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Patiente dialysée, guérie de la Covid : « Ce que j’ai vu à l’hôpital ENT me marquera à vie »

Admise pendant deux semaines en août dernier, cette habitante de Tyack affirme avoir vu des patients mourir autour d’elle chaque jour.

  • Le manque d’humanisme et d’hygiène dans cet établissemlent hospitalier déploré

Jeune patiente dialysée de 42 ans, Francesca Wai Choon est passée par deux périodes très compliquées cette année. D’abord, elle s’est retrouvée en quarantaine à l’hôtel Tamassa, en avril dernier, suite à la vague de contamination au virus invisible parmi les patients dialysés du New Souillac Hospital. Ensuite, elle a été testée positive au Covid-19 quatre mois plus tard. En traitement à l’hôpital ENT pendant deux semaines, elle affirme avoir été témoin de scènes d’extrême détresse de personnes mourantes qui voulaient dire un dernier mot à leur famille. Mais en vain. Consciente de sa vulnérabilité, elle affirme tout faire pour rester positive dans sa tête et négative dans le test qu’elle doit faire chaque jeudi.

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Elle était au cœur de l’actualité au début de la deuxième vague de Covid-19, en avril dernier. Francesca Wai Choon était parmi les 86 patients dialysés placés en quarantaine à l’hôtel Tamassa, à Bel-Ombre, tandis qu’une trentaine de ses camarades, testés positifs, étaient transférés à l’hôpital ENT. Une épreuve très difficile pour la jeune femme, même si au départ, elle le prenait avec humour. « Quand on m’a appelée pour me dire que je devais aller en quarantaine, j’ai dit à mes proches : Ok, le gouvernement me paie deux semaines de vacances à l’hôtel. »

Toutefois, plus les jours passent, plus l’angoisse s’installe parmi les patients. Surtout lorsqu’on entend dire que certains qui étaient négatifs au départ sont finalement positifs. Ou encore lorsqu’on apprend que des personnes qu’on côtoyait depuis un certain temps, lors des séances de dialyses, n’ont pas survécu au Covid-19. « A un certain moment, on vivait dans le stress d’être aussi testé positif. L’autre jour, je parlais à un ami, qui était aussi en quarantaine avec moi, et il me disait que nous avons été marqués à vie par ces événements. Imaginez ! Nious étions 86 en quarantaine et lorsque nous sommes repartis, je crois que nous nous étions que 60. »

Passer cette épreuve ne voulait dire, en aucun cas, qu’elle était à l’abri du virus invisible pour autant. Francesca Wai Choon affirme qu’elle en était bien consciente et qu’elle s’était préparée moralement que le test qu’elle doive faire chaque jeudi, lorsqu’elle va à sa séance de dialyse, se révèle un jour positif. C’est ce qui s’est passé en août dernier, malgré toutes les précautions qu’elle avait prises. « Franchement, je ne sais pas comment j’ai pu être infectée, car je prenais toutes les précautions nécessaires. De plus, à la maison ou au travail, tout le monde était négatif. De même dans mon groupe de dialyse. Le seul lieu, selon moi, où j’ai pu être infectée, c’est dans le bus, lorsque j’allais travailler. »

Admise à l’hôpital ENT, Francesca Wai Choon savait que des moments encore plus durs que la quarantaine l’attendaient. « Il faut dire qu’à ce moment-là, on n’était pas encore dans une situation aussi dramatique que celle que l’on connaît actuellement. Toujours est-il que se retrouver dans une salle où des personnes autour de vous meurent chaque jour, cela vous marque à vie. » Elle confie ainsi avoir été témoin de la détresse de certains patients, au bord de la mort. Les images sont encore vives dans sa mémoire.

Un dernier Video-Call avec la famille

C’est ainsi, raconte-t-elle, qu’elle a été au chevet d’une jeune patiente qui voulait faire un dernier Video-Call avec ses proches. « Elle n’arrivait pas à bien respirer et voulait parler à ses proches. Comme je pouvais marcher, je suis allée la voir et j’ai essayé de l’aider. J’ai fait le numéro pour elle, mais elle n’arrivait pas à parler. Elle leur a fait au revoir de la main. J’ai essayé de la consoler en lui disant que cela irait mieux. Dix minutes plus tard, elle a été transportée à l’ICU, et elle est décédée peu après… » se rappelle-t-elle encore.
Un autre soir, confie-t-elle encore, elle a été réveillée par des bruits dans la salle à côté. Elle a regardé par la vitre et a vu le personnel qui emmenait une patiente, transférée de l’hôpital Candos, sur un trolley. « En quelques secondes à peine, on l’avait posée sur son lit. C’était terminé. On l’a enveloppée dans un drap, puis dans un sac en plastique, et on l’a déposée dans la fameuse boîte blanche… J’ai trouvé cette scène des plus pénibles », ajoute-t-elle.

En dépit de toute la détresse autour d’elle, Francesca Wai Choon dit avoir essayé de garder le moral haut. « Rester positive, c’est la seule chose qui m’a aidée à tenir le coup. Si on n’est pas fort moralement, on n’arrive pas à faire face. » Elle poursuit « l’image des boîtes blanches alignées dans le couloir, avec un papier collé dessus, où le nom du patient décédé est écrit à la main, reste aussi gravée dans sa mémoire. »

Ce qui l’amène à dire qu’il y a un manque d’humanisme. « Un soir, alors que je n’arrivais pas à m’endormir, j’ai entendu quelqu’un dire : Eh. Fosdan-la ki pou fer ar sa ? Pou met dan serkey ou bien pou donn so fami ? J’ai alors compris que quelqu’un venait de décéder. » Le manque d’hygiène est un autre élément flagrant. « Un jour, il y avait une odeur nauséabonde dans la salle. On a cherché d’où cela venait et on a trouvé un sac en plastique, sous le lit d’une patiente, avec une couche sale… On l’avait changée et au lieu de jeter la couche à la poubelle, on l’avait mise dans un sac en plastique, où il y avait sa brosse à dents et d’autres effets personnels… »

Des situations qui ont amené la jeune patiente à pousser des coups de gueule. « J’espère que, depuis, la situation a évolué. En revanche, ce que je peux dire de positif sur l’ENT, c’est qu’on y mange très bien. Contrairement à ce qu’on nous servait quand on était en quarantaine. » Après avoir été guérie du Covid-19, Francesca Wai Choon a repris ses activités habituelles et continue ses séances de dialyse à l’hôpital de Souillac.

À ce niveau, il y a eu beaucoup de changements, suivant l’épisode d’avril 2021. « On a converti un petit bâtiment à l’arrière de l’hôpital, autrefois utilisé pour le traitement du diabète, en centre de dialyse. Ce qui fait que nous n’utilisons pas le même accès que pour le bâtiment principal. Il y a un protocole sanitaire strict. Tout le monde n’a pas accès au bâtiment en même temps. On procède à la désinfection des lieux et des équipements après chaque séance. Il faut attendre 30 minutes entre deux séances pour cela », dit-elle.

De même, chaque jeudi, tous les patients dialysés font de tests PCR. Un moment redouté, car à n’importe quel moment un résultat positif peut tomber. « Personnellement, j’essaie de rester positive dans ma tête et négative dans le test… Mais je sais que les risques sont là, car le virus est partout. » Ce qu’elle regrette, c’est que lorsqu’un patient est testé positif, il doit attendre seul, dans un coin, jusqu’à 18h/18h30, qu’une ambulance vienne le chercher pour l’emmener à l’hôpital de Rose-Belle. « À ce niveau peut-être, on devrait faire un effort, car ce n’est pas évident de rester là à attendre tout seul, jusqu’à cette heure. Déjà, quand on est testé positif, tout part en vrille dans la tête. On ne sait à quoi s’attendre. »
Francesca Wai Choon a une pensée spéciale pour ceux et celles enterrés dans des fosses non identifiées au cimetière Bigara, ainsi qu’à leurs proches. De même pour un camarade, dialysé et guéri du Covid-19, lui aussi, mais décédé par la suite d’un AVC. « Au fait, il plantait des légumes. Un jour, quand il s’est rendu dans sa plantation, il s’est rendu compte qu’on avait volé tous ses légumes… Il est tombé sur place. Imaginez ! Vous réussissez à sortir du couloir de la mort avec le Covid-19 et vous venez perdre la vie comme ça. Même moi, à sa place, j’aurai peut-être pété un câble. »

Elle conseille ainsi aux Mauriciens de faire très attention et de prendre toutes les précautions, « car n’importe qui peut être infecté à un moment ou un autre ». Elle ajoute que personne n’est préparé à vivre ce genre de traumatisme. « L’autre jour, j’ai rencontré un ami qui était aussi en quarantaine, et il m’a dit qu’il n’oubliera jamais ce moment jusqu’à sa mort. » Elle concède que ce n’est pas évident de passer par de telles épreuves et invite à la prudence la plus extrême.

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