« C’est incompréhensible que la République n’ouvre pas l’ensemble de son territoire »

La colère gronde chez les opérateurs touristiques de Rodrigues. La réouverture qui devait avoir lieu le 1er octobre a été reportée au 1er novembre. Alors qu’à Maurice, l’heure des réjouissances et de l’espoir retrouvé a sonné après de longs mois de fermeture, à Rodrigues le secteur touristique est toujours cloisonné et aux abois malgré l’aide des autorités.

« C’est injuste et incompréhensible que seule une partie de la République rouvre ses frontières, et que l’autre reste isolée du monde et en difficulté ! Donc à compter du 1er octobre, les étrangers peuvent venir à Maurice mais pas à Rodrigues. Où est la logique ? » lâche un opérateur rodriguais. Des propos qui résument bien l’état d’esprit dans l’industrie touristique – ou plutôt de ce qu’il en reste, à ce stade.

Car depuis mars, plus aucun touriste n’a foulé le sol rodriguais. Les hôtels, restaurants, tables d’hôte, magasins, les éleveurs, pêcheurs, marchands de limons et artisans sont en grande difficulté avec l’absence de touristes et dans les milieux concernés, on ne cache pas sa colère face aux décisions annoncées par le gouvernement central. En effet, le Premier ministre adjoint, Steven Obeegadoo, a finalement annoncé lors d’une récente conférence de presse le report de la réouverture à novembre.

Cette nouvelle a été un coup de massue et à Rodrigues les opérateurs fulminent : « On ne sait plus sur quel pied danser. Un jour, c’est rouge, le lendemain c’est bleu. Nous nous étions préparés pour la réouverture d’octobre et nous avions tout mis en place et tout est tombé à l’eau. Désormais, nous n’avons plus aucune visibilité, et manquons d’information. Nous n’avons aucune garantie que l’ouverture se fera effectivement en novembre », disent-ils.

« Décision politique »

Certains se plaignent que la vaccination ait pris du retard dans l’île. Et de ce fait, l’objectif de 60% de la population n’a pu être atteint à temps. Mais l’île est “Covid-free”. Certains opérateurs parlent de « décision politique », estimant que les autorités veulent repousser la réouverture « le plus tard possible » à cause des élections régionales qui auront lieu bientôt et qu’elles « ne veulent pas prendre de risque avant la tenue des élections ».

Quoi qu’il en soit, les opérateurs lancent un appel aux autorités, et en particulier au Premier ministre, pour « annoncer une date de réouverture » autant que faire se peut, afin de réinstaurer les vols vers Rodrigues d’autant que tous les opérateurs touristiques sont vaccinés y compris le staff. « On a hâte de pouvoir travailler pour honorer nos engagements financiers et maintenir les emplois. À ce stade, nous n’avons plus les moyens de payer nos employés et d’honorer les charges. Rodrigues est à genoux. » Certains estiment qu’avec l’aéroport fermé, c’est quelque 40% de la population rodriguaise qui sont « indirectement affectés » car dépendant du secteur touristique.

« C’est incompréhensible que la République n’ouvre pas l’ensemble de son territoire. Il y a même des Rodriguais bloqués à Maurice et qui n’ont plus de quoi se nourrir. Il y a des malades à Rodrigues qui ne peuvent pas être traités par manque de spécialistes. Il y a des drames humains qui se jouent et certains ne semblent pas s’en émouvoir », déplorent certains Rodriguais contactés au téléphone. Nous apprenons que parmi les Rodriguais bloqués à Maurice depuis plusieurs mois, il y a des opérateurs touristiques – dont l’un est obligé de travailler pour pouvoir payer le salaire de ses employés à Rodrigues.

Le tourisme : poumon économique de l’île

Tout ou presque est lié à l’industrie touristique à Rodrigues car l’île accueille généralement 70 000 touristes par an pour 42 000 habitants. C’est dire l’importance du tourisme dans son économie. « L’économie rodriguaise dépend en grande partie du tourisme. L’agriculture, par exemple, souffre beaucoup de l’absence de touristes et en outre, elle est confrontée à des problèmes d’eau. Récemment, il y a eu un souci avec la fièvre aphteuse au niveau de l’élevage et ça a freiné les exportations vers Maurice. Les pêcheurs aussi dépendent grandement du tourisme. Regardez le marché de Port-Mathurin où tous les artisans ont disparu », raconte-t-on.

La fermeture des frontières depuis mars 2020 a mis en danger de faillite beaucoup d’opérateurs, certains ayant même des difficultés à payer leurs factures d’électricité et à rembourser leurs emprunts. Si le gouvernement régional a apporté son soutien, notamment avec le travail alternatif, cette aide ne suffit pas aux opérateurs pour payer l’ensemble de leurs charges.

Un hôtelier se désole, alors que les réservations pour le mois d’octobre avaient afflué et que les établissements avaient repris espoir, que l’annulation de la réouverture ait brutalement rebattu toutes les cartes : « Nous aurions souhaité une date de réouverture fixe afin de nous préparer et prendre des décisions. On ne peut pas continuer à naviguer dans le flou. »