– Somand Kumar Adheen, l’aîné : « Les gens pensent que des habitants de Quatre-Sœurs ne peuvent être que planteurs ou pêcheurs »

Deux frères d’origine modeste, habitant Quatre-Sœurs, font la fierté de leur village. Ils ont pris part aux examens du barreau en mai et quand les résultats sont tombés le 17 juin, cela a été une belle réussite pour tous deux à leur première tentative. Depuis, Somand Kumar Adheen et Vyas Adheen sont aux anges et peuvent enfin toucher du doigt leur rêve : devenir avocat.

Nés dans ce petit village retiré du sud-est, les deux frères se réjouissent que Quatre-Sœurs ait désormais deux avocats. Somand Kumar, l’aîné, a connu un parcours scolaire atypique et il doit son succès à une ténacité exemplaire car il n’a jamais cessé de s’accrocher à son rêve. Après ses études, il travaille au ministère de l’Éducation et en même temps exerce divers petits métiers, tantôt en tant qu’électricien, tantôt en tant que plombier ou Hotel Attendant pour économiser de l’argent afin de concrétiser son ambition de devenir avocat. Il est également planteur de bananes et de fruits de la passion à ses heures perdues afin de vendre sa production à des grossistes.

« Nous sommes issus d’un milieu très modeste. Ma mère est femme au foyer et mon père travaillait dans le centre communautaire. Mon rêve était de devenir avocat, mais j’étais conscient que cela nécessitait beaucoup d’argent. Donc, j’ai dû travailler pendant plusieurs années avant de me lancer dans ce domaine », dit-il.

Ce sont notamment des cas de “miscarriage of justice” qui l’ont encouragé à devenir avocat, raconte-il. Somand Kumar Adheen dit avoir assisté à divers procès où des employés n’avaient ni assistance légale, ni voix au chapitre, le dernier mot revenant toujours à l’employeur. « C’est une forme d’injustice », dit-il.

Pétarades

Passionné par le métier d’avocat, il a économisé sou par sou pour payer ses études. « J’ai économisé pendant six ans ou même plus, sans dépenser, pour réaliser ce rêve et ma famille m’a toujours encouragé », raconte-t-il. Aujourd’hui, il est fier d’être avec son frère d’être les deux premiers avocats du village. « Je savais que cela allait être trop cher pour que mon frère – de cinq ans mon cadet – et moi étudiions le droit en Angleterre à des moments différents. Donc, j’ai pris la décision de l’attendre afin que nous puissions économiser sur les frais des livres, d’hébergement, etc., en étudiant en même temps. Je l’ai attendu compléter son LLB à Maurice pour que nous fassions nos études ensemble, cela d’autant que notre père s’était déjà endetté pour que mon frère puisse étudier, », raconte Somand Kumar.

Son frère et lui ont fréquenté l’école primaire du gouvernement de Quatre-Sœurs et au secondaire, il a fréquenté le Sir Leckraz Teelock SSS et son frère le Modern College. « À Maurice les gens pensent que les habitants de Quatre-Sœurs ne peuvent être que planteurs ou pêcheurs et que personne de notre village pourrait un jour devenir avocat. Mais mon frère et moi avons changé cela », dit Somand Kumar avec une pointe de fierté. Il faut dire que dès que les habitants de Quatre-Sœurs ont appris la bonne nouvelle grâce aux réseaux sociaux, ils ont improvisé une pétarade devant la résidence des Adheen pour exprimer leur joie.

Les Adheen ont démarré leurs études de droit en 2018 à la Law University of Central Lancashire à Ébène. Ils étaient éligibles pour aller poursuivre leurs études à l’University of Law de Birmingham, mais avec la pandémie, ils n’ont pu se rendre en Angleterre. Ils sont donc restés à Maurice et poursuivi leurs cours à distance, avant de passer leur examen du barreau et devenir membres de la Lincoln’s Inn Society. Mais ce n’est pas le premier diplôme de Somand Kumar, qui possède également une maîtrise en Public Policy & Administration et un diplôme en anglais.

Sous les yeux du grand-père

Heureux d’avoir réalisé leurs ambitions, les deux frères tiennent à rendre hommage à feu leur grand-père, Balkissoon Adheen. « Il n’est plus là mais sans son soutien infaillible, nous n’aurions pas été là où nous sommes. » Ils remercient également leurs parents, qui ont fondu en larmes en apprenant la nouvelle de leur réussite.

Somand Kumar Adheen veut faire son pupillage à Maurice dans un cabinet d’avocat et aussi dans le secteur public, car il souhaiterait devenir magistrat. Vyas, lui, s’intéresse au droit pénal. Il veut être avocat de la défense et intégrer un cabinet. Il vise d’ailleurs le cabinet d’un avocat très connu en matière de droit pénal. Nul besoin de préciser que les deux frères ont suivi avec passion l’enquête judiciaire sur la mort de Soopramanien Kistnen en Cour de Moka pour voir la performance des hommes en noir représentant la partie civile et celle du représentant du DPP, Me Azam Neerooa, sur lequel ils ne tarissent pas d’éloges.

L’aîné des Adheen n’a pas eu une scolarité facile, puisqu’il avait un problème d’expression et ne parlait jamais, ce qui ne l’a pas empêché d’être un “high performer” en classe. Renfermé, il a dû suivre des cours auprès d’un orthophoniste et a finalement développé une certaine assurance, notamment grâce à sa grande force intérieure, ce qui lui a permis de progresser normalement dans la vie. « J’étais renfermé et silencieux, à l’opposé de mon frère qui était extraverti », confie-t-il.

Ce “severe disorder” lui a valu des moqueries de ses camarades de classe, un épisode qu’il préfère oublier mais qui a forgé son caractère. C’est incontestablement une revanche sur la vie pour ce jeune homme simple et travailleur : « Once upon a time you were laughing at me because of my voice, now you are going to ask me to talk for you », lâche-t-il à qui veut l’entendre, en se remémorant ses années difficiles. Et aujourd’hui, à tous ceux qui ont un handicap mental, Somand Kumar insiste : « Pa santi zot depresif, ni fristre. Enn andikap se pa enn finision. Kontinue fight pou devlop zot self confidence. Swazir se ki zot anvi fer, pa less lezot dimoun swazir pou ou. » Voilà qui est dit.