretien pour voiture, qu’elle a lancé La savonnerie détente, peu avant le premier confinement. Idem du côté de Nooreeza Maslamouny. Taste & Spicy, raconte-t-elle, a ouvert ses portes en décembre 2019. Une reconversion inattendue pour cette dernière, qui après les encouragements de ses proches, a professionnalisé sa passion.

Pour les deux femmes, pendant les trois mois où le pays était en arrêt, l’occasion leur a été donnée de renforcer leur projet respectif. Elaborer de nouvelles recettes pour l’initiatrice Tasty&Spicy et faire tester les savons pour Aisha khatib. Malgré sa passion pour la cuisine, Nooreeza Maslamouny confie que sa reconversion lui a demandé un effort psychologique pour accepter sa nouvelle vie et oublier le confort financier dont elle jouissait. Quant à Julie Bréville, si elle pense avoir trouvé sa voie, elle sait, dit-elle, que MJ Creation ne pourra soutenir financièrement le musée de la photographie de ses parents, un patrimoine en péril.

Au prochain retour à la vie normale, Julie Bréville et Aisha Khatib seront présentes dans les marchés artisanaux. Aisha Khatib en a raté plusieurs prévus en mars dernier et qu’elle a déjà réglé. Ces marchés, explique Julie Bréville, ont explosé l’an dernier, en même temps que l’émergence des talents. Et le retour de ces marchés servira de baromètre aux entrepreneures pour connaître la réaction des consommateurs pour les produits faits maison ou par de petites entreprises.