Eileen Marie, 73 ans, responsable : « L’élan que j’ai pris depuis 1995 est toujours intact »

L’Ong en quête de financement après le saccage d’une ferme intégrée à Chebel

Toute première Ong à aller à la rencontre des détenus dans les prisons de l’île, Elan, créée par le regretté Lindsay Aza en 2001, souffle cette année ses 20 bougies. « Rares sont les Ong qui peuvent se targuer d’avoir une telle longévité ! », note d’emblée Eileen Marie, responsable. Celle qui a repris le flambeau, quand Lindsay Aza disparaît tragiquement en 2012, est catégorique : « Ce travail, auprès des détenus, hommes et femmes, je le ferai jusqu’au bout, quels que soient les obstacles. Je le dis parce que ces neuf dernières années n’ont pas été de tout repos. » Mais Eileen Marie ne s’est pas engagée auprès des détenus depuis 2012. L’aventure de cette grande dame « que tous les détenus adorent », dixit l’actuel CP Juganaden Rungadoo, remonte à 1995…

« Mo pa epwize pou enn sou ! », dira celle qui souffle cette année ses 73 ans. « Au contraire, je sens que l’élan que j’ai pris va me pousser à aller encore plus loin ! » Eileen Marie, petit bout de femme que beaucoup connaissent à Vacoas, son quartier, mais surtout dans toutes les prisons du pays, commence ainsi son combat auprès des détenus dès 1995, aux côtés du pasteur Lindsay Cheneegadoo. « À l’époque, j’étais déjà très engagée au niveau de la paroisse, à Vacoas. Je venais en aide aux pauvres. J’organisais des levées de fonds, je recueillais des vêtements neufs auprès des familles aisées de la ville. Mais l’univers de la prison, je ne le connaissais pas du tout. Je n’avais même jamais vu un détenu ! »

Sous la férule du religieux, et avec le concours du commissaire des prisons d’alors, Deepak Bookhun, qui leur avait proposé des rencontres échelonnées sur six mardis avec des détenus qui étaient en pre-release, elle a découvert cet univers. « Et ça a été le choc ! J’ai été témoin de leurs souffrances. De ce qu’ils vivent avec la rupture et le rejet de leurs proches et familles, parce qu’ils ont commis une erreur qui les a amenés, là, derrière les barreaux. »

La première fois qu’elle va vers des détenues, « ça s’est très mal passé ! », se souvient-elle. « Bann deteni la ti byen violan. Zot inn zour mwa. Zot inn zett bann linz dan mo figir. » Eileen Marie était évidemment très découragée. « Mais je me suis dit que si j’arrête là, je faillirai à mes convictions. Quand je suis entrée dans cette prison, j’ai vu qu’il y avait là des femmes de tous bords : des brutales comme des intellectuelles. Je n’avais aucune excuse de les laisser tomber. »

À la prochaine visite, Eileen Marie persévère : « Je leur ai parlé de la valeur d’avoir et d’être une mère, et la valeur des enfants, et l’argent mal gagné. Cela a été le déclic. Certaines ont été touchées aux larmes ! Elles sont venues vers moi et m’ont demandé de prendre contact avec leurs proches, et de m’enquérir de ce qu’il advenait de leurs enfants. Je me souviens que même l’Officer in Charge, à cette époque, m’avait déclaré : premye fwa mo trouv sa bann koryas la plore !” »

La septuagénaire a réalisé que ces femmes n’avaient aucun soutien humain. « Elles étaient livrées à elles-mêmes dans cet univers sans pitié. Nombre d’entre elles étaient des travailleuses du sexe et d’autres impliquées dans des affaires de drogue. » Ce dont elle est très fière : c’est que 95% de ces détenues n’ont pas rechuté. « Elles sont sorties de prison et ont réintégré une vie sociale : c’est une grande victoire pour moi ! »
Mais en 1999, « avec l’évasion de Rajen Sabapathee et d’autres détenus de la prison La Bastille, à Phœnix, nous n’étions plus autorisés à entrer dans les prisons : des règles strictes avaient été adoptées ». C’était sans connaître la détermination et l’ingéniosité de la travailleuse sociale.

« Je ne pouvais pas abandonner ces femmes et ces hommes, comme ça… De fait, je me suis souvent présentée lors des visites aux détenus, et j’ai dit que j’étais parentée à certains d’entre eux. » En retour, Eileen Marie se voit confier de nouvelles responsabilités de la part des détenus. « Je faisais donc le pont entre eux et leurs familles », ajoutera-t-elle.

Pendant ce temps-là, un détenu, Lindsay Aza, décide, par le biais d’une association fondée au cœur même de la prison, baptisée Lotus, de s’engager auprès des détenus. « Lindsay avait vu et vécu la détresse des détenus quand ils sortaient et qu’ils n’avaient nulle part où aller. Nous nous sommes embarqués dans cette aventure ensemble, et nous savions que ça n’allait pas être un long fleuve tranquille », se souvient-elle encore comme si c’était hier.
La réhabilitation et la réinsertion des détenus, soutient Eileen Marie, son indissociables de l’autonomisation économique. « Dès le départ, nous nous sommes battus, Lindsay et moi, pour permettre aux détenus qui sortaient de prison de devenir financièrement indépendants, en ayant un boulot. Enn travay pou enn zom ki sorti dan prizon, saem so paspor ! » De même, dira-t-elle, la relation entre le travailleur social et le détenu se forge. « Le lien de confiance et le respect mutuel se cultivent : de par sa façon de s’habiller, de parler, de se comporter : tout est dans l’attitude. Ce n’est pas en brandissant un carton avec des lignes extraites d’Internet qu’on parvient à aider des détenus à sortir de l’enfermement et réapprendre à vivre dans la société. »

Pour la responsable de l’Ong qui célèbre ses 20 ans, il faut des efforts continus et surtout, beaucoup d’amour. « Je ne me suis pas engagée dans ce secteur pour gagner des sous ou autre chose. Mais pour donner : donner mon temps, donner mon amour, donner de moi-même pour que ces êtres qui méritent une deuxième chance remontent la pente, avec conviction et détermination. »