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Phénomène de Sextapes : Filmer ses ébats, tout un débat

— Dr Kurt Barnes : « Tout est une question de limite, d’équilibre »

Ça a fait le buzz. Oui, mais que devons-nous en tirer, nous, en tant que citoyens responsables ? Ces dernières semaines, la diffusion de vidéos et d’images intimes, soit de sextapes, a défrayé la chronique.

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Ce n’est pas la première fois, et ce ne sera certainement pas la dernière fois, car « errare humanum est »… Les réactions sont mitigées entre l’effroi, car l’intimité des personnes concernées est violée, et la curiosité, frôlant même un peu le voyeurisme avec la diffusion massive de ces mêmes images. Loin de diaboliser ou de faire l’apologie de telles pratiques sexuelles — déviantes pour beaucoup et communes pour d’autres —, Week-End a tenté de comprendre et de cerner le phénomène en posant quelques questions au Dr Kurt Barnes, psycoach, Naturopathic Physician et expert psychosocial.

À l’ère des vidéos TikTok de plus en plus dénudées, où est la limite dans cette surexposition de nos vies privées, voire intimes ? « Tout est une question de limite, d’équilibre », affirme d’emblée Kurt Barnes. Ce dernier a accepté de nous parler de ce sujet épineux, voire chaud bouillant, car n’en déplaise à beaucoup, Maurice reste un pays conservateur, multiethnique et multiculturel… donc comprenant plusieurs systèmes de valeurs morales bien distinctes. « D’abord, il faut arrêter de croire que ce genre de choses n’arrivent qu’à Maurice ! Il faut arrêter avec cette maladie du nombrilisme. » Kurt Barnes garde un ton neutre dans cette affaire, car très conscient des implications de propos qui pourraient choquer ou heurter la sensibilité de l’autre. L’autre qui reste le point central dans nos relations humaines, et intimes… pour rester dans la thématique.

« Pour commencer, Maurice est un petit point dans l’univers. Et il y a plusieurs cultures, plusieurs modes de vie et chacune d’entre elles a ses caractéristiques qui lui sont propres. Qu’on le veuille ou non, il y a une harmonie entre tous ces groupes et sous-groupes. » Il poursuit que pendant des siècles, les seules activités qu’il y avait à Maurice c’était « la pêche, la chasse, l’alcool et le sexe. Avec le développement moderne, on y rajoute d’autres choses… » Et parmi ces choses-là, il y a tout ce phénomène de surexposition de la vie privée et intime qui prend plusieurs formes : nudes, sextapes, etc. Une chose qui a toujours existé, dit-il. « Car avant, l’on dessinait sur des murs qu’on a essayé de détruire, mais qui ont tout de même survécu au temps… »

« Ce n’est pas nouveau comme phénomène »
Par ailleurs, « dans le passé, certains jeunes, parfois très jeunes, envoyaient eux-mêmes leurs photos à être publiées dans un certain journal local. Ce n’est pas nouveau comme phénomène. Ce n’est pas donc du très nouveau sous le soleil, sauf qu’il y a aujourd’hui des technologies modernes. » L’outil technologique est outil à double tranchant, prévient-il, car ce n’est pas la technologie en soi qui pose problème, mais la manière dont nous l’utilisons. Ainsi, les livres sur le Kamasutra ou les inscriptions érotiques sur les murs millénaires qu’on essayait de détruire ou de cacher sont aujourd’hui publiés, mis en scène et partagés des millions de fois, à être consommés ad nauseam…

Revenant à Maurice, Kurt Barnes soutient, de plus, qu’auparavant, « il y avait des écoles de pensée qui mettaient des garde-fous. » Des garde-fous sur comment se comporter dans un cadre donné, par exemple. Des limites à respecter, à ne pas franchir, à respecter. « Des garde-fous qui ont aujourd’hui sauté, car ces écoles de pensée n’ont pas la connaissance scientifique pour en imposer d’autres. Il faut le préciser que la science avance par erreurs… », ajoute-t-il. « Ces écoles de pensée, elles en ont trop fait et quand elles n’en pouvaient plus en faire autant, disons que the right swing of the pendulum is equal to the left swing of the pendulum. Et l’individu, soit il suit, soit il est perdu. » Sans repères, l’être humain est ainsi devenu malgré lui adapte du « wokisme » (ndlr : expression politique et polémique utilisée pour stigmatiser une vision radicale de la justice sociale), dit-il. Un individu moderne, devenu grand consommateur d’images et de vidéos en tous genres, et encore une fois pour rester dans la thématique… d’images à caractère pornographique.

Redéfinir les systèmes de valeurs
Des images en libre circulation qui ne reflètent pas toujours la réalité, et qui peuvent parfois fausser notre perception des relations humaines et intimes. En effet, si en Europe, notamment en France, les acteurs de l’industrie pornographique participent à des campagnes de sensibilisation auprès des jeunes, quid des autres pays ? Quid de l’île Maurice grande consommatrice de films X et sa Joséphine ? « Effectivement, ces acteurs font du travail social, car il ne faut pas croire que tout le monde est Rocco Siffredi ou Mata Hari ! Tout ce qu’on voit sur TikTok et autre, ce sont des films, des promotions d’images à être consommées où l’on vous invite à dépenser et à acheter. C’est pour cela qu’une éducation est importante et les médias ont un rôle extrêmement important à jouer dans cela. »

En outre, Kurt Barnes persiste et signe : les institutions ne fonctionnent pas comme elles le devraient à Maurice. « On ne sait plus où est la limite. » Que ce soit dans le relationnel, voire au travail, la limite est trop floue. « Il faut savoir dire “non” et respecter quand l’autre le dit. Il faut surtout réapprendre les valeurs que l’on veut dans notre société actuelle. » Il prône ainsi le dialogue avec les autres, avec les peers. Selon lui, dans le cas de Maurice, il est sacro-saint de « redéfinir clairement les valeurs actuelles en rapport avec le développement et de permettre aux gens de discuter pour plus de sensibilisation, car la sexualité et la violence sont innées chez l’humain. Il n’y a que 1% de la population qui serait asexué, donc le reste s’intéresse au sexe. »
Par ailleurs, il souligne de nouveau que, selon les pays, les lois sont différentes, et que les mœurs ne sont pas les mêmes. Il faut donc pouvoir redéfinir les systèmes de valeurs adaptées aux sociétés modernes pour redessiner les limites, essentielles pour l’être humain. « Il y a les mots et les maux, et chaque mot a un référentiel précis pour chaque personne. Le Mauricien doit pouvoir créer son propre répertoire de référentiel » et cela s’applique évidemment à l’une des activités phares de l’humanité : le sexe.

Zoë Rozar (sexologue) :
« Ce qui est obscène, c’est d’agir sans le consentement de l’autre »
Zoë Rozar, sexologue, a accepté de nous répondre sur ce phénomène qui, précise-t-elle, existe depuis des millénaires, l’homme étant ce qu’il est : un être humain doté d’une sexualité, essentielle à sa survie.

« Pourquoi se regarde-t-on dans le miroir ? Je ne rentre pas dans le bavardage qui nous apprend à prendre plaisir à nous moquer des autres ni à jouir d’une soi-disant humiliation dans un pays qui rend obscènes des activités des parties intimes du corps humain. Alors, pourquoi se regarde-t-on dans le miroir ? Se filmer tombe un peu dans la même catégorie. Pour la vanité ? Pour la gratitude du corps ? Pour sa santé ? Pour l’art ? Pour le souvenir ? Pour le plaisir du plaisir avec seul ou avec l’autre ? Pour la soumission de l’autre et de son extorsion ? Pour de l’argent ? C’est fait de force ? De désespoir ? Ou parce que c’est un métier qu’on aime vraiment ? Parce que les films pornographiques sont de toute façon faux et édités, que souvent les acteurs sont mal traités. Mais au-delà, qu’on préférerait avoir des images de son partenaire quand il(s)/elle(s) n’est (ne sont) pas là ? » se demande-t-elle.

En effet, pour elle, la question de ce qui est obscène ou non reste fondamentale lorsque l’on essaie de comprendre tout ce phénomène de se filmer pendant ses ébats ou de se prendre en photo. « Nous avons à Maurice une loi qui date de l’époque napoléonienne qui dit que tout matériel sexuel est illégal, alors qu’aucune définition précise n’a été donnée sur ce que constitue ce matériel sexuel. »

Une anomalie, selon elle, qui a contribué à « salir » l’idée que deux partenaires qui s’aiment peuvent avoir des relations intimes. Ainsi, les photos et les vidéos envoyées intimement et avec consentement, précisons-le, à un partenaire, restent pour elle quelque chose de normal dans la vie d’un couple qui s’aime. « Si ces vidéos n’ont pas été filmées pour la vente pornographique, où est le problème ? » dit-elle. Et ajoute que ce genre de choses se fait d’ailleurs très couramment dans certains couples pour « spice things up ».
Toutefois, lorsqu’il y a interception de telles images intimes par une tierce personne, Zoë Rozar parle dans ce cas d’abus complet et d’humiliation pour la victime, qui est bien souvent la femme. « L’impact psychologique sur cette personne est mortifiant, car en interceptant et diffusant ces images et vidéos qui ont été faites pour son partenaire uniquement, l’on a décidé de lui enlever son intégrité. »

Parallèlement, à l’ère digitale et de la surexposition de sa vie privée sur les réseaux sociaux, et où tout se voit et se partage, elle aborde la question de l’impact des réseaux sociaux et du développement de la vente de soi-même, comme produit de consommation. « Que fait-on quand on voit des vidéos de personnes sur TikTok dansant de manière très sensuelle pour attirer le regard de l’autre ? Et que fait-on quand on tombe sur deux personnes qui s’aiment pendant l’acte ? Qu’est-ce qui est le plus obscène dans tout cela ? » Ce qui revient ainsi à son premier point sur comment définir ce qui est obscène « quand on n’arrive pas à enseigner le plaisir simple de l’amour ? »

Zoë Rozar insiste. « Je souhaite vraiment plus de douceur dans nos gestes, pour le bien-être de notre peuple, si cela peut faire réfléchir et vouloir mieux se connaître tant dans la sensualité intime qu’au travail. Ce qui est obscène, c’est le non-consentement et agir pour dérober l’autre de son bien-être fondamental afin de le fragiliser. L’homme souffre autant que la femme là-dedans ! » dit-elle. Et d’ajouter : « Pour les jaloux, apprendre à mieux se connaître sensuellement ne peut qu’estomper ses sentiments d’insatisfaction dans sa vie intime… »

Claude Canabady :
« Les jeunes se transforment en directeurs, producteurs et réalisateurs »
Claude Canabady, « marriage and family counsellor » et psychothérapeute, se spécialise dans les problèmes de couple et de la famille. Fort de ses longues années d’expérience dans le domaine, en animant des rubriques sur la sexualité, il ne peut que constater qu’avec la téléréalité, les réseaux sociaux et l’effacement des cloisons entre sphère publique et sphère privée, cette pratique se normalise. Bonne chose ou pas ? Autre temps, autres mœurs, dira-t-on…

Qu’est-ce qui pourrait pousser un couple à filmer ses ébats ?
Avec la technologie moderne qui est à la portée de pratiquement tous les habitants de cette planète, normalement, on s’en sert à bon escient, mais malheureusement, il y a beaucoup d’abus, et cela peut parfois avoir un effet négatif sur la vie de beaucoup de personnes innocentes. C’est presque devenu pratiquement impossible de contrôler le net d’une façon efficace. Je pense que la grande majorité de personnes qui décident de filmer ses ébats, c’est pour des raisons strictement personnelles. Mais malheureusement, avec l’accès relativement facile, ce qu’elles considèrent comme très personnel peut se retrouver entre les mains de personnes qui n’ont pas toujours le bon motif, le danger guette toujours.

Alors, qu’est-ce qui pousse un couple à filmer ses ébats ? En premier, c’est probablement pour créer plus d’excitation, pour pimenter sa vie, comme on le dirait chez nous. Bien sûr, il y a toujours la possibilité que le tout peut être visualisé par une tierce personne. Et beaucoup pensent que cela n’arrive qu’aux autres, jusqu’au jour fatidique où ils se retrouvent dans la même situation.

En 2022, malgré tous les scandales et tous les risques de fuite de ces fameuses sextapes, cette pratique perdure. Pourquoi ?

C’est le nouveau schéma en vogue mondialement. De plus en plus, les jeunes se transforment en directeurs, producteurs et réalisateurs. N’oubliez pas que nous vivons dans un monde où la téléréalité fait partie de notre quotidien. Le net vous donne un choix gigantesque et cela encourage d’autres à le faire également pour connaître la notoriété qu’ils n’ont jamais connue. Au début, les gens étaient choqués par cet étalage de vidéos osées, mais cela ne choque plus, c’est un peu devenu la norme. On en parle et le lendemain, tout est oublié et on cherche du nouveau. Voilà où nous en sommes aujourd’hui.

Pouvons-nous, dans ce cas, parler d’une forme d’exhibitionnisme et de voyeurisme, qui sont considérés comme des pratiques sexuelles déviantes par le Diagnosis and Statistical Manual of Mental Disorders (DSM-5) ?

L’exhibitionnisme et le voyeurisme ont été toujours considérés comme des pratiques sexuelles déviantes. Je pense que la grande majorité pense toujours ainsi, spécialement les personnes âgées. Mais heureusement, ou malheureusement, l’on peut être très peu choqué de la tournure de la vie moderne.

L’exhibitionnisme se fonde sur la transgression d’un interdit et l’exhibitionniste obtient un plaisir sexuel en montrant ses organes génitaux devant un tiers pris au dépourvu. Le voyeurisme est lui une autre forme de déviance sexuelle. Le voyeur éprouve une excitation sexuelle en observant d’autres personnes nues ou en train de faire l’amour. Il est du genre qui aime voir sans être vu et ne ressent lui-même aucun plaisir. En général, le voyeur ne recherchera pas le contact avec la victime. Quant à partir de nos sensations sexuelles, nous imaginons des scènes érotiques en élaborant des images dans notre tête, c’est cela qu’on appelle un fantasme. C’est cela qui incite certains à faire des vidéos osées. C’est un scénario produit par notre imagination et nous-mêmes comme participants principaux. Nous essayons de réaliser nos désirs sous une forme imagée dont nous sommes plus ou moins conscients. C’est sur le thème d’un fantasme dont parfois ces films sont faits.

Le scandale Telegram et ses milliers d’abonnés mauriciens
Il est bon de rappeler que, l’an dernier, l’île a été ébranlée par le scandale Telegram. Plus de 1 200 membres, et des centaines d’images et de vidéos à caractère pornographique de mineures et même d’enfants mauriciens en libre circulation sur les réseaux sociaux. Une pratique cybercriminelle de plus en plus courante parmi les jeunes internautes. En effet, selon le CERT MU, l’on comptait, pour le mois de mars 2021, 148 cas de sextorsion et selon les statistiques de l’Information Communications Authority (ICTA) en 2020, il y a eu une moyenne de 41 673 tentatives d’accès à des sites pédopornographiques par mois. Des chiffres glaçants qui en disent long sur la société mauricienne actuelle, car que ce soit des images volées, données ou vendues, la diffusion de celles-ci sans le consentement d’autrui est un acte criminel, selon l’Information and Communication Technologies Act 2001. Un comité sur la Child/Revenge Pornography’ avait été mis sur pied par le ministère de l’Égalité du Genre.

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