Virginie Parisot, Mahébourgeoise et mère de famille, revient sur les événements qui secouent son village depuis deux mois. La catastrophe provoquée par le MV Wakashio a bouleversé le quotidien des résidents, dit-elle. Beaucoup de personnes n’ont plus à manger, faute d’emploi. Elle salue la solidarité des Mauriciens, mais regrette le manque d’attention de l’État pour ceux qui souffrent. Elle cite en exemple les skippers laissés sur la touche pour le nettoyage du lagon et des plages, au profit d’autres, venant d’ailleurs.

En tant que Mahébourgeoise, comment vous sentez-vous, deux mois après l’échouement du MV Wakashio et le déversement d’hydrocarbures dans le lagon?

Je ne me sens plus en sécurité. Quand j’ai appris qu’il y avait un gros bateau qui s’était échoué à Pointe-d’Esny, j’ai eu peur. Je me suis dit : mais s’il est arrivé jusqu’ici, avec tous les radars et autres technologies que nous avons, cela veut dire que demain, un porte-avion peut en faire de même. Je peux me réveiller demain matin et voir des militaires devant chez moi. Tout ceci est très fatigant.
Ensuite, je suis inquiète pour tous ces jeunes de la localité. Maintenant que les plages sont fermées, qu’est-ce qui leur reste comme distraction? Surtout qu’il y a le problème de drogue. Moi-même j’ai un fils de 15 ans, je pense à son avenir. Je suis né et j’ai grandi à Blue-Bay, la mer fait partie de moi. C’est notre seule distraction. Surtout que maintenant, beaucoup de personnes n’ont plus de travail, on ne peut payer pour les loisirs ailleurs. Moi-même je suis dans cette situation. Je travaillais dans un centre d’appels, mais depuis le confinement, je ne travaille plus. J’avais prévu d’ouvrir un petit snack avec les fruits de mer comme spécialité, mais là, tout est à l’eau. Il n’y a même plus de fruits de mer.

Comment avez-vous vécu la solidarité des Mauriciens?

Je ne m’attendais pas à voir autant de personnes quand on avait lancé l’appel pour sauver notre lagon. Il y a des personnes qui sont restées sur le waterfront depuis le 6 août. D’autres ont travaillé 24/7 pour fabriquer des bouées. Quand il fallait un bateau pour aller poser les bouées on en a eu 20. On nous a apporté à manger, il y a eu beaucoup de donations. Tout ceci me donne espoir en la jeunesse. L’océan nous a rassemblés. Mahébourg est un village historique. Désormais, il sera aussi le berceau du mauricianisme et de la solidarité.

Les activités économiques ont-elles repris dans le village?

Les activités commerciales sont au plus bas. Les restaurants sont vides, les gens n’ont plus de travail. Avec la fermeture des hôtels, de nombreux skippers n’avaient plus de travail. Maintenant, avec le Wakashio, ils sont d’autant plus en difficultés. Des personnes n’ont pas à manger. Je crois qu’il faudra conjuguer les efforts pour permettre à cette région du Sud-Est de se relever. Les gens commencent à s’organiser. Nous avons aussi eu le soutien de Rezistans ek Alternativ, mais nous aurions voulu que les autorités s’intéressent aussi à nous.
Par exemple, il y a beaucoup de personnes qui ont eu des problèmes de santé et qui se sont rendues à l’hôpital, mais personne n’est en mesure de leur dire ce qu’elles avaient exactement. Nous avions adressé une lettre aux autorités pour demander des dépistages sur place, mais nous n’avons eu aucune réponse. Finalement, il a fallu faire appel à des médecins volontaires. Nous travaillons sur une liste de priorité pour les consultations. Ceux qui ont été en mer et en contact avec les hydrocarbures seront considérés en premier.

Y a-t-il beaucoup de familles impactées par la pollution du Wakashio?

Nous avons procédé à un enregistrement des personnes affectées et à ce jour, il y a plus de 5 000 personnes qui sont venues remplir des formulaires. La majorité d’entre eux ont des problèmes de santé. Il ne faut pas non plus oublier l’aspect psychologique. Il y a des pères de famille qui sont à bout. Je crois qu’il est important d’encadrer et de venir en aide à toutes ces personnes. Nous traversons une période très difficile. Il y a beaucoup de pêcheurs sans cartes ou de skippers qui ne sont pas reconnus par les autorités. Ils n’ont aucune aide. Nous avons recensé 240 skippers dans cette situation. Ils ont essayé de chercher du travail auprès des compagnies qui procèdent au nettoyage du lagon, mais il n’ont pas eu. Pourquoi prendre des gens de Flic-en-Flac ou du Morne pour venir travailler ici, alors que nos skippers et nos pêcheurs n’ont pas de travail?

Quel est votre message aux autorités?

Je souhaite que ce qui s’est passé avec le Wakashio ne se reproduise plus. Qu’il n’y ait plus autant de laxisme dans le système. Je dis aussi qu’il faut apprendre à écouter la population. Dès le départ, il y a des pêcheurs et des skippers qui avaient dit de faire certaines choses parce qu’ils connaissent la mer, mais on ne les a pas pris en considération. Ce n’est pas parce qu’on ne sait pas lire qu’on ne connaît rien. Je plaide également pour qu’on prenne des dispositions légales pour mieux protéger la nature. Je plaide pour un nouveau Maurice, qu’on se serre les coudes comme on l’a fait pour la confection des bouées. Je dirai aussi aux jeunes de ne pas avoir peur d’aller de l’avant. Il y a beaucoup de jeunes qui ont des idées extraordinaires. Il faut leur donner l’opportunité de participer à la reconstruction de la côte, du pays. Finalement, je souhaite que les revendications de l’assemblée solidaire de Mahébourg, notamment pour la mise sur pied d’un Survival Scheme, ne tombent dans l’oreille d’un sourd.