Le couple Nakeed perd un deuxième bébé en 2 ans dans le même hôpital et le même médecin

Le gynécologue qui disait avoir entendu battre le cœur du bébé dans le ventre de sa mère déclare après le drame que le bébé était décédé 72 heures auparavant

Ils s’appelaient Prishtee, Thomas, Kinsley… Et devaient faire le bonheur de leurs parents, qui attendaient leur naissance avec impatience et beaucoup d’amour. Ils n’ont malheureusement pas vu le jour et leurs parents crient à la négligence médicale et réclament justice. On pourrait y ajouter Émilie, le bébé miraculé déclarée « pas viable », morte à sa naissance, mais qui est heureusement, malgré les errements médicaux, aujourd’hui est en vie et qui aura bientôt ses cinq mois. Alors qu’on pensait que le ministère de la Santé de Kailesh Jagutpal avait tiré les leçons de ces maldonnes, la malheureuse négligence médicale a encore frappé. Une de trop, en début de semaine, qui s’est terminée avec ce nouveau drame qui a rejoint le lot. Cette fois, elle a brutalement touché la famille Nakeed, à l’hôpital SSRN. Stéphanie Nakeed, 36 ans, a accouché d’un bébé mort-né. Le deuxième consécutif. Dans le même hôpital, et de surcroît, avec le même gynécologue. Week-End est allé à la rencontre des parents jeudi.

C’est une jeune maman traumatisée qui ne comprend pas pourquoi et surtout comment le sort s’acharne sur sa famille. Elle raconte qu’elle avait pourtant prévenu le gynécologue qu’elle avait mal et ne pouvait plus marcher. Mais lui aurait décidé que son accouchement pouvait attendre une semaine encore. Or, le 21 juin, lorsqu’elle arrive à l’hôpital, on lui apprend que son bébé était mort dans son ventre depuis 72h.

Deux plaintes en deux mois

Mardi, Didier Nakeed, l’époux de Stéphanie, a porté plainte à la police de l’hôpital SSRN et au département des plaintes du centre hospitalier. En moins de deux mois, une nouvelle plainte a été déposée contre l’hôpital SSRN et son personnel. Assisté de Me Anoop Goodary, le couple réclame justice et souhaite que la lumière soit faite sur les circonstances ayant mené à ce drame.

C’est l’édition du Mauricien du 22 juin qui annonce en primeur ce nouveau drame qui touche la famille Nakeed qui, du coup, a perdu deux bébés dans les mêmes circonstances en deux ans. La nouvelle a choqué toute la population. Didier Nakeed, anéanti, a confié au Mauricien, lundi soir, sa peine mais aussi sa colère contre « enn système la santé ki péna sécurité pou patient. » Lui et son épouse ne comprennent pas comment alors que le médecin avait dit que Stéphanie allait accoucher le 22 juin, elle a dû accoucher par césarienne d’un bébé mort-né, alors que dix minutes plus tôt, en consultation, le gynécologue lui disait entendre les battements du cœur de son bébé.

Jeudi, trois jours après ce drame, Week-End est allé à la rencontre de Stéphanie à son domicile. Elle venait de rentrer de l’hôpital après sa convalescence. Douloureusement, la voix à peine audible, elle consent à revenir sur son nouveau cauchemar. Aux côtés de sa mère Juliette, elle explique d’abord que dix ans après la naissance de leur premier enfant, Ezechiel, Didier et elle ont décidé de lui donner un frère ou une petite soeur. « Nou ti envi enn ti compagnon pou Ezechiel », dit-elle. Malheureusement, Stéphanie mettra au monde un enfant mort-né après 32 semaines de grossesse. Un drame que le couple a enfoui au plus profond de lui malgré la douleur, car les Nakeed ne voulaient pas céder au malheur. À l’époque, en 2019, le couple, en dépit de la douleur de cette perte qu’il considère liée à une erreur médicale, ne porte pas plainte. « Nou finn accepté ki enn erer kapav arrivé. Kit fwa pa ti éna solution », dit-il.

« Pas laisse laper dominn mwa »

C’est forte de sa foi inébranlable dans la vie que, deux ans plus tard, Stéphanie tombe à nouveau enceinte. C’était en octobre dernier. Une nouvelle qui fait la joie de toute la famille. « Mo ti envie gagn enn ti frère », dit Ezechiel. Pour que sa grossesse se déroule dans les meilleures conditions, Stéphanie se tourne vers un gynécologue du privé. Elle poursuit ainsi son traitement dans le privé pendant cinq mois. Mais au mois de mars, confinement oblige, l’habitante de Khoyratty doit se tourner vers l’hôpital du Nord, qui la réfère néanmoins au dispensaire de sa localité à Calebasses.

Toutefois, après lui avoir fait subir quelques tests et ayant détecté qu’elle faisait du diabète de grossesse, le médecin du dispensaire lui demande de continuer son traitement au SSRNH. C’est ainsi que pendant les 20 semaines restantes jusqu’à son accouchement, Stéphanie Nakeed se rend chaque quinzaine à son rendez-vous à l’hôpital. Le spécialiste qui la suit est toutefois le même que celui à qui elle avait eu affaire en 2019. « Mo ti per, mais mo pa’nn dire li nanien. Dokter-la mo pa koné si li ti rekonet mwaw. Mais ena dan mo dossier ki mo finn deza accouche enn bébé mort-né. Ena nom docter ki ti suiv moi tou. Mais zamé li’nn koz sa are moi », dit Stéphanie.

« Baba-la pa ankor pran plas »

Ainsi même si elle redoute un peu son accouchement, cette jeune mère ne veut pas être négative. « Mo pa ti lé pense négatif. Mo’nn dir mwa, enn erer inn arrivé en 2019. Mo bizin rest positif pou mo zanfan, pa laisse laper dominn mwa », raconte-t-elle. Un jour toutefois, au cours de l’un de ses rendez-vous, elle dira au médecin qu’elle avait déjà vécu une expérience traumatisante entre ses mains. « Mais li’nn rest trankil, li pann reponn », se souvient Stéphanie.Le 14 juin, elle se rend comme chaque lundi à son rendez-vous à l’hôpital. « J’en étais à ma 37e semaine de grossesse. Et j’étais fatiguée. J’avais très mal », raconte Stéphanie. Le gynécologue, dit-elle, après avoir palpé son ventre, lui demande de descendre du lit, et lui dit qu’elle pouvait revenir dans une semaine, soit le 21 juin, pour son admission. Son accouchement est prévu pour le 22 juin. Si Stéphanie, qui a des difficultés à descendre du lit, explique au médecin qu’elle a mal surtout dans son utérus et qu’elle n’arrive pratiquement plus à marcher, le médecin lui dira : « Baba-la pa ankor mem pran plas. Dan enn semaine li pou fini pran so plas. » En toute confiance, Stéphanie Nakeed rentre chez elle. Pendant toute la semaine, elle ressent de fortes douleurs et attribue son état au fait que son bébé, comme le lui avait dit le gynécologue, « pé rod so plas. Mo ti pensé li pé viré dan mo vant. »

Le 21 juin, très tôt le matin, accompagnée de sa mère, elle se rend,  à l’hôpital SSRN. Le grand jour est arrivé, elle doit accoucher dans 24h. Toute la famille se prépare à accueillir le petit dernier. Si Ezechiel souhaite un petit frère, pour sa maman, « tifi, ti-garson, péna préférence. Mo ti zis anvi enn compagnon pou mo gran garson », dit-elle. En salle de consultation, le gynécologue l’ausculte mais ne fait pas d’échographie. Il utilise, comme lors de son rendez-vous du 14 juin, un stéthoscope obstétrical pour écouter les battements du cœur du bébé. « Li’nn zis met so corne pou écouté », se souvient Stéphanie. Le médecin lui dit alors que tout va bien et qu’elle doit être admise pour accoucher par césarienne le lendemain.

« Mo’nn monte dans la salle observation pou admet. Enn bann nurse inn vinn guet mwa. Letan zot écouté, zot dir mwa pa tann leker bébé », poursuit-elle. Stéphanie, leur racontant qu’elle vient tout juste d’être auscultée par le gynécologue, qui lui a dit que tout allait bien, les infirmières décident de lui faire une échographie. Et là encore, l’échographie ne détectera aucun battement de cœur du bébé. Immédiatement, le gynécologue est mandé. Il arrivera dans la minute. Et procède à une nouvelle échographie. « Li’nn rodé, li dir pa tann nanien. Lerla li dir mwa latet baba inn collapse ek depi 72h pena batman leker. » Il demande qu’on prépare la jeune maman pour une césarienne en urgence.

« Ou fek dire mwa tou korek »

Stéphanie ne comprend pas ce qui arrive. « Mo ti pé paniké. Mo dir dokter-la ou fek dir moi tou korek. Ki pé arrivé ? » raconte-t-elle. Le médecin lui demande de garder son calme et lui explique une nouvelle fois que les battements du cœur de son enfant ne sont pas perceptibles et qu’il faudra qu’elle accouche de suite. « Letan mo dir dokter mo fek sorti anba ou dir tou korek, aster kouma népli tann batman leker, zot tou guet dan figir », dit Stéphanie. « Mo ti pé paniké. Mo finn retenir mo larm. Dan mo lespri mo pe dir mo pe reviv mem traumatisme 2019. Pa ti fasil », raconte la jeune femme, qui fond en larmes. Son époux et sa sœur viennent la soutenir.

« Ziska zordi mo pena okenn repons… »

À l’hôpital, les choses se sont passées très vite. Elle est conduite en salle d’opération et le temps que ses proches arrivent à l’hôpital, Stéphanie avait déjà accouché d’un bébé mort-né par césarienne à 11h50. L’opération a été conduite par un autre médecin, se souvient-elle. Si le personnel lui a proposé de voir le visage du bébé qu’elle venait de mettre au monde, Stéphanie, meurtrie, a refusé. « Je ne veux pas avoir cette image d’un enfant mort. Moi je voulais rentrer à la maison avec un compagnon pour mon fils aîné. J’ai refusé », dit-elle. Par contre, elle a demandé le sexe de l’enfant et son poids. Il s’agissait d’un petit garçon, que le couple a prénommé Kinsley. Il pesait 3,7 kilos.

Plus tard dans la journée, Stéphanie a reçu la visite d’une infirmière qui est venue lui parler de son bébé mort-né. Elle lui aurait confié que « ou ti baba finn tata dan ou vant. So lapo ti fini tombé », se remémore difficilement la jeune mère, en confiant qu’elle a beaucoup pleuré. « Mo pa pe konpran ki’nn arrivé. Kifer ? Kouma dokter 10 minutes avant mo al admet dir mwa tou korek ? Letan fer échographie lerla pa tann batman leker. Kifer li pa ti admet wa le 14 mem, Kan mo ti pe dir li mo pa pe kapav marsé, mo anba pe fermal ? Kifer ? » demande Stéphanie. À ce moment-là, elle dit comprendre la douleur de Sweta Ram, qui avait elle perdu sa petite Pristhee dans des circonstances semblables à l’hôpital SSRN il y a quelques mois.

Aucun médecin ne viendra la voir en ce lundi fatidique. Ce n’est que le lendemain matin que le gynécologue passe voir Stéphanie. Interpellé par la tante de la jeune femme au sujet de ce drame, le médecin répondra simplement : « Mwa ousi mo anvi koné kouma inn arrive sa. Kitfwa enn infection. » Après une auscultation de routine, il est reparti sans commentaire. Pour Stéphanie, outre la douleur et la révolte, les questions sont nombreuses. « Ziska zordi mo pena okenn repons… », pleure-t-elle.

Didier Nakeed est tout aussi anéanti. Le jeune père ne comprend pas ce qui a pu se produire entre la dernière consultation de sa femme au rez-de-chaussée et lorsqu’elle est arrivée à la salle d’admission. « Nou bizin enn explication », clame-t-il. D’autant que sa femme ne pourra plus avoir d’enfant. Relevant des incohérences dans ce que lui a fait comprendre le personnel médical, il raconte : « Lindi, kan mo madam fini accouché, zot inn montré mwa zis figir mo zanfan. Kan monn ale rod bébé pou l’enterrement mercredi, zot dir moi bébé ti éna enn mal formation. Mais kan mo’nn guet mo bébé, il n’y avait pas de malformation, ni de bosse sur son dos. » 

Et de faire ressortir qu’à sa femme, le médecin lui a dit qu’il s’agirait peut-être d’une infection, alors qu’une infirmière lui a dit que son enfant avait déjà déféqué dans le ventre de la maman. Quoi qu’il en soit, au-devant de tant de mystères, ce qui choque la famille Nakeed ce sont les dires du gynécologue, « le bébé était déjà mort 72h avant le 21 juin. »

Plus jamais ça

Pour Stéphanie, qui se recroqueville sur la douleur, « lopital inn vinn bien dangereux. Pe fer dimoun cobaye. Zot pa pran kont nanien. Nou pa en sécurité. » Clamant la négligence médicale, la famille Nakeed a porté plainte au poste de police de l’hôpital SSRN et au bureau des plaintes du centre hospitalier. Mercredi, Me Anoop Goodary, qui a assisté à l’enterrement du petit Kinsley Nakeed, a lancé un appel à d’autres confrères pour venir soutenir ce couple dans leur quête de justice.

Le malheur a frappé deux fois cette famille qui pleure le petit frère qu’attend toujours désespérément le fils unique du couple Nakeed, Ezechiel. Ainsi en a décidé le destin tragique de Stéphanie et Didier Nakeed que nous avons quittés, secoués devant la détresse de cette famille qui a surtout besoin de vérité pour pouvoir se relever et contribuer — c’est leur souhait le plus profond — pour qu’aucun autre couple ne vive un tel drame. Plus jamais ça !