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Sos d’une infirmière en détresse : « Je suis à bout », dit-elle en larmes

« A l’hôpital, nous n’avons envie de voir ni sapin, ni de décorations de Noël. Il n’y aura pas d’échange de cadeaux également et encore moins de get together. C’est décidé. Cette année le cœur n’y est pas. Il y a trop de douleur autour de nous, trop de souffrance », confie Nashreen qui pourtant se faisait un plaisir, chaque année, d’égayer le moral des patients en ce mois de décembre.

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Quand on côtoie la mort de si près, on n’a envie de rien. On n’a pas envie d’aller travailler. On n’a même pas envie de se lever le matin. On n’a plus envie de rien. Même pas d’entendre rire ses enfants. Est-ce cela, le burn-out? Sans aucun doute, selon l’infirmière qui dit vivre dans un spleen depuis deux mois. Depuis deux mois, cette employée d’un Covid Ward d’un de nos hôpitaux régionaux a vu son monde chambouler.

« Je suis à bout », dit-elle dans un murmure. « Combien de temps encore cela va-t-il durer? », demande-t-elle.

Lorsqu’on arrive à son domicile, ce vendredi matin, Nashreen, la quarantaine, est dans son jardin. Ce vendredi, c’est son jour de congé. Depuis son réveil, elle a délaissé les travaux ménagers pour faire du jardinage. Elle désherbe. Une tâche qui en dit long sur son état d’esprit. « J’ai besoin de retirer ces mauvaises herbes. Il y en a trop pour que les autres plantes puissent respirer », dit-elle. Pourtant, le jardin est très bien entretenu. Mais plus que de se débarrasser de ces herbes folles, Nashreen a surtout besoin de s’occuper l’esprit.

« C’est pour me détendre », finit-elle par dire. Se détendre, elle en a plus que besoin après une journée de travail la veille. Des journées qui se ressemblent toutes depuis deux mois. Des journées de plus de 8h de travail, souvent. Des journées qui ressemblent plus à des nuits…

« Mo napli kapav tann tapaz »

D’emblée, l’infirmière confie qu’elle est fatiguée. Elle a perdu sa joie de vivre. « Mo napli kapav tann tapaz. Même kan mo bann zenfan pe zouer, mo bizin dir zot rest trankil », dit-elle. Pourtant, elle sait que ses enfants qui sont confinés en raison de la crise sanitaire et l’écolage à la maison, ont besoin de se défouler. « Mais mo latete lourd. Mo bizin trankilité », dit-elle. Car elle vit un cauchemar quotidien depuis le mois d’octobre.

« Quand j’étais étudiante en Nursing, nous avons appris la définition du mot pandémie. Nous avons eu des case studies de tuberculose, par exemple, où nombre de personnes étaient infectées. Et elles avaient des séquelles, comme la paralysie, etc. », confie-t-elle. Et presque dans un murmure, elle ajoute « sa quantité morts-là, jamais mo ti pou croire ! »
« La plupart ki pe sorti, se bann seki pe mort”

La mort, c’est son quotidien. Certes, affectée aux soins intensifs, elle travaille dans un département où les décès sont plus fréquents que dans les autres unités. Mais depuis que son ward a été converti en ICU Covid Ward, elle côtoie la mort quotidiennement.

« Avant, nous comptions peut-être un ou deux décès par semaine, voire chaque deux semaines. Des personnes âgées principalement ou des accidentés. Mais depuis le mois d’octobre, nous avons quotidiennement deux à trois décès », dit Nashreen.

Depuis deux mois, la salle où elle travaille ne désemplit pas. « L’ICU est prévue pour dix patients. Couma ene sorti, lot rentrer », dit l’infirmière, ajoutant, le regard dans le vide, « la plupart ki pe sorti, se bann seki pe mort. » « Chaque matin quand j’arrive au travail, ma première question à mon collègue qui était là le soir est de savoir: Ki sann-là inn mort? », dit l’infirmière.

Ce n’est pas du voyeurisme, dit-elle, mais simplement que depuis octobre, leur quotidien se déroule ainsi. « Nous ne comprenons pas, des fois, ce qui se passe. Il arrive que des patients arrivent avec quatre tests négatifs et également des tests que nous faisons à l’hôpital qui sont négatifs, mais lorsqu’on fait la radiographie, on constate que les poumons sont finis », raconte Nashreen.

Ces derniers temps, se sont surtout des jeunes qui décèdent aussi. « Ena ena 17 ans, ena ena 20 ans, beaucoup ena 40-50 ans », dit-elle. Dans un soupir, elle dit que dans ces moments là, elle revoit les membres de sa famille. « Je pense à mes proches. Je me dis que demain, cela pourrait être l’un d’eux. J’angoisse. »

« Mo dir zot maman pe aller, mo pa sir si mo pou retourner »

Chaque matin, avant de sortir de chez elle, Nashreen a le même rituel depuis le mois d’octobre. « Je réveille mes enfants pour leur dire au revoir. Mo dir zot maman pe aller, mo pa sir si mo pou retourner », dit-elle. Car en dépit des précautions tristes qu’elle applique, elle vit dans la peur d’être infectée, mais aussi de mourir du Covid.

« J’ai plusieurs collègues qui ont été infectés. Certains à deux reprises. Ils ont eu de la chance. Mais quand je regarde les patients mourir comme ça à la pelle, je me dis que cela peut aussi être mon cas, même si je suis triplement vaccinée », dit Nashreen.

Souvent, ses enfants sont agacés de son geste matinal. Non seulement parce qu’ils ont envie de dormir encore un peu, mais aussi parce que c’est devenu pour eux « ridicule ». Mais pour Nashreen, ce rituel est un must. « Je ne sais pas ce qui m’attend. J’ai besoin de voir le visage de mes enfants avant de partir », dit-elle

. Son époux, qui lui est pourtant d’un soutien indéfectible, trouve lui aussi souvent son attitude exagérée. « Li agacé. Li dir moi tous les zours mo dir meme zafer. Linn plein are sa. Mais pou moi, li important », explique-t-elle.

« Koner kan ale ENT pe ale fini mem »

Cela, parce qu’elle témoigne de trop de décès quotidiennement. Parmi, des patients avec de légers symptômes qui se retrouvent subitement en détresse respiratoire et finissent par s’éteindre. En pleurs, Nashreen revient sur le cas d’un patient qui a particulièrement touché tout le personnel soignant.

« Il ne savait pas pourquoi il était là. Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait lorsqu’il n’arrivait pas à respirer. Il demandait constamment après ses proches. Il voulait tant sortir de là. Malheureusement quand je suis revenue à l’hôpital le lendemain matin, le patient avait été transféré à l’hôpital ENT », raconte douloureusement l’infirmière. Et d’ajouter « koner kan ale ENT pe ale fini mem ». Et effectivement, le lendemain, le patient était décédé.

Compassion

« Ce n’est pas facile pour nous de voir tant de souffrance quotidiennement », dit Nashreen. Certes, le personnel soignant est formé pour ce genre de circonstances, ajoute-t-elle, mais « autant la mort, li pa facile pou supporter ».

Surtout que nous faisons de notre mieux pour sauver ces vies. Mais souvent, nous sommes impuissants, dit-elle. Des fois, les patients savent qu’ils ne vont pas passer la nuit. Alors les infirmiers de l’ICU Covid Ward tentent, comme ils peuvent, de les réconforter.

« Nous faisons beaucoup de prières pour eux, avec eux. Nous essayons de leur donner le maximum de notre temps, même si avec le manque d’effectifs, nous nous retrouvons avec trois infirmiers pour dix patients qui sont très demanding », explique Nashreen. Des fois aussi, comme ses autres collègues, elle passe un ultime appel WhatsApp aux proches du patient qui sait que ses dernières heures sont arrivées.

« Li déchirant ou trouve sa souffrans sa dimoun ki pe aller là, ek souffrans so fami ki pe conner li pou mort », raconte-t-elle.

« Mem si lipie lourd, mem si leker gros, mo ale travay »

C’est souvent le cœur lourd qu’elle lit les critiques des familles envers le personnel soignant. « Nou travay li pa facil. Nou pa pe contan nou pa pe reci repon telephone. Nou pa pe contan nou pena nouvel pou donne zot. Nou realité li pa seki zot imaziner », dit Nashreen. Et d’ajouter qu’au-delà des soins, le personnel soignant est aussi rempli de compassion pour ces patients qui souffrent. Et se sent totalement impuissant lorsque, malgré tout, le patient décède.

C’est toute cette souffrance, toute cette angoisse, tout ce mal-être, depuis trop de jours, qui font que Nashreen se sent lasse. « Je n’en peux plus, je suis à bout ! », dit-elle. Sa question : quand tout ceci prendra-t-il fin? « Li pa facil viv dans la peur. Pa gagn sommey. Pa envie nanien », dit-elle. Elle a surtout peur pour ses enfants, son époux, sa mère qui est âgée.

« Monn vine parano, des fois. Mo préfère mo mari pa ale supermarché ek moi kan mo ale fer courses parski dan mo travay, mo déjà exposée. Si arrive kikzoz, vaut mieu enn d’entre nous rester pou nou zenfan », confie l’infirmière. Et d’ajouter, « comme disait récemment un de mes collègues dans vos colonnes, moi aussi j’ai préparé ma mort, au cas où…»
Même si à bout, Nashreen se réveille chaque matin pour se rendre à son travail.

« Je n’ai pas envie d’y aller parce qu’on y vit un cauchemar. Mais j’y vais car c’est mon devoir. Je me dis que je ne peux pas laisser tomber les patients. Je n’ai pas le droit de baisser les bras. Alors, mem si lipie lourd, mem si leker gros, mo ale travay. Parski si enn dimoun pe mort, mo pe kapav kitfoi sov enn lot », dit-elle.

Soutien psychologique

Mais combien de temps encore, car elle ne compte plus ses heures supplémentaires ou ses congés qui ont sauté en raison du manque d’effectifs. « Lor là zot dir ou si ou gagn Covid, ek ou ale en auto-isolement, zot pou coup sick leave », s’insurge-t-elle. Entre-temps, dit-elle, elle est consciente que non seulement elle souffre de cette situation de surmenage et de déprime, mais sa famille aussi en pâtit. Peut-être aurait-il fallu une aide psychologique.

« Pas comme ils disent, de téléphoner sur tel ou tel numéro. Mais une vraie prise en charge où, chaque mois, chaque employé pourrait se retrouver devant un psychologue pour exprimer ce qu’il ressent. Cela soulage de parler de ce cauchemar. Souvent à la maison, je ne peux pas. Mon mari, il ne comprend pas toujours. Et d’ailleurs, je n’ai pas envie de le fatiguer avec tout ça. Je suis assez perturbée moi-même. En parler avec quelqu’un qui peut nous encadrer serait mieux », dit-elle.

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