Rentrée scolaire 2022 : Des psychologues demandent que les enfants retournent à l’école

C’est un des moments les plus attendus de l’année. Chaussures neuves, cartables neufs, uniformes neufs, bref, la rentrée scolaire a toujours été un moment fort en émotions pour tous, petits et grands. Avec la pandémie, cependant, la rentrée des classes se fera en distanciel, comme l’a annoncé la ministre de l’Éducation, il y a quelques semaines. Loin des salles de classe, loin des enseignants et loin des camarades de classe surtout : les parents sont dépassés, les enseignants inquiets et les enfants démotivés. Préoccupées, Teresa Lim Kong et Amélie Saulnier, psychologue clinicienne et psychologue du développement de la petite enfance à l’adolescence respectivement, sont responsables de projets pour Action for Integral Human Development (AIHD). Elles tirent la sonnette d’alarme et demandent que les enfants puissent reprendre au plus vite le chemin de l’école.

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Les psychologues citent le communiqué de presse de l’UNICEF du 16 septembre 2021 : « Chaque heure passée en classe est précieuse, l’occasion pour les enfants d’élargir leurs horizons et de maximiser leur potentiel. Et chaque heure sans école, c’est une foule d’opportunités gâchées. Il est tout aussi inimaginable de se fixer des priorités pour la sortie de crise sans placer en premier l’avenir de nos enfants. Nous pouvons et nous devons rouvrir les écoles dès que possible. Le temps presse. » En effet, pour ces professionnelles en psychologie, « il est essentiel pour le bien-être des enfants et adolescents qu’ils puissent reprendre dès la mi-janvier 2022 le chemin de l’école. »

Depuis le premier confinement, elles constatent un déclin de la santé mentale des enfants mauriciens . Selon la définition de l’OMS, « la santé mentale est un état complet de bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité ». Elles soutiennent que “dans les derniers chiffres des Services d’Écoute en milieu scolaire mis en place par AIHD de juillet à novembre 2021, 21% des jeunes présentent un état dépressif, avec pour certains un risque suicidaire, et 33% chez le personnel scolaire. Ce qui représente une augmentation considérable et alarmante. Avec la fermeture des écoles, il sera plus difficile pour l’équipe d’accompagner ces jeunes et adultes de la communauté scolaire en souffrance, qui ne seront pas identifiés et qui ne pourront pas bénéficier d’un suivi psychologique, même si une ligne d’écoute a été mise en place depuis décembre 2021.”

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« Nous sommes extrêmement préoccupées et interpellées par cette prochaine rentrée en distanciel. Entre mars 2020 et décembre 2021, les étudiants mauriciens de tout âge ont passé presque une année à la maison ! Ce changement dans leur quotidien s’inscrit dans la durée et prend la forme de ce que certains appellent le “new normal”. L’apprentissage en ligne ou à la télé est devenu le nouveau mode d’enseignement qui, en plus d’avoir des effets délétères sur leur santé mentale et physique, les relations sociales et les apprentissages des enfants et adolescents (sommeil perturbé, troubles visuels, alimentation déstructurée, manque d’activités, trouble du comportement, de l’humeur, isolement, signes dépressifs, idées suicidaires, victimes de violences,…) ne cesse d’accroître les inégalités sociales. Quant aux élèves des écoles spécialisées, il n’y a rien qui a été mis en place pour leur suivi scolaire », explique Teresa Lim Kong.

“L’être humain est un être de relation”
Ainsi, Amélie Saulnier soutient qu’avec ce système d’enseignement en distanciel, beaucoup de familles et d’enfants sont livrés à eux-mêmes. Faute de moyens et de temps, ces enfants n’ont pas accès aux cours en ligne, mais aussi à l’accompagnement psychologique dont beaucoup bénéficient à l’école. « Ils passent leurs journées sur les écrans, certains traînent dans le quartier en petite bande, de nombreux élèves sont en décrochage scolaire. Ces enfants et adolescents ont du mal à suivre les cours qui ne sont pas interactifs et lorsqu’ils ne comprennent pas, ils ne peuvent pas poser de questions. Ils sont découragés, n’ont pas tous accès à internet ou à la télévision », dit-elle. Par ailleurs, elle avance que « l’être humain est un être de relation. C’est en expérimentant, en imitant et en échangeant avec les autres que les enfants apprennent le mieux. Toutes les dernières études en neurosciences vont en ce sens. Sur un temps limité, le recours aux supports numériques utilisés de façon adaptée a pu permettre à certains étudiants qui le pouvaient de garder contact avec le monde scolaire, mais cela ne peut remplacer les apprentissages délivrés en présentiel dans ce cadre de l’école où les apprentissages vont au-delà des bases académiques. Il nous apparaît donc essentiel pour le bien-être des enfants et adolescents qu’ils puissent reprendre en présentiel l’école. »

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Sans interaction physique, l’enfant perd ses repères et, malheureusement, les répercussions sur sa santé mentale sont bien réelles. « Nous sommes bien conscientes de la situation sanitaire au niveau mondial et local. Toutefois, depuis le début de la pandémie, ce qui est mis en avant est la crainte que la santé physique soit affectée à cause du virus, alors que la santé mentale est tout aussi importante. Plus de la moitié des enfants qui souffrent d’un problème de santé mentale en souffriront encore à l’âge adulte, selon la Joint Action on Mental Health and Well-Being de 2015. Il nous semble grand temps de considérer la santé mentale des enfants et adolescents comme une priorité nationale », soutient pour sa part Teresa Lim Kong.

Une échappatoire aux dures réalités
« L’école est un lieu de socialisation important, d’apprentissage et d’épanouissement qui contribue au développement intégral de l’enfant et de l’adolescent dans un cadre sécurisant. Interdire l’accès des écoles aux élèves, c’est mettre en péril leur santé mentale en mettant à mal leur état de bien-être physique, mental et social », dit-elle.

« Certains s’inquiètent du virus, d’autres se sentent dépossédés de leur droit fondamental à l’éducation, d’autres sont en manque de relations sociales et d’autres sont mitigés sur ce sujet. Pour certains jeunes, aller à l’école c’est une échappatoire aux dures réalités auxquelles ils font face quotidiennement dans leur environnement. Avec le maintien de la fermeture des écoles, la situation ne peut qu’empirer. La démotivation est extrêmement présente, l’angoisse de l’avenir se ressent fortement chez les élèves en fin de collège et pour ceux qui vont passer des examens nationaux, l’isolement devient insupportable », explique Amélie Saulnier.

Par ailleurs, les deux professionnelles de santé mentale soutiennent que leurs inquiétudes ne s’arrêtent pas qu’aux apprenants, mais aussi aux enseignants et aux parents, avec un sentiment général d’inquiétude face à l’incertitude des apprentissages scolaire, et de l’avenir de leurs enfants. « Le personnel scolaire est partagé entre l’inquiétude par rapport à la circulation du virus, le décrochage scolaire d’un grand pourcentage d’élèves, de l’état de santé mentale des enfants et adolescents. Nombreux enseignants sont à bout entre les cours à distanciel, les 2-3 jours en présentiel du 1er et 2e trimestre, et de concilier tout cela avec leur propre vie personnelle », ajoute-t-elle.

Libérer les parents
En ce qu’il s’agit des parents, ce n’est pas mieux. « Nous évoquons les difficultés pour les enfants et adolescents, mais qu’en est-il pour tous ces parents qui se retrouvent à vivre avec ce sentiment de culpabilité, d’inquiétude de laisser leurs enfants à la maison pour aller travailler afin de subvenir aux besoins de la famille et pour ceux qui essaient tant bien que mal de concilier toutes les casquettes et responsabilités ainsi que celle d’être un parent-enseignant à domicile. De nombreux parents sont en burn-out, dépassés par cette situation qui perdure depuis presque deux ans. Les conflits et violences dans les familles augmentent de par toutes ces difficultés psycho-socio-économiques accentuées par la pandémie et au fait de vivre 24/7 les uns sur les autres. Les enfants et adolescents ont besoin d’être dans ce cadre sécurisant de l’école pour libérer les parents de ce poids au quotidien », soutiennent-elles.

L’heure est grave et il est plus qu’urgent que les autorités agissent ! « Nous demandons que chacun reprenne sa place. Les enfants et une adolescents ont le droit à une éducation de qualité et équitable, d’aller à l’école et de vivre une enfance et adolescence en vivant des expériences réelles et non virtuelles. Ils ont besoin de jouer, de pratiquer un sport, de rire, respirer, s’évader, rencontrer leurs pairs, être connectés à la nature et apprendre à l’école. Il faut que nous, les adultes, et l’État, nous les épargnions de nos angoisses, de nos peurs et de nos problèmes en étant responsables et en prenant des décisions pour le bien-être intégral (physique, mental et social) des jeunes de notre pays. Certes, il importe de veiller à la santé des Mauriciens, mais certainement pas au détriment de la santé mentale des enfants et adolescents. Il faut trouver d’autres solutions, car il est inacceptable de sacrifier toute une génération en prenant en compte le seul aspect du risque lié au virus », alertent les deux psychologues en s’appuyant sur les recommandations de l’Association de pédiatrique française (Note 0606 du 14 septembre 2021).

Rachel de Gersigny (orthophoniste) : « Ils régressent »

Elle n’est pas la seule à le dire, mais plusieurs autres ortho phonistes mauriciens qui observent, avec tristesse, les retards de développement chez les enfants. « J’ai fait un sondage auprès de quelques collègues et nous observons tous que nos enfants en consultation manquent beaucoup l’école, qu’ils sont surexposés aux écrans, en passant des journées entières sur Zoom, ce qui a des conséquences sur leur sommeil, mais aussi sur le développement de leurs compétences sociales, à cause du manque d’interactions sociales », dit-elle.

Rachel de Gersigny soutient qu’il y a aussi beaucoup de régressions du langage, que ce soit à l’oral ou à l’écrit. « Nous accusons un retard important », dit-elle. Quant aux enfants qui ont des troubles du comportement, dont les enfants autistes, le constat est plus inquiétant. « Ce sont des enfants qui naturellement s’isolent et ils sont là encore plus isolés, et cela complique les choses pour leur développement. Leurs parents travaillent et n’ont pas le temps de suivre leurs enfants et encore moins les thérapies. Nous notons des arrêts dans les prises en charge… »

Elle explique ainsi que l’école est essentielle dans le développement de l’enfant, car elle apporte une « structure et un cadre » et qu’avec ce nouveau système d’enseignement — qui, elle précise, diffère du home-schooling qui reste un choix conscient des parents —, « le cadre d’apprentissage vole en éclats. » Rachel de Gersigny et ses collègues sont unanimes : « Il faut que ces enfants puissent aller à l’école pour leur socialisation. » Elle souligne que les parents et enfants subissent une pression énorme et ce n’est pas bon. « Quelles sont les perspectives pour cette génération d’adultes que nous grandissons ? » se désole-t-elle.Nathalie Catian (rectrice du collège BPS Fatima) : « Nos enfants sont perdus »

Nathalie Catian est la rectrice du collège BPS Fatima, à Goodlands. Dans un entretien au téléphone, elle nous partage sa peine, car « malheureusement, on perd des étudiants qui sont en décrochage scolaire et qui préfèrent arrêter l’école pour se trouver un petit boulot. » Elle souhaiterait qu’aucun de ses 400 étudiants, garçons et filles, n’abandonne. « Je pense qu’il est essentiel que le public sache ce qui se passe dans les écoles. En théorie, tout va bien, mais la réalité sur le terrain est bien différente », dit-elle. La rectrice est catégorique : il faut faire revenir les enfants à l’école, ne serait-ce que deux ou trois fois par semaine.

En apprenant que la rentrée 2022 allait se faire en distanciel, la rectrice du collège est tombée des nues, mais ne baisse pas les bras. « On ne peut pas attendre les directives. On continue d’avancer comme nous le faisons depuis le début. » En effet, elle nous explique qu’avec l’aide d’un personnel enseignant jeune et dynamique, et du soutien du SeDEC, un système interne de plateforme en ligne a été mis en place. Ainsi, élèves, parents et enseignants y ont accès et tous les cours se font via cette plateforme. « Mais tout cela c’est en théorie », dit-elle. Le souci, c’est que nous nous trouvons dans une région rurale, non loin de Cité St-Claire, avec des élèves provenant de régions défavorisées », dit-elle. Et, si la majorité des élèves arrivent tant bien que mal à suivre leurs cours en ligne, beaucoup n’y parviennent pas, faute de moyens ou de motivation. « Nous donnons à manger à 22 élèves tous les jours », dit-elle. Si ces derniers n’ont pas de quoi manger, comment font-ils pour rester connectés une journée, pour suivre leurs cours ?

Ainsi, avec la fermeture des écoles et la reprise des cours en ligne, Nathalie Catian et son équipe ne peuvent s’empêcher de penser à ces nombreux enfants qui n’ont rien à se mettre sous la dent, ou qui n’ont pas d’endroit où aller pour se réfugier. Car, elle le redit : l’école est pour beaucoup un exutoire, un endroit où les enfants peuvent s’asseoir, jouer, respirer, au-delà d’étudier. « Nous avons des étudiants qui passaient le tiers de leur journée sur le terrain de foot ! Il très important pour un enfant d’avoir un espace pour jouer et rencontrer ses amis », dit-elle. Malheureusement, depuis quelques mois, Nathalie Catian et son équipe assistent impuissantes au décrochage scolaire de quelques élèves.

« Nos élèves sont perdus. Certains ont même arrêté les cours pour se trouver un petit boulot. Et les enseignants portent ces blessures, car ils ne peuvent rien faire », déplore-t-elle. « On perd des enfants et les parents ne répondent pas. C’est terrible. Vous savez, à l’école, les enfants sont en sécurité. On sait ce qu’ils font de 8h30 à 14h30, mais là, on ne sait rien », confie-t-elle. Nathalie Catian note aussi que le moral des étudiants est en déclin. « On ressent le manque de ne pas être en classe. Au deuxième trimestre, nous avions même noté un taux de présence régulier », dit-elle.

 

Mia (8 ans) : « Pourquoi les adultes, eux, vont travailler et nous, on ne va pas à l’école ? »

La petite Mia est embêtée. Du haut de ses huit ans, elle se demande pourquoi les enfants doivent rester à la maison pendant que les adultes eux sortent pour aller travailler. Elle se confie. « Ce qui me gêne beaucoup, c’est que l’année dernière, j’avais fait l’école à la maison et cette année, je suis revenue à l’école pour pouvoir être dans ma classe avec ma maîtresse et voir mes amis. En ce moment, je me sens un peu énervée, triste et.. et je trouve que ce n’est pas juste et je ne comprends pas pourquoi les adultes, eux, ils vont travailler, et nous, on ne va pas à l’école et… et les Zoom, c’est compliqué, je ne comprends pas et j’ai une mauvaise connexion. J’ai des problèmes pendant mon Zoom et c’est cela qui m’embête. »

Laëticia (13 ans) : « J’ai souvent mal à la tête »

Laëticia est fatiguée et ses amies lui manquent. La jeune fille de 13 ans passe ses journées entières devant un écran d’ordinateur. « J’ai des cours sur Zoom tous les jours de 8h30 à 15h15 », nous confie-t-elle au téléphone. Étudiante en Grade 8 dans un collège des hautes Plaines Wilhems, elle nous dit d’emblée : « Je ne vois pas mes amies. » Un gros manque dans la vie de cette ado qui ne peut plus interagir physiquement avec ses camarades de classe. Elle explique par ailleurs que même si ses enseignants font un travail formidable et sont tout le temps disponibles, c’est parfois compliqué de suivre les cours dans lesquels elle se ne sent pas forcément à l’aise. « C’est fatigant et cela me dérange beaucoup pour les classes que j’ai du mal à comprendre », dit-elle.

En effet, Laëticia nous avoue que c’est difficile de demander des explications supplémentaires à l’enseignant dans de telles conditions, et que cela la stresse encore plus, car les grands examens de fin de cycle approchent. Et en plus du stress et de la fatigue, elle nous confie ressentir les conséquences physiques de ce nouveau mode de vie. « J’ai souvent mal à la tête », dit-elle. Laëticia, comme beaucoup d’autres jeunes de son âge, a ainsi le sentiment qu’une partie de sa jeunesse lui a été enlevée. « On ne peut pas s’amuser et rester sur Zoom toute une journée devient agaçant. » Et si elle nous avoue qu’elle arrive quand même à papoter avec ses amies après les heures de classe, c’est toujours par écran interposé que cela se passe… et cela devient lassant.

Christelle : « Ma fille de 9 ans est déboussolée »

Christelle est maman de trois enfants, dont une petite fille de neuf ans. Elle nous confie que « puisque je travaille pendant la semaine, dont deux fois le matin et trois fois le soir, je n’ai pas le temps de m’occuper de ma petite, ou de la suivre. » Elle nous explique que sa fille, qui a des difficultés à l’école, « a beaucoup perdu, car elle ne comprend pas les cours à la télé. Ça va trop vite et elle n’a pas du tout la motivation pour apprendre. » Stressée, elle s’inquiète pour l’avenir de sa fille qui passe son temps seule devant la télé. « Ma fille est déboussolée. À l’école, elle avait commencé à progresser, à lire et écrire, mais depuis quelque temps, je vois qu’elle a presque tout oublié et quand j’essaie moi de lui montrer quelque chose, elle me répond : tu ne m’expliques pas les choses comme à l’école, je ne comprends pas. » Elle espère que sa fille reprendra très vite ses classes, car si cela continue ainsi, elle a peur que la petite ne puisse avancer.

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