photo d'illustration

Une estimation de 11 000 PVVIH à décembre 2020

Cela fait 40 ans, ce mois-ci, depuis que le VIH a fait son apparition aux Etats-Unis, et 34 ans que dure la stigmatisation des personnes vivant avec le virus (PVVIH) à Maurice. Des progrès en matière de prise en charge des PVVIH, il y en a eu. Mais la mentalité  — en milieu hospitalier tout comme dans la communauté  —  à l’égard des PVVIH, elle, peine à changer. Annette Ebsen Treebhoobun, directrice exécutive de PILS, s’en désole. Quant aux campagnes nationales de sensibilisation et de prévention, elles sont absentes depuis des années. Entre-temps, la Covid-19 est venue éclipser le VIH.

A décembre 2020, on estimait à 11 000 (source : PILS) le nombre de personnes vivant avec le VIH. Les chiffres, indique Annette Ebsen Treebhoobun, directrice exécutive de l’organisation non gouvernementale Prévention information lutte contre le Sida (PILS), malheureusement progressent. Si depuis l’apparition de la Covid-19 dans le monde, l’attention est focalisée sur la nouvelle pandémie qui a entraîné des crises: économiques et sociales et des drames humains sans précédent, les autres pathologies se développent aussi. Selon l’ONUSIDA, à l’échelle mondiale, la Covid-19 a perturbé et non sans répercussions considérables les services de dépistage du VIH. Toutefois, l’impact sur le traitement a été moindre. A Maurice, malgré le confinement et le déconfinement partiel, il n’ y pas eu d’interruption dans le traitement et l’accompagnement des PVVIH. Ces dernières ont eu accès à leur traitement et aussi à de la nourriture. Et depuis la réouverture partielle de l’économie, le nouveau centre médico-social  (à Port-Louis) de PILS est de nouveau opérationnel de 8h30 à 16h.

Certaines personnes vivant avec le VIH ont pu, nous explique Annette Ebsen Treebhoobun, faire le vaccin contre la Covid-19. Se faire vacciner contre le nouveau coronavirus en étant séropositif (VIH) est possible. D’ailleurs, la PVVIH n’est pas tenue de divulguer son statut sérologique au personnel médical au moment de la vaccination, si ce n’est de répondre aux questions relatives aux contre-indications au vaccin. La vaccination serait non seulement possible, mais selon diverses sources médicales, conseillée. En effet, aux Etats-Unis, voire en Afrique du Sud, des personnes séropositives ayant été contaminées à la Covid-19, qui décédaient dans des hôpitaux présentaient des facteurs de risques supplémentaires comme l’obésité ou le diabète avec un taux de CD4 inférieur à 200 (le compte de CD4 normal se situe entre 500 et 1500). Dans un contexte local où la Covid-19 circule de plus belle, le traitement antirétroviral pour les PVVIH demeure plus que jamais primordial. Cependant, force est de constater que, malgré la gratuité du traitement à Maurice, sur les nombreux cas détectés, beaucoup ne retournent plus vers les services et n’adhèrent pas au traitement. Ce qui constitue un obstacle majeur dans le combat des ONG contre le Sida . “C’est le plus gros ralentisseur au progrès que Maurice est en train de faire dans la lutte contre le VIH/Sida”, se désole la directrice exécutive de PILS. Elle ajoute: “Les répercussions sur la santé ne sont pas négligeables, surtout à un moment précis où la charge virale des cas détectés est supérieure. Ce qui veut dire que les risques de transmissions sont plus élevés.”

Il y a 40 ans, ce mois-ci, depuis que le premier cas du Sida a été signalé au niveau mondial. Si de 1981 à 2021, la prise en charge et l’accompagnement médico-social ont évolué, la mentalité de la société envers les PVVIH, n’a pas connu de grand progrès. A Maurice, un changement de paradigme à différents niveaux: des institutions à la communauté en passant par le cercle familial sont encore nécessaires pour que les personnes vivant avec le VIH/Sida ne subissent plus une stigmatisation qui freine leur intégration dans la société. ONG et PVVIH n’ont eu de cesse de réclamer un traitement humain et respectueux pour les personnes se présentant pour des soins par le personnel hospitalier. De ce fait, la peur d’être victimes de préjugés et de discrimination, explique Annette Ebsen Treebhoobun, découragent les personnes détectées à s’inscrire au traitement et bénéficier des services disponibles. Un changement de mentalité, dit-elle, suivra “la révision des lois en vigueur, qui empêchent le bon fonctionnement de la prévention et qui constituent une barrière fondamentale dans la lutte. Il faut de la cohérence et un intérêt collectif pour améliorer le combat sans jugement”. Et c’est catégorique qu’Annette Ebsen Treebhoobun fait ressortir qu’“il ne faut pas se cacher derrière des jugements, des valeurs et la culture. Il nous faut une maturité et une ouverture d’esprit pour avancer dans la lutte contre le VIH/Sida”. Ce ne sont pas les structures, les moyens (y compris les programmes de réduction de risques) dont dispose le pays et la volonté pour une collaboration collective entre les différents ministères et les ONG engagées dans la lutte, rappelle-t-elle, qui sont remises en question lorsqu’il est question d’évaluer les progrès accomplis, mais bien le regard des Mauriciens sur les PVVIH.

Alors qu’aujourd’hui une personne vivant avec le VIH et traitée aux antirétroviraux aura non seulement la même espérance de vie qu’une personne séronégative, et donc peut vivre quasi normalement, le VIH reste un sujet profondément tabou dans la société mauricienne. Parler ouvertement de sa maladie revient à prendre le risque d’être la proie de critiques sur son orientation sexuelle et sa vie quand ce ne sont pas des idées préconçues à cause d’une méconnaissance de la maladie qui lui sont injustement associées. “Les enfants que nous accompagnons n’apprennent pas leur statut avant un certain âge. Il ne sont pas nombreux. Nous leur expliquons la prise des médicaments par la nécessité de les protéger. Lorsqu’ils sont très jeunes, ils peuvent parler de leur condition à l’école ou ailleurs. Et c’est là que les problèmes peuvent surgir”, explique Virginia Botte, chargée de mobilisation communautaire au sein de PILS. Statistics Mauritius indique que sur 814 nouveaux cas détectés, 67 étaient des enfants de moins de 15 ans. Et parmi ces cas, 68% avaient entre 15 et 24 ans. PILS rappelle que les adolescents ont besoin d’une prise en charge spécialisée, surtout en matière de santé reproductive, d’autant que les grossesses précoces sont une problématique sociale réelle. Il est nécessaire de continuer et de renforcer la sensibilisation des adolescents de plus en plus précoces sexuellement sur une sexualité responsable et aussi leur donner des informations et conseils pour bien vivre avec le VIH. La scolarisation des adolescents vivant avec le VIH, explique encore Virginia Botte, leur donne l’occasion de vivre une vie où leur statut n’est pas perçu comme une contrainte. “Ils sont comme n’importe quel adolescent avec des priorités et des contraintes qu’on a à l’adolescence. Par contre, ils trouvent pénible la prise des médicaments et leurs effets secondaires. Mais ils ne vont pas divulguer leur statut pour ne pas être sujets à l’exclusion ou des préjugés”, souligne cette dernière.

Pour mesurer l’impact des progrès notés dans la lutte contre le VIH sur les femmes bénéficiaires du traitement antirétroviral,  Annette Ebsen Treebhoobun travaille actuellement sur un projet dont les données seront prêtes, dit-elle, dans quelques mois. La féminisation du VIH ne s’arrête pas à des chiffres qui quantifient les femmes concernées par la maladie. Mais derrière la féminisation du VIH, il y a aussi les répercussions économiques et sociales. La directrice exécutive de PILS explique qu’une recherche communautaire pour évaluer l’impact de la Covid-19 sur les populations clés est à l’agenda de l’ONG. Les femmes porteuses du virus ayant une addiction aux drogues, bénéficiaires du programme de la méthadone et qui sont en réhabilitation, rappelle cette dernière, font face à des contraintes en lien à leurs responsabilités familiales et professionnelles. Elles ont besoin de soutien. Un programme adapté à leurs besoins se fait sentir pour qu’elles ne restent pas à l’écart. En 2020, des 124 femmes enceintes et vivant avec le VIH, 121 d’entre elles ont adhéré aux traitements antirétroviraux. Celles qui ne se présentent pas après avoir pris connaissance de leur séropositivité échappent bien évidemment à une prise en charge médicale et demeurent des vecteurs potentiels de transmission du virus.

Opinions—Prévention : et la campagne nationale, c’est pour quand ?

Peut-on tout mettre, y compris l’absence de campagne nationale de prévention contre le VIH, sur le compte de la Covid-19? Pendant combien de temps encore on ne dira plus — aux jeunes surtout — que le préservatif n’est pas qu’un moyen de contraception, mais que tout comme le masque pour la Covid-19, il fait barrage à un autre virus, celui qui peut causer le sida? Pendant combien de temps, on ne sensibilisera plus sur les risques encourus quand on se partage un matériel unique pour l’injection de drogues? Et pendant combien de temps encore on ne dira plus qu’aujourd’hui, il est toujours aussi important d’aller se faire dépister, car on peut vivre avec le VIH que si on est pris en charge?

Depuis plus d’un an, nous avons les yeux et les oreilles braqués, avec raison, sur la Covid-19, mais ce nouveau virus a totalement éclipsé le VIH. Si des ONG: PILS, AILES, CUT, Chrysalide… oeuvrent sur le terrain et s’adressent à leurs cibles, il demeure que la prévention nationale contre la propagation du VIH est totalement absente, et ce, depuis des années. L’on ne peut imputer l’absence de campagne médiatique sur la Covid-19! Il y a des personnes dans la  population, dépistées au VIH, mais non traitées, et qui restent encore plus vulnérables en cas de contamination au nouveau coronavirus. La pandémie qui monopolise l’actualité sanitaire donne l’opportunité d’informer, de sensibiliser et de prévenir contre le VIH/sida.

En 2018, l’ancien directeur exécutif de PILS, Nicolas Ritter, nous confiait dans un entretien: “Il ne faut pas baisser la garde sur les IST et produits psychoactifs, y compris l’alcool et les drogues synthétiques, car nous avons une population qui est fortement addictogène. Nou pa enn nasion zougader, me enn nasion droger. Les campagnes coûtent très cher et les retours ne sont pas très bons. Il faut utiliser d’autres outils, à l’instar des réseaux sociaux. Nous ne pouvons mener des campagnes seuls. Il y va aussi de la responsabilité de l’Etat. A Maurice, quand on parle de Sida, on pense que c’est l’affaire de PILS ou du ministère de la Santé.”

Trois ans après, ses propos sont toujours d’actualité.