Vivre l’instant présent, c’est le ressenti qui se dégageait mardi dans les rues de Port-Louis. Plus que jamais, ce confinement a accentué ce besoin de liberté, mais uniquement en adoptant le port du masque et la distanciation. Le masque est devenu comme une conciliation entre la liberté et les mesures sanitaires. Nous nous sommes glissés dans la peau d’un confiné vivant cette première phase de déconfinement, en étant sur le terrain, dans la capitale, pour voir le comportement de monsieur et madame Tout le monde en cette période de 2e vague de pandémie.

Hormis ce mode de cocooning hibernatus d’un Work From Home, beaucoup de Mauriciens, sans le WAP, sont contraints d’attendre leur tour, soit le jour correspondant à leur lettre alphabétique, pour faire leurs courses. Le port du masque augure un semblant de retour de liberté retrouvée dans les supermarchés et les centres commerciaux. Avec, en prime, point de risque d’être verbalisé. C’est un des premiers constats devant cette ligne de distanciation de huit personnes attendant leur tour chez Winner’s, non loin du Jardin de la Compagnie. Le vigile semble d’attaque, masque, sanitizer, ce fameux son de ‘psscht.. psscht’ qu’il vous éclabousse en forme de gel entre les mains et la prise de température, lançant sur un air tonitruant : « Suivant. » Dans la queue, une gentille dame précise : « Non monsieur, ce n’est pas pour les courses, je vais voir la coiffeuse d’en haut. Cela fait des jours que je scroll la page Facebook pour voir ses horaires d’ouverture et, aujourd’hui, comme c’est mon jour de sortie, j’en profite. » Le vigile haussant les épaules, lui dit : « Sorti dan lake, al lao madam. »

Nous emboîtons le pas de la dame qui lance un : « Ah, vous aussi, cela fait du bien d’avoir un shampooing et une coupe. Imaginez-vous, depuis le 10 mars, je suis confinée et, comme je suis retraitée et que ma coiffeuse n’avait pas encore son WAP, il a fallu attendre. » La dame a mis en place tous les gestes barrières, deux masques, l’un superposé sur l’autre, lui couvrant à la fois le nez et la bouche, les mains gantées et la voilà chez Ema, directrice du salon de coiffure La Diva. Celle-ci attendait depuis longtemps son WAP. Et, c’est avec une joie non dissimulée qu’elle a posté la bonne nouvelle sur sa page Facebook, le lundi 5 avril. Sa tactique première est de respecter la distanciation sociale, d’où des heures bien précises octroyées à sa clientèle. Ce matin, deux de ses clientes attendaient ce rendez-vous manqué pour se refaire une coloration ou un brushing express. Pour garder une bonne hygiène, il est obligatoire d’apporter sa serviette et de garder son masque.

Laissant la dame à son shampooing, qui s’est fait tout en gardant jusqu’au bout le masque, nous nous dirigeons dans la rue à la rencontre du marchand de ‘rotis’, qui brave la COVID-19. À défaut de grands cris stridents,  du genre « ala misie madam, roti so », tout se passe dans la sobriété. On ne peut que voir la rapidité avec laquelle il exécute ses gestes entre le curry, le ‘roti’ et la manière dont il encaisse l’argent avant de passer au client suivant. Certaines personnes hésitent d’acheter dans la rue et se contentent de leurs achats au supermarché avant de filer droit à la maison, pour un lavage minutieux et tout un rituel de précaution d’usage afin d’éviter de ramener la COVID chez soi.

« Dan drwat, dan gos, pa koste »

Nos pas nous mènent rue Desforges, avec un spectacle des plus cocasses. Vous connaissez la chanson Temperature de Boyzini ? Ce chanteur n’a pas réalisé combien sa chanson serait bien adaptée en cette période de pandémie, avec des marcheurs à la mode d’un ‘koupe dekale’. « Tou dimoun dan gos, tou dimoun dan drwat, me personn pa koste. » En chemin, on assiste à des mouvements de pas inimaginables. Il y a, en effet, la marche des peureux qui se voit par le mouvement saccadé de leurs pas, celle des plus hardis, avec le torse bombé, ou encore du pressé, une sorte de hip-hop.

Mais dans toutes ces descriptions de mouvements, un seul mot les connecte : liberté. Cette liberté retrouvée autour du port d’un masque. C’est le cas de ces deux étudiantes qui rentrent de leurs examens et qui regrettent un déconfinement restrictif dû à la pandémie. Elles ont ce besoin viscéral d’être en contact avec la nature, quitte à humer l’air avec un masque collé au visage.

L’autre question, qui taraude, est de savoir si les Mauriciens en ont vraiment marre du confinement au point de respecter les gestes barrières, avec le masque placé convenablement sur le nez et la bouche et non pas sous le nez et le menton. Oups… Peut-être pour ceux qui sont dans la rue, mais pas pour cette octogénaire qui, sans masque et se tenant sur son balcon, scrute les passants. Le pire, c’est la position de ses mains sur la rambarde en faisant le geste de va-et-vient et en touchant son visage.

« Enn minn
burger »

Plus bas, on constate que les magasins ne chôment pas. Mikado, Mado, Jetha Tulsidas et autres commerçants essaient de gagner leur vie en profitant de cette première phase de déconfinement pour une vente sur le pouce. Mais, ceux qui évoluent dans le domaine du luxe entre joaillerie, parfums et habits de mode, font-ils vraiment recette ? Premila, représentante de produits de beauté, trouve que la pandémie l’aide beaucoup à booster sa vente. Les clients commandent en ligne et l’envoi se fait chez eux.

Manoj, lui, n’est toutefois pas de cet avis. Son commerce est la vente de vêtements pour dames, de la vaisselle, mais il trouve que les gens préfèrent se diriger vers l’alimentation. Au même moment, un homme se dirige vers un étal de samoussas, pains burger et demande au gérant : « Zordi mo le manz enn minn burger. » Devant la mine déconfite du vendeur, il réitère sa commande et explique que c’est son menu ‘boost up’, capable de le requinquer. S’ensuivent de grands éclats de rire entre les deux, preuve que la vie continue et que les habitudes restent malgré la pandémie.

Direction Happy World, avec vers la gauche, cinq personnes qui font la queue pour un pain kebab. Chez Artisan Coffee, l’on ne peut que commander un café rapide, mais pas de pause détente sur place, distanciation oblige. Dans les rues, point de bavardage, de temps en temps un salut amical par un geste des mains de loin, ou des connaissances qui se parlent derrière leur masque. Difficile derrière ces visages masqués de mettre une émotion.

Beaucoup sont dehors parce que le jour coïncide à celui leur permettant de faire des emplettes par ordre alphabétique. D’autres ont eu le WAP et n’oublions pas les Frontliners, comme Laure, infirmière et qui se doit d’être présente sur son lieu de travail. Elle raconte : « Ma tenue d’infirmière autrefois rassurait les gens. Aujourd’hui, ils ont peur et se disent que les Frontliners peuvent être de potentiels porteurs de la COVID-19. C’est une situation difficile. On a choisi un métier pour sauver des vies et on se voit confronté à une pandémie, à laquelle nous sommes les premiers exposés. »

Du côté de la banque ABSA, le robot Abby est en mode pause. On ne l’aperçoit plus à l’entrée. Les clients font leurs retraits par guichet automatique et, pour un oubli de code, un préposé de banque se fait un devoir de venir en aide au client. Prise de température, port du masque et l’utilisation du ‘hand sanitizer’, sont les gestes automatiques pour pouvoir avoir accès au guichet. Une dame confie à son amie son stress d’envoyer son enfant prendre part aux examens.

Relâchement sur les consignes de distanciation

Chez Videa Café, non loin de la SBM, les clients ne se bousculent plus comme en temps normal. Idem pour Domino’s Pizza, qui affiche porte close. En ce temps de confinement, combien ne rêve pas de se payer le luxe de mordre dans un Mc Do ou une bonne pizza, mais, dans les supermarchés, ce sont plus les boîtes de conserve qui leur volent la vedette. Fait flagrant, souvent dans les files d’attente devant les supermarchés ou les pharmacies, on note ce relâchement sur les consignes de distanciation. Toutefois, une employée de pharmacie confie que, dans les rayons des pharmacies, les ‘sanitizers’, masques et gants sont les produits qui s’écoulent rapidement.

La rue en pleine pandémie rappelle ce besoin de revoir un retour à la normale, avec cette parenthèse qui nous pousse à réfléchir différemment, soit que les gens se recentrent sur l’essentiel. Mais comment arrêter un consommateur effréné ? Il n’y a qu’à voir cet engouement chez 361. Le client trouve-t-il encore ce moyen de s’acheter, en pleine pandémie, un téléphone portable ? Il semblerait que oui, avec ces dix personnes qui font la queue dans ce magasin. Même constat chez Courts Mammouth ou King Bros, qui affichent une ristourne sur leurs téléviseurs.

Et un monsieur âgé de laisser échapper : « Je préfère faire la queue pour avoir ce loisir de pouvoir respirer l’air ambiant et faire des exercices pour réactiver mes vieux os. Il vaut mieux privilégier le sport en individuel en plein air que se rabattre sur des électroménagers. La vie est plus précieuse que les commodités. » Le klaxon d’un chauffeur de taxi fait sursauter : « Taxi madam. Kapav kas pri, pena travay, dimoun per », lance-t-il, tout en poursuivant le même exercice auprès des gens sortant des supermarchés.

Sur les trottoirs, on croise aussi des chiens errants, les grands oubliés de ce confinement. Un tabagiste ferme ses volets, rue De Courcy, et sur sa fenêtre du haut, une vitre brisée avec comme trompe-l’œil une mappemonde, comme un rappel aux valeurs de la vie où tous les pays luttent ensemble pour survivre à une déstabilisation économique provoquée par un ennemi invisible.